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CRITICA MASONICA

CRITICA MASONICA

Etude Critique et Académique du fait maçonnique, reflets de la revue. Envisage la Franc-Maçonnerie comme un univers culturel dont l’étude nécessite d’employer les outils des sciences humaines, de procéder à une nette séparation du réel et du légendaire et de procéder à la prise en compte de ce légendaire comme un fait social et historique.


Littérature maçonnique (1a/b) : Le Tablier de maître de Marie Aycard

Publié par Rédac' sur 16 Mars 2015, 21:22pm

Littérature maçonnique (1a/b) : Le Tablier de maître de Marie Aycard

Marie Aycard (1794-1859) est un écrivain et journaliste français, auteur de « feuilletons-nouvelles » à succès pour le quotidien parisien Le Courrier français, publiés à un rythme hebdomadaire à partir de 1838, après avoir débuté une carrière de romancier pour cabinets de lecture. Il a écrit plus de 400 nouvelles, ainsi qu’une vingtaine de romans-feuilletons.

Le Tablier de maître est une nouvelle maçonnique parue dans la rubrique « Littérature maçonnique » de la revue L'Orient, en 1844. Cette revue dirigée par Bègue Clavel a été étudiée par Jean-Pierre Bacot dans le n°1 de Critica masonica (janvier 2013). La rubrique « Littérature maçonnique » elle-même, et ses auteurs (Altaroche, Marie Aycard, Léon Gozlan, Ladive, Moléri et Viennet) a fait l'objet d'une analyse par Jean-Luc Buard dans le même numéro.

Sources

Le Tablier de maître :

- L'Orient : revue universelle de la franc-maçonnerie (Paris), n°2, octobre 1844, p. 60-64

Il existe une traduction anglaise, The Master's Apron, A Tale, publiée trois fois :

- The Freemasons' monthly magazine (Boston), Jan. 1, 1845, Volume 4, p. 83-88

- The Freemasons' quarterly review (London), June 30, 1845, p. 182-189

- Masonic Eclectic (New York), Feb. 1867, Volume 3, p. 56-64

***

M. le comte de Cernay et sa femme émigrèrent tous deux en 93. Tous deux très-jeunes, ils avaient été néanmoins plus prévoyants que beaucoup de gentilshommes qui comme eux quittèrent la France à cette époque. Dès les premiers troubles de 89, une partie de leur fortune les avait précédés en Angleterre, de façon qu'ils purent y vivre dans une aisance à peu près égale à celle dont ils auraient joui à Paris. M. le comte de Cernay habita Londres et s'y lia avec sir John Melville, jeune homme de quelques années plus âgé que lui et lieutenant dans l'armée anglaise. L'amitié de l'Anglais et du Français ne tarda pas à devenir étroite, et lorsque, en 1814, M. de Cernay quitta Londres pour revenir en France demander à Louis XVIII la récompense due à son exil et à sa fidélité, une des douleurs du départ fut la perte d'une intimité aussi douce que sûre. Cependant, au moment de se séparer, un léger dissentiment s'éleva entre les deux amis. Le Français se réjouissait des malheurs de la France, et l'Anglais lui soutenait que, quelque avantage que ce qu'on appelait déjà la Restauration apportât à la noblesse française, elle devait faire taire son intérêt individuel et gémir du malheur qui accablait son pays.

Le comte de Cernay revint en France avec une fille de quatorze ans ; il se présenta à la cour, et sa fortune déjà brillante s'augmenta des bienfaits de Louis XVIII. Cependant Napoléon revint de l'île d'Elbe. Le roi subit un second exil, qui, par la perte de la bataille de Waterloo, ne dura que cent jours ; et, en 1817, les royalistes prédisaient à la branche aînée des Bourbons un règne tranquille et long. Ce fut alors que sir John Melville, devenu major d'un des régiments de l'armée anglaise, envoya son fils Édouard à Paris, et le recommanda à son ami le comte de Cernay, en lui disant que le jeune homme venait à Paris pour s'y marier. Édouard Melville avait vingt ans ; c'était un de ces beaux Anglais blonds et roses, dont le visage a toutes les grâces d'une figure de jeune fille, jointes à ce je ne sais quoi de mâle qui décèle néanmoins l'adolescence d'un homme. Il était le fils d'un homme riche et très-considéré : c'était un excellent parti pour Mlle Aldégonde de Cernay. Le comte et la comtesse le sentirent, et, puisque sir John leur disait qu'il voulait marier son fils en France, ils pensèrent que ce projet, assez singulier de la part d'un Anglais, ne pouvait regarder que leur fille. C'était une bonne fortune ; cela resserrerait les liens des deux familles et conviendrait particulièrement à Mlle Aldégonde de Cernay, qui avait conservé un souvenir fort doux du jeune Édouard, auprès duquel elle avait passé son enfance. M. et Mme de Cernay la firent venir :

