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Blog d'étude critique et académique du fait maçonnique, complémentaire de la revue du même nom. Envisage la Franc-Maçonnerie comme un univers culturel dont l’étude nécessite d’employer les outils des sciences humaines, de procéder à une nette séparation du réel et du légendaire et de procéder à la prise en compte de ce légendaire comme un fait social et historique.

Comment peut-on être djihadiste français ? (2/3)

Comment peut-on être djihadiste français ? (2/3)

Julien Vercel

Sociologie, économie et religion, mais toujours politique

Le premier schéma classique d’explication est socio-économique. La situation défavorisée et dévalorisée des immigrés et de leurs descendants en France expliquerait leur révolte contre la société française.

Les causes sociales et économiques

L’adhésion peut ainsi être motivée par la frustration, cet « écart entre ce que nous croyons possible et trouvons désirable et ce que nous propose la vie future telle qu’elle s’actualise dans le présent » [Bronner]. En ce cas, le terrorisme offre « un espace dans lequel investir sa haine de la société, coupable de la marginalisation et de la stigmatisation endurées par ces jeunes » [Khosrokhavar]. C’est d’ailleurs en France qu’après deux, trois, voire parfois plus, de générations présentes sur le territoire, on continue à utiliser les termes « immigrés » ou « d’origine immigrée » au lieu de « Français ». Résultat : dans l’Hexagone, « nous avons laissé un terreau se constituer, c'est notre responsabilité. Ce totalitarisme se nourrit de la défiance », il faudrait donc continuer à réformer et à débloquer la société [Macron].

Aux explications socio-économiques s’ajoutent des explications plus particulièrement politiques comme « les contre-performances de la République en matière d’intégration, son passé colonial ou les errements de ses politiques dans le monde musulman » Ces derniers tissent un lien entre nos bombes de là-bas et leurs bombes d’ici [Burgat]. Le Califat, à l’échelle internationale, utilise ce même registre politique puisqu’il se pose en libérateur de l’oumma -la communauté des croyants- des séquelles du colonialisme européen (occupation des terres musulmanes, installation de régimes dictatoriaux, …). À ce titre, le Califat veut en finir avec la trahison des « accords secrets franco-britanniques, dits Sykes-Picot de mai 1916, qui prévoyaient le partage de l’Empire ottoman en zones d’influence et d’administration directe pour les deux empires européens ». Révélés par les bolchéviques, ces accords sont devenus le symbole de l’aliénation des musulmans dans l’ordre mondial par les Occidentaux [Renton]. C’est d’ailleurs cette rhétorique politique du Califat qui permet de réactiver, en retour, les envolées sur la « guerre des civilisations », les lectures culturalistes comme les lectures tiers-mondistes assimilant forcément les jeunes Français des banlieues aux Palestiniens privés de terre et de liberté.

Le mélange de ces causes sociales, économiques et politiques expliquerait enfin que tout les djihadistes ne proviennent pas uniquement des catégories populaires, mais que nombre d’entre eux proviennent aussi très largement des classes moyennes et sont diplômés [Schweisguth, Khosrokhavar].

La religion au service de la politique

Le deuxième schéma classique d’explication est religieux. Le terrorisme serait ainsi la traduction de la montée des fondamentalismes musulmans. Avec une nuance de taille : même quand il est question de religion, la politique s’en mêle. C’est ainsi que le Califat « met son interprétation des écritures et de la tradition religieuse au service de ses objectifs politiques, et non l’inverse » [Bin Ramli], il nie toute la tradition musulmane faite de pluralisme théologique et de tolérance religieuse. Il se substitue à dieu en décidant de celles et ceux qui devraient être exclus de la communauté des croyants [Hughes]. Ce discours politico-religieux encourage l’adhésion à la cause : ceux qui attendent des « signes » croient y voir enfin une révélation ou vivre un dévoilement [Bronner].

Là encore, le profil des terroristes connus en France vient confirmer que la religion n’est pas leur première motivation. Ils sont même souvent de piètres pratiquants et connaisseurs de l’Islam. Quoi qu’il en soit, la mise en avant des seules causes structurelles sociales, économiques, religieuses et toujours politiques, ne permet pas d’expliquer pourquoi, en ce cas, si peu de jeunes sont touchés par la radicalisation.

La trilogie des services : barbarie, nihilisme et professionnalisme

Pour Bernard Bajolet, Directeur général de la sécurité extérieure (DGSE), les 3 caractéristiques des terroristes sont « la barbarie absolue, le nihilisme et le véritable professionnalisme » [Sénat].

Des barbares ! Et alors ?

Selon Patrick Calmar, Directeur général de la sécurité intérieure (DGSI), les terroristes « ont perdu toute humanité » et la propagande les montre d’ailleurs comme « des individus déshumanisés revenus à l’état d’animaux » [Sénat].

