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CRITICA MASONICA

CRITICA MASONICA

Etude Critique et Académique du fait maçonnique, reflets de la revue. Envisage la Franc-Maçonnerie comme un univers culturel dont l’étude nécessite d’employer les outils des sciences humaines, de procéder à une nette séparation du réel et du légendaire et de procéder à la prise en compte de ce légendaire comme un fait social et historique.


Les Provinciales de Pascal - Combat contre les jésuites ou contre la corruption du siècle ?

Publié par Barbara de la Motte Saint-Pierre sur 11 Septembre 2014, 12:30pm

Catégories : #articles

Lors d’un précédent débat de Critica Massonica, Pierre-Marie Berzélius a traité des antijésuites[1]. A l’issue de notre rencontre je lui ai demandé pourquoi il n’avait pas mentionné ni débattu des Provinciales de Pascal. « Il s’agit d’un argument complet en soi, qui doit être traité à part », m’a-t-il répondu. Je relève donc le défi et dans les propos suivants je vais tenter de vous présenter cet ouvrage que l’on appelle également « les petites lettres », de situer leur apparition dans leur contexte, de vous faire partager les enjeux que recouvrent ces 18 lettres, en vous présentant leurs auteurs, notamment le plus illustre d’entre eux : j’ai nommé Blaise Pascal. On peut se demander pourquoi ce fils d’un fermier général du Quercy et savant mathématicien, préoccupé de faire fructifier son capital financier comme sa renommée eut l’idée de se mêler de la disputatio théologique, dogmatique et juridique qui opposait Monsieur Arnault, avocat et solitaire de Port Royal aux docteurs de la Sorbonne. Rappelons brièvement ce qu’était Port Royal. Il s’agissait d’une abbaye de femmes qui avait repris la règle de Clairvaux. Même  si l’on avait affaire à un ordre féminin, cette abbaye abritait des hommes ou familiers, nommés Solitaires, dont certains étaient des clercs et d’autres appartenaient au milieu de la justice ou étaient gens du monde. Tous s’étaient regroupés autour d’une spiritualité diffusée par leur chapelain, l’abbé de Saint Cyran de Mauranne, qui fit à Ypres des études de théologie avec Jansénius, auteur de l’Augustinus, ouvrage qui revisite la doctrine de la grâce selon Saint Augustin.

L’abbé de Saint Cyran devait promouvoir cet ouvrage, qui prônait une vision réductrice de la grâce divine. Dans cette approche, cette grâce ne semble pas destinée à tous, elle n’est accessible qu’à certains élus, qui ignorent eux mêmes leur élection. Cette restriction de l’attribution des faveurs divines rapproche l’enseignement spirituel de Jansénius du protestantisme, et notamment du calvinisme. Par l’intermédiaire des moniales de Port Royal comme de leurs confrères clercs ou maîtres des petites écoles situées à Port Royal des Champs, cette spiritualité exigeante et désespérée allait se répandre dans le milieu mondain dont étaient originaires ceux que l’on commençait à nommer « jansénistes ». La diffusion d’un enseignement différent de celui de l’église officielle n’alla pas cependant sans encombre. Richelieu fera emprisonner l’abbé de Saint Cyran à Vincennes et la Sorbonne, garante de l’orthodoxie du diocèse de Paris s’émouvra de l’argumentation déployée dans les écrits doctoraux de Monsieur Arnault, avocat et docteur en théologie, allant jusqu’à censurer son écrit. Ce Monsieur Arnault était parent de l’abbesse de Port Royal, Angélique Arnault, celle là même qui avait restauré à Port Royal en 1609 la règle de Cîteaux dans toute sa sévérité, allant jusqu’à refuser de recevoir son père au parloir lors d’une journée dite « journée du Guichet ».

« Un homme de qualité » (à savoir un duc et pair de France, Roger du Plessis, marquis de Liancourt et duc de la Roche Guyon, grand ami des membres de l’abbaye de Port Royal) se confesse à la veille du carême 1655 à Saint Sulpice ; le 1er février 1655 le père Olier, curé de Saint Sulpice lui refuse l’absolution et lui demande de rompre ses relations avec les gens de Port Royal. Le duc n’accepte pas et se voit refuser l’absolution. Antoine Arnault juriste et tête pensante de Port Royal réagit en publiant « La lettre d’un docteur en Sorbonne sur ce qui est arrivé depuis peu dans une paroisse de Paris à un Seigneur de la Cour ».

