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CRITICA MASONICA

CRITICA MASONICA

Etude Critique et Académique du fait maçonnique, reflets de la revue. Envisage la Franc-Maçonnerie comme un univers culturel dont l’étude nécessite d’employer les outils des sciences humaines, de procéder à une nette séparation du réel et du légendaire et de procéder à la prise en compte de ce légendaire comme un fait social et historique.


« La Fraternité Progressive » de Villefranche sur Saône extrait de l'article du n°4

Publié par Jean Large sur 5 Septembre 2014, 09:24am

Catégories : #articles

Jean Large met en perspective sociale l’histoire de la très républicaine loge de Villefranche sur Saône, « la Fraternité progressive », à qui le Grand Orient doit le vœu qui lui permit, après de longues discussions, d’abandonner la référence au Grand Architecte de l’Univers, décision qui connut un retentissement mondial. Il nous présente au passage d’intéressants éléments de sociologie des membres de la loge. 

 

Quel est le rôle politique de la franc-maçonnerie ? Variable selon les époques, Importante pendant la république radicale, faible à l’époque gaulliste. L’historien Roger Dachez, président de l’Institut maçonnique de France estime que « l’influence politique des francs-maçons, après avoir atteint des sommets sous la IIIe République, n’a cessé de décliner ».Quand on lui pose la question (interview au Figaro magazine) José Gulino, répond : « Nous voulons avoir une influence sur la vie politique, puisque nous défendons  un certain nombre de valeurs qui sont celles de la République, liberté, égalité, fraternité et laïcité. A nos yeux, il est urgent  de  revigorer la citoyenneté contre toutes les formes de communautarisme, car l’Etat est trop souvent absent, le pacte social se perd et les valeurs se délitent. Nous serons actifs et vigilants sur les projets de loi qui concernent la fin de vie, l’école, la séparation des activités bancaires spéculatives et la réforme de l’Etat »

 

 

Les origines et la première expérience politique sous la Révolution

 

La première loge maçonnique française est fondée à Paris en 1725 par des catholiques anglais exilés. L’Art royal, expression qui signifie travail dans les loges, se développe rapidement en province. En 1744, vingt ans plus tard, il y aurait une cinquantaine de loges en France dont vingt à Paris et trois à Lyon, fondées cette année-là : les Amis Choisis, l’Amitié et la Parfaite Amitié. Rapidement aussi les loges s’organisent, fixent  des règles, s’entendent sur des rites, se regroupent au sein de la Grande Loge de Paris.

 

Deux évènements apportent des éléments de compréhension du développement du mouvement : en 1738, la Grande Loge choisit comme Grand Maître le duc d’Antin, intime de Louis XV, arrière-petit-fils de la Montespan, puis à sa mort en 1743, le comte de Clermont, Louis de Bourbon-Condé. Cette même année 1738, les francs-maçons qui se disent pourtant bons chrétiens (ne sont acceptés en loge que des hommes « craignant Dieu et ayant le baptême ») sont excommuniés par le pape Clément XII (bulle In Eminenti, 1738). La Franc-maçonnerie recrute essentiellement dans les couches supérieures de la société, dans l’aristocratie et la bourgeoisie : il faut savoir lire et écrire pour être admis et disposer d’une aisance financière car l’adhésion coûte cher. Elle est protégée par le pouvoir royal qui voit en elle un soutien potentiel, un relais politique et  une arme contre la papauté. D’ailleurs la bulle d’excommunication ne sera pas appliquée en France car le Parlement de Paris refusera de l’enregistrer. 

Si l’origine anglo-saxonne de la Franc-maçonnerie est certaine, sa genèse est mal connue. A quand faut-il la faire remonter ? L’expression freemason  remonte au Moyen Age, mais que recouvre-t-elle ? Ce qui est certain également c’est son ancrage dans le monde des métiers. Plutôt qu’au sein des organisations professionnelles, les corporations, c’est sans doute au sein des loges de compagnons du bâtiment qu’il faut rechercher l’une des origines du mouvement. Les compagnons se transmettaient des secrets professionnels, étaient itinérants et libres. L’Eglise catholique les considérait avec une grande méfiance.