— Aldégonde, lui dit la comtesse, je vais vous annoncer une bonne nouvelle : le petit Edward va arriver.

Yes, mama, répondit Mlle Aldégonde, qui, ayant été élevée en Angleterre, avait conservé quelque chose des habitudes sournoises des demoiselles anglaises.

La jeune fille ne fit pas un mouvement, ne leva pas les yeux, et sa mère elle-même ne put pas savoir si l'arrivée du jeune Anglais produisait sur son enfant un effet agréable ou fâcheux.

— C'est que, continua la mère, le petit Édouard est maintenant un beau jeune homme avec lequel on ne peut plus jouer à Little-boy, comme on le faisait autrefois... Il vient à Paris, Aldégonde, pour se marier.

— Ah ! ah ! ah ! fit la jeune fille, qui se permit de rougir un peu.

Mme la comtesse ne dit pas à sa fille qu'il lui arrivait un époux de l'autre côté du détroit, mais elle lui demanda si son piano était d'accord, si elle avait fait prendre chez son marchand de musique les romances les plus nouvelles, et lui annonça qu'on allait renouveler sa garde-robe ; c'était parler aussi clairement que possible sans se compromettre. M. le comte ajouta que sir John Melville étant son ami intime, le fils logerait chez lui ; il voulait lui-même le présenter au Château ; et Mlle Aldégonde se retira persuadée que, dans peu de temps, elle allait être la femme d'un jeune gentleman accompli.

Édouard Melville ne tarda pas en effet à arriver à Paris, et il logea chez le comte. Il parut grandi, embelli, et, quoique ce fût un franc Anglais, dont les mœurs avaient quelque chose de rude, Mlle Aldégonde ne manqua pas de le trouver plus aimable et plus poli que les jeunes Français de son âge, gâtés par l'éducation de l'Empire et par quelques idées révolutionnaires dont ils avaient conservé le germe. M. le comte et Mme la comtesse de Cernay jugèrent Édouard autrement. Le jeune homme leur sembla épris de l'amour d'une liberté dangereuse. Quand on lui parla de le présenter au Château, il montra peu d'enthousiasme et se permit sur l'auguste famille des Bourbons quelques phrases dédaigneuses qui blessèrent surtout Mme la comtesse ; il ne cacha pas au contraire son admiration pour le captif de Sainte-Hélène, pour l'homme que, dans quelques salons du faubourg Saint-Germain, on appelait encore l'ogre de Corse. Édouard parlait de César vaincu avec les expressions louangeuses et poétiques qu'avait employées lord Byron ; seulement il louait le grand homme en prose. Ce n'en était pas moins, au dire de la famille de Cernay, un parfait gentleman ; ses opinions politiques, intolérables dans un Français, n'étaient autre chose qu'un peu d'excentricité anglaise ; et sans doute sir John Melville, son père, n'avait le désir de l'allier à une famille éminemment monarchique que pour opposer, par un bon mariage, une digue aux penchants ridicules de son fils. Mlle Aldégonde de Cernay serait l'ange conducteur qui ramènerait Édouard dans le giron de ce qu'on appelle en Angleterre the loyalty.

— Ces jeunes gens se plaisent et se conviennent, dit le comte à sa femme ; les prévisions de sir John se réaliseront.

M. de Cernay connaissait toute la réserve anglaise ; néanmoins, comme il était dans la confidence des projets de son ami, il crut pouvoir demander à Édouard si son père viendrait pour assister à un mariage qui paraissait devoir se conclure sans difficulté.

— Oui, oui, répondit le jeune homme ; mon père sera ici dans quinze jours.