Le débat porte sur la grâce, matière sensible en cette époque où la France catholique combat les princes protestants allemands sur les champs de bataille européens de la Guerre de Trente Ans, laquelle ne sera éteinte qu’en 1660 par le mariage de Louis XIV avec Marie-Thérèse d’Autriche et la signature des traités de Westphalie. Les archevêques français ont obtenu du pape la condamnation de l’Augustinus. Le père Amyot, jésuite et confesseur du roi, appuiera cette sanction en détenteur de l’orthodoxie par un violent « éclaircissement nécessaire au temps présent ».

Antoine Arnault publie une seconde lettre de 254 pages in quarto pour réfuter l’accusation d’hérésie portée contre Port Royal et défendre l’Augustinus de Jansénius dont la théologie de la grâce est mise en cause. Ses adversaires saisissent la faculté de Paris pour faire censurer la seconde lettre d’Arnault. Le 4 novembre 1655 une commission de théologiens et d’experts est chargée d’examiner la validité des propositions qu’elle contient. La Cour et les intrigants s’en sont mêlés et la censure semble inéluctable. Il faut en appeler à l’opinion éclairée du royaume. Mais Arnault se rend compte qu’il n’est plus l’homme de la situation : son écriture de juriste est trop technique pour faire saisir à un grand public les enjeux théologiques mis en cause. Il faut trouver une autre plume, une sorte de vulgarisateur capable de simplifier le débat, tout en le rendant passionnant, car il s’agit de gagner à la cause janséniste les gens du monde, l’élite cultivée qui fait et défait l’opinion publique.  L’homme de la situation est Pascal : il connaît bien ces milieux pour les avoir hantés lorsqu’il était un savant en vogue. En effet, depuis la nuit du mémorial du 23 novembre 1653, Pascal s’est rapproché de Port Royal où sa sœur Jacqueline est religieuse. Une note de l’édition des Provinciales de 1699 indique que « Monsieur Arnault lui même dit que la chose ne méritait pas d’être traitée sérieusement aux yeux du public. Il ajouta qu’il n’y avait que Monsieur Pascal qui fût capable d’en faire le sujet d’un agréable badinage ».

 

Pascal écrit, anonymement : « Nous étions bien abusés. Je ne suis détrompé que d’hier. Vous serez bien surpris quand vous apprendrez par ce récit à quoi se termine un si grand éclat. On examinera deux questions l’une de fait l’autre de droit. Celle de fait consiste à savoir si Monsieur Arnault est téméraire pour avoir dit dans sa seconde lettre qu’il a lu exactement le live de Jansénius et qu’il n’y a point trouvé les propositions condamnées par le feu Pape ».

Cet éclatant exorde est celui de la Première Provinciale[2], Petite Lettre d’une feuille in quarto écrite à un Provincial par un de ses amis de Paris. Cette fanfare littéraire exige des éclaircissements. Quel en est l’auteur ? Quels sont les enjeux d’un aussi grand éclat ? En quel temps sommes-nous ? Cette lettre porte la date du 23 janvier 1656. Nous sommes pendant la minorité de Louis XIV, sous la régence d’Anne d’Autriche et le ministère de Mazarin, après l’échec de la Fronde.

Le coup de tonnerre de la première lettre à un Provincial en annonce une autre, datée du 29 janvier, et une troisième du 9 février 1656. Les dimensions de chaque lettre sont imposées par les contraintes matérielles de l’imprimerie : Pascal ne dispose en effet que d’une feuille, c’est à dire de 8 pages in quarto. Deux impératifs s’imposent à lui: il faut faire comprendre des questions théologiques abstraites à un public non docte et il convient de ne pas ennuyer le lecteur. Pascal s’en sort par la narration, présentation en actes du débat d’idées qui transporte les protagonistes de couvents en églises, sans oublier la Sorbonne, à grand renfort de carrosses, ces carrosses à cinq sols dont Pascal a imaginé la première compagnie.