Mais il y a une autre origine, politique et intellectuelle. En Angleterre, le combat de la bourgeoisie contre l’absolutisme royal est plus précoce qu’en France. Cette lutte a également une connotation religieuse : opposition entre catholiques et protestants. En 1649, le roi Charles Ier est décapité. Cent ans avant la révolution française, en 1689, la bourgeoisie anglaise arrache une Déclaration des Droits qui limite les pouvoirs royaux. Des philosophes anglais comme John Locke réfléchissent au fonctionnement de l’Etat et à la place des Eglises dans la direction des sociétés. Dans sa « lettre sur la tolérance » (1689), Locke condamne l’obligation d’adhérer à une Eglise et prône le droit individuel à la liberté de pensée. Ces intellectuels se regroupent dans la Royal Society à Londres. C’est dans ces milieux que se constitue la maçonnerie dite spéculative en opposition à celle des métiers du bâtiment dite opérative. L’influence de Locke et des idées anglaises sur les philosophes français du XVIIIe (Montesquieu, Voltaire et Diderot) est considérable. La laïcité à la française doit d’ailleurs plus à la philosophie de Locke qu’à celle des penseurs français du XVIIIe.

Dès le départ, les loges  regroupent fraternellement et de façon égalitaire des hommes de différents ordres et de différentes confessions (y compris juive, musulmane voire déiste) partageant la conviction que l’Univers obéit à des lois physiques et morales, qu’il existe un Grand Architecte de l’Univers, mais que l’Homme dispose de droits inaliénables, en premier lieu, la liberté : valeur maîtresse de la Franc-maçonnerie. A la fin du XVIIIe siècle, elle connaît un essor remarquable en France. Le Grand Orient est fondé en 1773. Philippe d’Orléans, plus connu sous le nom de Philippe Egalité, en est le Grand Maître. En 1787, on dénombre 700 loges en France et plus de 40 000 maçons. Lyon devient un carrefour maçonnique international. On estime à 1400, le nombre d’initiés entre 1760 et 1790 et à 700, celui des actifs à la veille de la Révolution, répartis en une quinzaine de loges. Les Suisses et les Allemands y sont nombreux.

A Villefranche,  une première loge est créée par le Grand Orient en 1784 sous le nom de « Parfait Accord ». Le premier Vénérable est un négociant Canet-Prost. Chasset, avocat, promis à une brillante carrière politique, en fait  partie. On trouve également Delacoste, notaire royal et Aimé Desgranges, avocat et procureur à Lyon.

Qui sont ces nouveaux maçons et quelles sont leurs motivations ? Une enquête pour Lyon portant sur 1383 personnes montre que les nobles représentaient environ 10% de l’ensemble, le clergé 5%, les hommes de justice 10%, les professions libérales et artistiques 10%, les négociants 50%. Le monde du travail était peu représenté, l’essentiel du recrutement provenant de la bourgeoisie moyenne et supérieure. A Paris, le recrutement était sans doute plus populaire. La bourgeoisie qui s’était enrichie et instruite au cours du XVIIIe siècle aspirait à jouer un rôle politique ; les loges maçonniques lui fournissaient un cadre efficace et discret pour exprimer ses revendications. Les idées philosophiques étant à la mode en cette fin de siècle dans les milieux intellectuels et mondains, dans les salons, cela explique que des nobles se soient laissé séduire. La loge la Candeur rassemble tout le gotha parisien.

Les francs-maçons jouent un rôle important dans la rédaction des cahiers de doléances et ils sont surreprésentés aux Etats généraux qui deviendront l’Assemblée Nationale Constituante. A Villefranche, Chasset joue un rôle de premier plan. Il est élu comme député du Tiers Etat. Il participe au serment du  Jeu de Paume. Il devient maire en 1790. Il est un des rapporteurs du projet de loi sur la création des biens nationaux. Mais il semble que le marquis de Monspey, représentant de la noblesse beaujolaise soit lui aussi franc-maçon,  affilié dans une loge lyonnaise.

Depuis deux siècles, une légende noire est développée par l’abbé Augustin Barruel, ancien franc-maçon repenti exilé à Londres et se voit entretenue depuis par l’extrême droite ; elle fait de la Révolution et la prise de la Bastille l’œuvre secrète des francs-maçons. On ajoutera même, juste avant 1914, francs-maçons « allemands ».