Il y avait alors à Paris, dans le faubourg Saint-Antoine, et beaucoup plus près de la barrière du Trône que de la place de la Bastille, un petit magasin de merceries dont l'indigente propriétaire se nommait Mme Mathieu. C'était une veuve, la veuve d'un militaire, à peine âgée de quarante ans et qu'on trouvait belle, quoique, assise sur le même banc, dans son comptoir, brillât auprès d'elle une fille de seize ans, radieuse de tout l'éclat de la jeunesse et d'une beauté si singulière qu'elle aurait suffi pour achalander le magasin si, dans ce quartier pauvre, l'amour pouvait être prodigue ou seulement généreux. On savait d'ailleurs que Mme Mathieu avait refusé, pour elle-même, plusieurs partis très avantageux et qu'elle veillait sur sa fille avec une assiduité telle, qu'aucun geste, aucune parole de Mlle Julie (c'était le nom de la jeune personne), ne pouvaient lui échapper. Les hommes, voyant l'impossibilité d'entrer dans l'intimité de la mère et de la fille, désertèrent le magasin ; les femmes s'en éloignèrent par l'espèce de jalousie que leur inspirent quelquefois des personnes de leur sexe polies, réservées et surtout belles ; de manière que les marchandes étaient presque toujours sans acheteurs. Les bruits les plus étranges étaient répandus dans le quartier sur ces pauvres femmes isolées et sans relations. On prétendait que la mère avait été maîtresse d'un homme marié et influent au Château, et Mlle Julie aurait été alors le fruit d'une union adultère que les religieuses susceptibilités de la duchesse d'Angoulême auraient rompues. Quelques-uns voulaient que Mme Mathieu fut placée là par le préfet de police pour éclairer l'autorité sur l'opinion et les menées du faubourg : dans ces temps de contrainte, où la France était gouvernée par des princes qu'elle n'aimait pas, le peuple voyait la police partout. Enfin, la police elle-même, qui savait parfaitement à quoi s'en tenir sur le compte de Mme Mathieu, surveillait son magasin délaissé, parce que la police ne croit pas à la résignation.

Ce fut devant ce magasin que M. Édouard Melville, quelques jours après son arrivée à Paris, fit arrêter son cabriolet. Il entra, salua poliment la mère et la fille et demanda un petit paquet de cette ficelle qu'on appelle du fouet, et qu'il prétendait lui être nécessaire pour armer le bout d'un superbe whip, monté en or, qui n'avait nullement besoin de cette réparation grossière. Mme Mathieu ne put pas se tromper sur l'intention du jeune Anglais ; il avait aperçu de loin sa fille Julie, et il voulait la voir de près ; car, en supposant que son whip ou fouet eût besoin d'être réparé, le groom qui, au moment même, tenait les rênes du cabriolet, eût dû naturellement venir à la place de son maître. La mère vigilante lança donc un regard de méfiance sur le jeune Anglais et se leva pour lui donner elle-même ce qu'il demandait.

— Pourriez-vous me dire, mademoiselle, dit Édouard à Julie, s'il y a loin d'ici à Vincennes ?

La jeune fille, en voyant l'air poli du beau jeune homme, qui parlait français presque aussi correctement qu'elle, devint rouge comme une cerise, et elle allait se lever à son tour pour indiquer le chemin de Vincennes, en disant en même temps combien avec un aussi beau cheval que celui qui piaffait devant la boutique le trajet serait court, lorsque sa mère l'arrêta :

— Montez, Julie, dit-elle ; vous avez à travailler là-haut.

Puis, avec une tristesse sérieuse qui ne l'abandonnait jamais, elle dit à Édouard :

— Vous allez sortir de Paris par la barrière qui est à quelques pas ; le chemin de Vincennes est toujours tout droit : votre cheval peut vous y conduire dans dix minutes.

What a pretty girl ! dit Édouard en suivant de l'œil la sortie de Julie, et à qui l'admiration fit employer son idiome national : Mademoiselle votre fille s'appelle Julie ? ajouta-t-il.

— Voilà le fouet que vous m'avez demandé, dit Mme Mathieu, sans répondre à Édouard.