Des personnages type répondent au locuteur qui signe Montalte et qui n’est autre que Pascal. Celui-ci a d’abord visité les dominicains qui l’expédient chez les bénédictins. Les uns et les autres se chargent de lui faire comprendre ce que signifie la grâce suffisante  et ce que recouvre le pouvoir prochain. Pour aboutir à écrire ces « scaynettes », Pascal disposait de l’abondante documentation fournie par tout ce que Port Royal comptait d’érudits, qu’ils fussent juristes ou théologiens. Pascal a synthétisé cette matière aride pour en tirer les étincelantes Petites Lettres que Paris s’arracha dès leur publication clandestine. N’oublions pas qu’à l’époque les imprimeurs étaient surveillés, que les écrits ne pouvaient être imprimés qu’avec le privilège du Roi et le nihil obstat de l’Eglise. Point d’imprimatur en l’espèce. Les petites lettres furent imprimées clandestinement et nuitamment avant d’être distribuées.

 

Les imprimeurs liés à Port Royal seront immédiatement inquiétés. Le 2 février on « prend prisonnier le sieur Savreux, libraire et relieur, fort affectionné pour la bonne cause, sa femme et deux garçons de sa boutique et on les a mis dans les prisons de l’Officialité ». Le lendemain, Savreux et sa femme seront interrogés par le Lieutenant Criminel Tardieu. La femme Savreux sera libérée. Le même jour, un Commissaire se rendra chez deux autres libraires liés à Port Royal : Pierre Le Petit et Guillaume Desprez qui avaient pris la précaution de s’absenter. Faute de pouvoir les arrêter le commissaire se contentera de perquisitionner et de mettre les scellés. Lors de la perquisition la femme Le Petit était montée à l’étage de l’imprimerie pour mettre les formes où étaient déjà composée la troisième petite lettre, les cacher dans son tablier, puis passer en bas parmi les commissaires avant d’aller les porter chez un ami imprimeur où dès la nuit l’on tira 300 exemplaires et 1200 le lendemain. »

Le 5 février Savreux et ses deux garçons sont transférés au Chatelet d’où ils ne sortiront que le 16 février ;  le 24 mars les Solitaires sont expulsés de Port Royal ; le 30 mars le commissaire Camuset perquisitionne chez l’imprimeur Langlois qui doit tirer la cinquième lettre, ce qui précipite son tirage. Le même jour, le lieutenant Civil d’Aubray perquisitionne Port Royal pour vérifier si les Solitaires ont quitté les lieux. Le Père Chenu, prêtre paysan, le conduit au pressoir quand d’Aubray lui demande s’il y a des presses. La Mère Angélique supérieure de Port Royal s’indignera « on nous a envoyé Monsieur le Lieutenant Civil vérifier qu’il n’y eût plus personne céans. On nous croit des fourbes aussi bien que des hérétiques que Dieu par sa bonté nous garde de tous les deux ».

 

La septième  lettre paraît datée du 25 avril et la huitième sera  datée du 28 mai. Toutes deux attaquent la « flexibilité » jésuite. A la même époque le père de Frétat, SJ, rend visite à Florin Périer, beau frère de Pascal pour l’avertir que l’on était persuadé dans la Société que c’était Monsieur Pascal son Beau frère qui était l’auteur des petites lettres contre eux qui couraient Paris et qu’il devait l’en avertir, et lui conseiller de ne pas continuer parce qu’il pourrait lui en arriver du chagrin. Mais les poursuites cessent. Le Chancelier Séguier, ennemi personnel d’Antoine Arnault assouplit sa politique de censure : il connaît l’identité de Montalte.