Il est certain que la Déclaration des Droits de l’Homme et du citoyen correspond aux idéaux de la Franc-maçonnerie, mais ces idées sont largement partagées dans les milieux progressistes de l’époque. Si le duc d’Orléans joue un rôle important en 1789 puis comme élu montagnard de Paris, la direction du Grand Orient ne transmet aucun mot d’ordre laissant les élus francs-maçons décider en fonction de leurs sensibilités politiques. La deuxième personnalité du Grand Orient, le duc de Montmorency-Luxembourg, président de l’ordre de la noblesse aux Etats généraux est hostile au vote par tête, le minimum démocratique pourtant. Il part en exil dès l’été 1789. Après sa défection, l’obédience passe sous la direction du banquier Tassin de l’Etang.

 

Tableau 1

Composition sociale des loges lyonnaises à la fin du XVIIIème siècle[1]

Vers 1780

 

Nobles ou gentilshommes

122

Ecclésiastiques

65

Robins (notaires, avocats, procureurs)

113

Négociants

656

Officiers (intendants des finances, trésoriers)

64

Professions libérales ou artistiques (médecins, architectes,

professeurs de musique, imprimeurs, libraires)

83

Bourgeois, rentiers

25

Fabricants ou artisans

44

Autres

221

Total

1383

 

 

 

 

Tableau 2

Les francs-maçons aux Etas-Généraux de 1789[2]

 

Ordre

Délégués

Francs-maçons

%

Noblesse

270

79

28

Clergé

300

17

6

Tiers état

600

103

17

 

Des circulaires envoyées aux loges appellent à « enseigner les devoirs nouveaux » et se félicitent que «  parmi les citoyens qui dans la conjoncture actuelle, se signalent par leur dévouement, figure un grand nombre de nos frères ». Mais la fuite du roi va entraîner de nouvelles défections dans les rangs des maçons. La Grande Loge de France, conservatrice, arrête ses travaux en octobre 1791. Le Grand Orient reste dans le courant révolutionnaire jusqu’à la Terreur où il se met à son tour en silence. Le Parfait Accord arrête ses activités. De nombreux maçons étaient des sympathisants girondins. C’est le cas de Chasset qui refuse de voter la mort du roi et soutient les insurgés lyonnais. Déclaré traître à la patrie, il s’enfuit en Angleterre d’où il ne reviendra que sous le Directoire. Il soutiendra le coup d’Etat de Bonaparte. A Lyon, les Francs-maçons sont très divisés politiquement et s’affrontent. Les défections et les départs vers l’étranger s’effectuent à mesure que la révolution avance. D’abord les nobles, puis les chanoines qui refusent la constitution civile du clergé, puis ceux qui refusent l’exécution de Louis XVI, puis ceux qui refusent la Terreur. Dans la lutte entre les girondins et les jacobins lyonnais, beaucoup de frères choisissent le camp des girondins et participent à l’insurrection de 1793. On a dénombré 103 maçons tués au combat ou exécutés. Mais certains, les plus progressistes choisissent le camp des jacobins comme François Billemaz, l’un des fondateurs de la Société Populaire ou Charles Sériziat, un minotier de Collonges, commandant du bataillon des volontaires du Rhône.

 

Ainsi, si un nombre important de francs-maçons se sont investis dans les évènements révolutionnaires, ils ont agi en fonction de leurs convictions politiques personnelles en oubliant souvent leur idéal maçonnique. Il n’y a pas eu de position commune et concertée. Fidèles à leur idéal de liberté individuelle, les maçons ont été et restent de nos jours divisés politiquement. Il n’est donc pas possible de parler globalement de la Franc-Maçonnerie sur le plan politique. Ma problématique m’entraîne à étudier plutôt les groupes qui participent aux  évolutions, aux luttes politiques. Ils se situent surtout au sein du Grand Orient de France, la plus ancienne (1773) et la plus importante des obédiences. Mais je présenterai également les autres obédiences.

 

L'Article complet se trouve dans le numéro 4


[1] Cité par André Combes, page 102, faisant référence à Ladret (Albert) Le Grand Siècle de la Franc-Maçonnerie. La Franc-Maçonnerie lyonnaise au XVIIIe siècle, Paris, Dervy, 1976.

[2] André Combes, op.cit, page 111.

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