Le jeune homme s'inclina et demanda le prix de l'achat qu'il venait de faire :

— Deux liards, monsieur, dit Mme Mathieu.

Et comme l'Anglais ne paraissait pas connaître cette petite monnaie, elle ajouta :

— La moitié d'un sou, monsieur, un demi-sou.

Édouard paya, et voyant qu'il lui serait difficile d'entamer la conversation, il salua, quitta le magasin et remonta dans son cabriolet en se disant :

— La fille est bien jolie ! mais la mère n'aime pas les Anglais.

En partant, il oublia deux choses : de se servir de l'achat qu'il venait de faire pour accommoder son fouet, et de prendre le chemin de Vincennes.

— Je ne me trompais pas, pensa Mme Mathieu.

Un instant après, Julie entra dans le magasin, doucement, pas à pas, et entr'ouvrant petit à petit la porte de l'arrière-boutique :

— Il est parti ? demanda-t-elle à sa mère.

— Oui, mon enfant.

— Qu'il est joli, ma mère !

— Allons donc, répondit celle-ci avec sévérité : c'est un Anglais !

Ce mot disait tout, répondait à tout ; et la jeune fille, confuse, remonta dans la chambre de sa mère pour vaquer aux soins du ménage.

Il régnait à cette époque, en France, une haine profonde contre l'Angleterre, qui s'était unie à l'Europe entière pour nous combattre et pour nous vaincre ; mais la France avait l'air d'oublier le reste de l'Europe pour ne se souvenir que de l'inimitié de l'Angleterre : elle avait, en effet, réuni et payé nos vainqueurs. La défaite de Waterloo augmenta profondément l'antipathie des deux nations. Après cette bataille funeste, nous avons impatiemment supporté et notre sort malheureux, et l'arrogance des Anglais, qui ont revendiqué l'honneur de cette journée, tandis qu'en réalité ce sont les Prussiens qui nous ont vaincus. Madame Mathieu partageait le sentiment général et le poussait même plus loin que d'autres ; elle fut donc blessée de l'exclamation de sa fille, qui trouvait un Anglais joli, et ne parla plus de la visite mystérieuse de M. Édouard. Cependant, huit jours ne s'étaient pas écoulés qu'un second Anglais entra dans son magasin. C'était cette fois un homme d'un âge mûr, d'une figure qui, quoique mâle et sérieuse, avait cependant une expression de douceur remarquable ; il arriva à pied, et, sans dédaigner de regarder Mlle Julie, ce fut néanmoins à Mme Mathieu qu'il s'adressa :

— C'est à madame Mathieu, dit-il, que j'ai l'honneur de parler ?

— Oui, monsieur.

— La veuve du capitaine de la garde impériale Mathieu, mort à Waterloo ?

— Oui, monsieur.

— Je suis le major Melville, dit-il en s'inclinant ; je viens de Londres exprès pour vous voir et pour conclure avec vous une affaire qui nous intéresse l'un et l'autre... C'est là, ajouta-t-il en présentant sa main dégantée à Mlle Julie, la fille du brave capitaine Mathieu ?

Julie, à qui la figure de l'étranger inspirait, sans qu'elle pût s'en rendre compte, une certaine confiance, et qui entendait parler avec éloge de son père, mit sa petite main dans la main du major, qui lui dit avec douceur :

— Eh bien ! mon enfant, il faudra me laisser seul avec madame votre mère ; j'ai à lui dire des choses qui vous regardent, mais que vous ne pouvez savoir qu'après elle.

Mme Mathieu indiqua au major un petit escalier en bois qui conduisait à un entresol ; celui-ci monta le premier. Mme Mathieu le suivit et laissa sa fille dans le magasin. Le major grimpa jusqu'à un entresol obscur, décoré seulement du luxe du pauvre : la propreté. Sur une cheminée, où il n'y avait ni pendule, ni glace, il vit seulement un portrait, qu'il reconnut aisément pour celui du capitaine Mathieu, et, au bas du portrait, une croix d'honneur, étoile à laquelle manquait une de ses pointes. Mme Mathieu le fit asseoir et le regarda sans parler, attendant qu’il voulut bien s'expliquer. Le major resta quelque temps en silence ; puis, mettant la main sur son cœur, il dit :

— Madame, vive l'Empereur !