Les publications se poursuivent. L’anonymat de l’auteur est levé, et le Chancelier Séguier relâche sa surveillance. Il avait eu de bons rapports avec le père de Pascal, commissaire des impôts de Normandie. Blaise Pascal lui avait adressé sa machine à calculer avec une dédicace extrêmement élogieuse. Les Provinciales divertissent Paris, et Séguier lui même, qui, dès lors, les laisse imprimer. Nous en sommes à la dixième Petite Lettre. A présent Pascal s’adresse nominativement aux Jésuites. Après avoir assuré la défense d’un duc et pair interdit de sacrements et expliqué le caractère théologique dilatoire de la querelle d’Arnault pendante devant la Sorbonne, Pascal définit que fautes et bonnes actions procèdent du volontarisme de l’homme machine et non point d’une grâce suffisante ou prochaine, Pascal définit maintenant les conditions nécessaires à l’exercice d’une vie chrétienne et  de son inscription dans le politique. Nous nous trouvons à une époque de transition. Mazarin est Premier Ministre : Louis XIV a seize ans et n’a pas encore pris les rênes du pouvoir. Mais les conditions de la normalisation classique s’ébauchent. Il est temps de dénoncer les abus de la morale flexible que véhiculent les confesseurs jésuites. Dès lors, tout est bon à Pascal pour recenser les abus des casuistes Jésuites. Les lettres 4 à 18 vont s’y employer. Tout y passe. D’abord l’homicide. Puis les mouvements d’argent, le prêt à intérêt. Le vol. Les épices. Restitution ou non. Le bien acquis par des voies honteuses. Les emprunts

 

Si la septième Provinciale traite du duel, considéré comme un homicide, la huitième ouvre un sujet qui ne peut laisser notre époque indifférente : il s’agit du rapport à l’argent et notamment du prêt à intérêt, pratique à la fois interdite et permise dans la Bible comme dans l’Evangile qui avait donné lieu, à l’époque médiévale, aux doctrines antagonistes de Saint Thomas d’Aquin qui le proscrivait et de Gerson qui le tolérait. Ces deux courants irriguent la position de l’Eglise dans les siècles suivants. Ainsi les Protestants garderont l’exception de Gerson et permettront l’usure, tandis que l’Eglise Catholique se divisera en thomistes, hostiles au prêt et en gersoniens qui l’autorisent. Port Royal est thomiste et les Jésuites suivent Gerson.

Il faut rappeler que tout le XVIIème siècle vit à crédit. Repensons à Harpagon et à son commerce de hardes… C’est ce procédé de prêt usuraire que Pascal expose en le désossant. Dès lors défilent les usages permis par les Jésuites qui proposent des mots enchantés ayant le pouvoir et la vertu occulte de chasser l’usure. « J’ai toujours pensé, écrit Pascal, que le péché d’usure consistait à retirer plus d’argent qu’on en prêtait ». Et de poursuivre le dialogue imaginé : « Vous l’entendez bien peu. Notre père Excobar fait éviter l’usure par un simple détour d’intention. S’il n’est pas permis de profiter de l’argent prêté immédiatement, mais on peut le prétendre par l’entremise de la bienveillance media benevolentia, ce n’est point usure ».

 

Puis Pascal s’attaque aux subprimes de l’époque, le contrat Mohatra contrat par lequel on achète des étoffes chèrement et à crédit pour les revendre au même instant et à la même personne argent comptant et à bon marché. Ce contrat est-il permis ?- s’enquiert Montalte. Oui, Escobar donne des expédients pour le rendre permis à celui qui vend et achète dans le seul dessein de profiter… Le Jésuite Lessius va jusqu’à dire « Encore même qu’on eût vendu dans l’intention de racheter au moindre prix, on n’est jamais obligé à rependre ce profit, si ce n’est peut être par charité ou que celui de qui on l’exige fût dans l’indigence et pourvu qu’on pût le rendre sans s’incommoder ». « En effet, répond Montalte (Pascal) je crois qu’une plus grande indulgence serait vicieuse. Nos Pères savent bien s’arrêter où il faut », conclut Pascal.

 

Dans cette querelle sur le prêt et l’usure quelle est la position de Pascal ? Et bien la suite de cet article, et, donc, la réponse à cette question par l'auteure... se trouve dans le numéro 2 de Critica

 


[1] Voir Critica Masonica, n° 1, pp.163-171. Ce texte est tiré d’une conférence donnée au club Critica de Paris, le 7 janvier 2012.

[2]  Il existe de très nombreuses éditions de poche de ces Provinciales.

 

Les Provinciales de Pascal - Combat contre les jésuites ou contre la corruption du siècle ?

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