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CRITICA MASONICA

CRITICA MASONICA

Etude Critique et Académique du fait maçonnique, reflets de la revue. Envisage la Franc-Maçonnerie comme un univers culturel dont l’étude nécessite d’employer les outils des sciences humaines, de procéder à une nette séparation du réel et du légendaire et de procéder à la prise en compte de ce légendaire comme un fait social et historique.


Un mythe contemporain : les Illuminati. Exemples dans la culture populaire et analyse (4/4)

Publié par Rédac' sur 19 Octobre 2015, 06:25am

Catégories : #articles

Un mythe contemporain : les Illuminati. Exemples dans la culture populaire et analyse (4/4)

Stéphane François

Malgré cette origine d’extrême droite, le mythe des Illuminati s’est diffusé dans la culture populaire : on trouve dans différents films américains, comme Lara Croft : Tomb Raider (de Simon West, 2003) ; Anges et démons (de Ron Howard, 2009) tiré du roman éponyme de Dan Brown paru en 2000 ; 23 de Hans-Christian Schmid (1998), ou enfin avec Benjamin Gates et le livre des secrets (de Jon Turteltaub, 2007). En bandes dessinées, on le retrouve par exemple dans les Hell Boy (de Mike Mignola) ou Les Portes de Shamballah (d’Andres Mossa, Axel Mazuer et Pierre Taranzano)… Dans les romans, on peut citer, outre Anges et Démons de Dan Brown, Illuminatus, un roman de science fiction, de Robert Shea et Robert Anton Wilson. Enfin, en musique, les références sont fréquentes, surtout dans le rap. Nous ne donnerons qu’un exemple, empreint de la théorie du complot : Illuminazi 666 de Rockin’Squat. Il y a également plusieurs exemples à prendre dans les jeux vidéo.

Nous pouvons donc nous demander : pourquoi cette omniprésence ? Premier élément de réponse. Dans un monde saturé par l’information et sujette à une « crise de sens », il est plus facile d’adhérer à une théorie du complot, dans laquelle s’inscrit le mythe des Illuminati, plutôt que d’accepter le monde dans sa complexité et surtout dans son absurdité. Il est plus facile de dénoncer l’action d’une société secrète que de reconnaître que le monde évolue trop vite pour le comprendre. Enfin, cela permet aussi de combler des « blancs » dans l’histoire récente : il n’y a plus d’inconnu(e)s, de mystères, d’incompréhensions.

Cette incompréhension et cette volonté de combler les « blancs » se parent souvent d’un refus du « système » et d’un hyper-criticisme. La méthode hypercritique se présente comme une attitude hyper-rationaliste, un ultra-scepticisme « scientifique », en fait scientiste. Elle consiste à critiquer le moindre détail, à déconstruire systématiquement, une affirmation/fait historique opposés. Ce sophisme est à l’œuvre dans les discours négationnistes.

Ils se parent aussi d’une condamnation du néo-libéralisme économique, ainsi que d’un antisionisme/antisémitisme. Ces éléments, comme nous l’avons dit précédemment, fusionnent dans le mythe des Illuminati. Ils permettent également l’élaboration d’un discours plus confus que confusionniste, agrégeant des thèmes et des positions d’extrême gauche et d’autres provenant de l’extrême droite. Toutefois, nous devons garder à l’esprit que ces sous-ensembles, s’ils peuvent communiquer, restent quand même des ensembles distincts ayant des différences, voire des divergences, textuelles et génériques.

Le discours qui nous intéresse ici s’inscrit globalement dans une conception paranoïaque-critique du monde, ainsi que dans une forme de pensée mythique, « bricolée » pour reprendre la célèbre expression de Claude Lévi-Strauss, ayant des liens vers une interprétation paranoïaque-clinique du monde : « Le propre de la pensée mythique, comme du bricolage sur le plan pratique, est d’élaborer des ensembles structurés non pas directement avec d’autres ensembles structurés, mais en utilisant des résidus et des débris d’événements : “odds and end”, dirait l’Anglais, ou en français, des bribes et des morceaux, témoins fossiles d’un individu ou d’une société ». Une conception fort à la mode dans notre époque à la fois saturée d’informations et sujette à une « crise de sens » (Marc Augé, voir éléments bibliographiques, pp. 186-187), au point que nous pouvons parler à ce sujet de nouveau mode de pensée sociale. Cette vision du monde, cette cosmologie, née d’une crise de repères et d’une hyper-rationalisation, voire d’un hyper-criticisme comme nous l’avons dit, est banalisée par une culture populaire de type « paranoïde » qui s’est largement développée grâce à la révolution Internet. Ce média est en effet un outil indispensable au développement de ce type de discours, de cet imaginaire : les publications à connotation paranoïaque/conspirationniste parlant des Illuminati étaient jusqu’à présent très peu lues et surtout peu diffusées. Elles restaient donc confidentielles. Internet, en dématérialisant les supports, a permis une diffusion accrue de ces thèses, au travers notamment de la démultiplication de ces sites : une personne peut animer plusieurs sites, voire monopoliser plusieurs forums sous différents avatars, comme cela est souvent le cas dans les milieux extrémistes.