— Ah ! oui, s'écria la pauvre veuve avec des larmes dans les yeux ; oui, Dieu le sauve !

— Sans doute, répondit le major ; car maintenant il n'y a que Dieu qui puisse le sauver... C'est très-bien, ajouta-t-il ; maintenant, nous nous entendons. Écoutez-moi. Je vous ai dit que j'étais le major Melville ; j'ai à Londres une maison très-confortable, une assez jolie terre dans le comté de Sussex, cinquante mille livres sterling dans Indian-Company, et je suis venu à Paris exprès pour vous épouser.

Mme Mathieu était assise auprès du major ; elle se leva et fit un pas en arrière. Cet homme avait crié vive l'Empereur, mais c'était un Anglais. La veuve ne répondit rien, et ses beaux yeux, où roulaient encore des larmes, se tournèrent vers le pot trait de son mari.

— Ce n est pas tout, continua tranquillement le major ; j'ai un fils, un joli garçon... Vous le connaissez, madame Mathieu ; il est venu ici, chez vous, il y a huit ou dix jours ; il a acheté du fouet pour son whip ; je l'ai envoyé à Paris pour épouser Mlle Julie, votre fille, la fille du brave capitaine.

Mme Mathieu, qui ne pouvait pas se croire l'objet d'une mauvaise plaisanterie, pensa du moins qu'elle était en butte aux poursuites d'un fou ; cependant, comme le major avait l'air très-tranquille, elle lui dit avec douceur et les yeux baissés qu'il lui était impossible d'accepter le double honneur qu'il voulait lui faire.

— Vous refusez ! s'écria le major ; vous refusez ! je m'y attendais... Comptez, madame, que je ne sortirai pas d'ici sans avoir votre parole.

— Mais, monsieur...

— Je vous ai demandé de m'écouter, reprit le major en s'emparant de la main de la veuve ; écoutez-moi. Je vais vous parler de votre mari. J'avais l'honneur d'être à Waterloo... Rassurez-vous ; je ne veux pas vous faire le récit de la bataille ; il faut cependant que je vous parle de l'épisode le plus douloureux pour vous... Les Français étaient battus. Ceux qui n'étaient pas morts ou blessés fuyaient ; seulement, à l'extrémité du champ de bataille, je vis d'une hauteur où j'étais placé avec mon régiment une vingtaine de grenadiers de la jeune garde qui combattaient encore, ou plutôt qui vendaient leur vie le plus chèrement possible, entourés qu'ils étaient par quatre ou cinq cents Prussiens. Je courus à eux pour les dégager, car si la guerre, madame, a des attraits pour les âmes courageuses, c'est lorsque les chances sont à peu près égales, et non pas si le vainqueur abuse de la victoire en massacrant sans danger ses semblables. J'arrive, je parviens jusqu'aux Français, je fais cesser le feu, et j'allais protéger la retraite de ces braves, lorsqu'un coup de feu, parti à quelques pas de moi, atteint leur chef, qui tomba dans mes bras, la poitrine traversée par une balle... Ce chef était le brave capitaine Mathieu ; c'était votre mari... Je l'ai fait porter sous nos tentes, madame ; je l'ai livré aux soins d'un chirurgien expérimenté, mon ami ; et un moment j'ai eu l'espoir de le sauver...Lui, n'a pas partagé cette espérance :

— Major, me dit-il ; major, votre nom ?

Je me nommai. J'étais seul avec lui ; le chirurgien m'avait abandonné pour voir d'autres blessés, et en nous quittant, il m'avait fait un signe désespéré. Votre mari me dit :

— Je meurs malheureux, parce que je ne meurs pas tout entier... ma femme... mon enfant...

— Capitaine, lui répondis-je, je m'en charge ; je suis riche.

Il me regarda.

— Vous n'êtes pas un Anglais ? me dit-il.

— Au contraire, mon ami, un des plus francs Anglais de la vieille Angleterre... Mourez tranquille ; encore une fois, je me charge de votre femme et de votre enfant.

— Eh bien ! me dit-il, vous êtes maçon ?

— Et vous ?