Cette nouvelle phase conspirationniste est intéressante par son aspect polymorphe et polyculturel : on la retrouve dans les milieux subculturels (ufologiques, New Age, etc.), dans les milieux extrémiste de droite, chez les « fous de Dieu » et les intégristes de tous poils, quelque soit la religion, mais aussi dans la scène rap (Rockin’Squat et Keny Arkana pour ne citer que des exemples français), à l’extrême gauche, surtout dans les milieux altermondialistes ou antimondialiste, et évidemment à l’extrême droite. Le conspirationnisme s’est donc démocratisé, il s’est diffusé et s’est dilué dans les différents segments de la société. L’hyper-criticisme domine cette nouvelle phase : les partisans de l’interprétation paranoïaque-clinique du monde tendent à voir des manifestations du « complot » partout. Les tenants de cette vision du monde appliquent la ritournelle de Jacques Dutronc : « on nous cache tout, on nous dit rien » et surtout évitent de réfléchir et d’essayer de décoder un monde devenu trop complexe pour eux.

Deuxième élément de réponse, beaucoup plus court : le thème du complot d’une société plus que secrète qui dirigerait le monde offre d’excellents matériaux scénaristiques pour les films, les jeux ou les bandes dessinées, tout simplement. Mais il faut garder en tête qu’il ne s’agit que de mythe et de création artistique.

Contrairement à ce que l’on peut croire, le mythe des Illuminati n’est pas récent : il a plusieurs siècles d’existence ; mais surtout il n’est pas anodin. Son premier lieu de formulation est l’extrême droite, dans sa tendance la plus radicale : raciste, antisémite, antirépublicaine, antidémocrate. S’y référer est, de ce fait, assez toxique, car cela permet sa banalisation et la banalisation de l’idée qu’il existe des cinquièmes colonnes tapies au sein des pays pour les détruire de l’intérieur. Pour certains, cette cinquième colonne est le juif (le « sioniste »), pour d’autres le musulman, pour les derniers, les francs-maçons. Et pour les plus radicaux, une alliance de toutes ses catégories.

Éléments bibliographiques :

Sur l’hyper-criticisme : Gérald Bronner, « Le paradoxe des croyances minoritaires », Information sur les sciences sociales, n°37, 1998, pp. 299-320 ; « Fanatisme, croyance axiologique extrême et rationalité », L’Année sociologique, vol. 51, n°1, 2001, pp. 137-160 ; La Pensée extrême. Comment des hommes ordinaires deviennent des fanatiques, Paris, Denoël, 2009

Sur la théorie du complot : Véronique Campion-Vincent, La Société parano. Théorie du complot, menaces et incertitudes, Paris, Payot, 2005 ; George Marcus, Paranoia within Reason : A Casebook on Conspiracy as Explanation, Chicago, University of Chicago Press, 1999

Sur la quête de sens : Marc Augé, Le Sens des autres. Actualité de l’anthropologie, Paris, Fayard, 1994 ; Wiktor Stoczkowski, Anthropologies rédemptrices. Le monde selon Lévi-Strauss, Paris, Hermann, 2008 ; Eduardo Vivieros de Castro, « Cosmologie », in Pierre Bonte & Michel Izard (dir.), Dictionnaire de l’ethnologie et de l’anthropologie, Paris, Presses Universitaires de France, « Quadrige », 2010

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Phil 30/11/2015 20:04

Non, "Les portes de Shamballah" n'ont pas pour auteurs "Andres Mossa, Axel Mazuer et Pierre Taranzano", mais Pierre Taranzano, Cyril Romano et Axel Mazuer.
Andres Mossa n'étant que coloriste.
Sans donner dans l' "hyper-critique", il est tout de même rudement inquiétant de considérer comme sérieux et crédible quelqu'un qui n'est même pas capable de donner correctement dans son texte une référence aussi basique et simple à trouver !

Rédac' 30/11/2015 22:29

Pan sur le bec comme on écrit au "Canard"!
La parenthèse relative aux auteurs dont parle Phil a été rajoutée par notre secrétariat de rédaction à la relecture... qui s'est visiblement emmêlé les pinceaux, certes colorés, mais emmêlés quand même.

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