Il me fit le signe sacré auquel se reconnaissent les maçons des deux hémisphères ; et, madame, je pris sa main, je la baisai... Alors le vaincu de Waterloo, le fils de la France, le serviteur fidèle du grand Napoléon entr'ouvrit son habit sanglant et en tira, d'une poche placée sur sa poitrine, un objet également couvert de sang et que la balle qui le tuait avait traversé comme elle avait emporté aussi une des branches de sa croix de la Légion d'Honneur, qui est là, que j'ai fait remettre en vos mains dès que je l'ai pu.

Le major cessa alors un moment de parler, et il mit sous les yeux de la veuve un tablier de peau qu'entourait en liseré un ruban bleu, et au milieu duquel on remarquait trois rosettes faites avec du ruban de même couleur. Ce tablier, plié sans doute en quatre dans la poche du capitaine Mathieu au moment où il fut blessé, avait quatre trous ronds, qui marquaient le passage de la balle ; et, quoique originairement blanc, il était marqueté de sang. Le major reprit :

— Frère Melville, me dit le mourant, le voilà... Je le remets entre vos mains... Quoique de deux orients différents, quoique nos deux pays soient en guerre, nous, nous ne sommes point ennemis ; nous, nous sommes frères.. Que ferez-vous pour ma veuve ? que ferez-vous pour ma fille ?

— La moitié de ma fortune, m'écriai-je, est dès ce moment à elles.

— Non, non, c'est trop.

— Mon frère, ma fortune tout entière.

— Non, non.

— Eh bien ! plus encore ; je ferai tout ce qui me sera humainement possible de faire.

Il me tendit la main et il expira.

Pendant ce récit, la veuve fondait en larmes ; elle voulut prendre cette relique sanglante qu'elle avait sous les yeux ; elle voulut la porter à ses lèvres. Le major l'arrêta :

— Pardon, dit-il, c'est le gage de ma parole. Mon régiment, au lieu de venir en France, fut envoyé en Angleterre. Je ne pus pas venir vous voir, mais je pris des informations, je sus qui vous étiez, comment vous viviez. Au moment où je cherchais les moyens d'être fidèle à mon serment et de remplir la promesse faite à un frère mort dans mes bras... je perdis ma femme... Alors, mon dessein fut arrêté et je sus ce que j'avais à faire ; je compris que je vous devais autre chose que l'aumône de mon bien ; je vous devais une protection complète, je devais à votre fille toutes les espérances que donne la jeunesse naissante de mon fils... Cependant, madame, ajouta le major tandis que la veuve avait sa main dans la sienne et que les deux mains se serraient mutuellement, mon fils Édouard pouvait ne pas aimer votre fille, pouvait ne pas être aimé d'elle : ils se sont vus et cette épreuve a suffi !... pour nous...

— Nous nous sommes vus aussi, dit la veuve d'une voix entrecoupée par les sanglots.

— Miss Julie, miss Julie ! s'écria le bon major en se penchant sur le petit escalier de bois, montez, s'il vous plaît... montez donc, c'est votre beau-père qui vous appelle.

La jeune fille se fit un peu attendre ; elle obéit enfin ; elle monta, mais non pas seule : un beau jeune homme, M. Édouard, venait après elle ; et tous deux se jetèrent dans les bras de Mme Mathieu.

Le jour même, sir John Melville dit à son ami le comte de Cernay :

— Je vous avais annoncé un mariage, mon ami ; nous en aurons deux : j'épouse la veuve du capitaine Mathieu, mort au champ d'honneur de Waterloo, et mon fils épouse leur fille ; je vous invite à la noce, ainsi que Mme la comtesse et l'aimable Mlle Aldégonde.

Mais M. le comte fut privé de ce plaisir : il était ce jour-là convié au Château, la comtesse avait la migraine, et Mlle Aldégonde avait eu le malheur de se fouler le pied en dansant la veille au pavillon Marsan. La double noce n'en fut pas moins gaie.

Le tablier de maître, qui porte les stigmates sanglants de la valeur du capitaine, a été déposé dans le trésor de l'Alpha royal, à Londres, dont le major sir John Melville est un des membres les plus considérés ; et cette relique est mise avec raison, par tous les frères, au rang des plus précieuses.

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Eugène Sue 23/03/2015 17:19

il est très intéressant d'exhumer ces vieux contes.
Attendons les autres...

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