Mais utiliser ce qualificatif de barbare n’aide pas à comprendre. D’abord parce qu’il ne fait que reprendre la même voie que celle empruntée par les terroristes : « l’infrahumanisation ou la déshumanisation » de l’adversaire devenu ennemi irréductible. Ainsi, les terroristes font perdre à leurs ennemis « toute individualité et souvent même, tout ou partie de leur statut d’êtres humains. On ne tue pas des hommes ou des femmes, on tue des mécréants voire des porcs responsables de toutes les perversités (dont celle d’écouter de la musique) et de toutes les souffrances » [Huguet].

Ensuite, l’appellation « barbares » est contre-productive parce qu’elle a été fréquemment utilisée au sujet des meurtres antisémites ou djihadistes et a perdu de sa force d’évocation : en 2006, Youssouf Fofana à la tête du « gang des barbares » torture et assassine Ilan Halimi et en 2014, Bernard Cazeneuve, ministre de l’Intérieur, voit dans les décapitations de prisonniers et de l’otage américain Peter Kassig en Syrie, des « exécutions barbares ».

La « barbarie » a envahi le débat public. À tel point que certains citoyens français relégués ou marginalisés se revendiquent « barbares » reprenant à leur compte l’insulte, comme avant, les noirs se réclamaient de la « négritude », les féministes des « 343 salopes » ou, plus récemment, des « Chiennes de garde ». En 2002, Hamé publie ainsi un texte dans un magazine gratuit distribué avec le premier album de son groupe, La Rumeur, intitulé « Insécurité sous la plume d’un barbare ».

Le nihilisme fait oublier le « grand récit »

Le Califat a intégré une vision apocalyptique, c’est ainsi que son magazine s’intitule Dabiq, du nom d’un site au Nord de la Syrie où devrait avoir lieu l’Armageddon après un combat final entre le bien et le mal [Gelvin]. Mais le Califat n’attend pas que dieu provoque cette fin du monde, il souhaite en précipiter la venue par ses actions, se rapprochant ainsi des autres extrémistes chrétiens ou juifs [Bin Ramil].

Les terroristes seraient donc habité par un nihilisme fait du sens de la puissance qui est tout ce qui leur reste, ils donnent la mort et, nihilisme suprême, la reçoivent [Pingeot]. Devenus djihadistes, « ils exhibent alors leur nouveau moi tout-puissant, leur volonté de revanche sur une frustration rentrée, la jouissance de la nouvelle toute-puissance que leur donnent leur volonté de tuer et leur fascination pour leur propre mort » [Roy]. Le djihadisme offre « un mode vie alternatif à celui de la modernité occidentale » avec une dignité retrouvée, une eschatologie et un programme d’action. Les djihadistes sont nihilistes comme les jeunes sous la République de Weimar en quête d’absolu et de pureté et avec l’aspiration à retrouver la sécurité des « sociétés closes, patriarcales, où l’on épouse sa cousine, où l’innovation est sacrilège » [Lagrange].

Toutes les émeutes de la jeunesse (à cause du prix du pain à Haïti, en Egypte, au Cameroun, en Indonésie ou en Malaisie, du prix des transports au Brésil, des enjeux urbains en Espagne ou en Turquie) sont dénuées de perspective du fait de la crise de la représentation politique et des réponses répressives, pas étonnant donc qu’elles prennent le chemin du désespoir et du martyre [Bertho].

Pourtant, le qualificatif de « nihiliste » devrait être écarté parce que le nihilisme est marqué par un abandon des grands récits, or le Califat propose un grand récit. Certains terroristes sont « habités par une vision euphorique de leur vie et de leur devenir, après la mort, en tant que martyrs bienheureux », bien loin du nihilisme donc [Khosrokhavar]. C’est pourquoi le qualificatif de « somnambules » est parfois préféré. Les djihadistes font preuve d’un « aveuglement par rapport au réel » et « ils agissent exactement comme dans un rêve, l’expérience la plus commune d’effacement du réel » [Grimaldi].

Sans oublier qu’ils sont des guerriers

Enfin, selon Patrick Calmar, il ne faut pas sous-estimer la qualité guerrière des terroristes, car la plupart sont devenus des « combattants aguerris » et des « professionnels de la guerre » [Sénat].

La bibliographie (citée entre crochets) figure au dernier épisode de cette série.

À suivre

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A
Effectivement la mondialisation n'est pas un vain mot, y compris dans ce domaine.
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A
Les analyses ici proposées sont plus nécessaires que jamais.<br /> Quant au fait que la barbarie ait été symboliquement prise en compte par une forme de critique du système, iil me semble que le texte est clair sur ce point.<br /> Cela ne veut pas dire que l'on ne puisse plus employer le mot mais qu'il n'est peut être plus le plus opérant .<br /> Cela dit encore une fois, acceptons que la réflexion ait sa place même en pleine émotion ô combien justifiée.<br /> Une remarque enfin il n'y a jamais eu ce niveau?<br /> En France il ne faut oublier les crimes nazis et pour ce qui est du mode opératoire niçois il a été employé hélas fort souvent au Liban, en Irak, en Syrie, et le 11septembre à New York n'est pas si loin de nous.
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L
Quand je dis qu'il n'y a "jamais eu ce niveau", c'est à prendre en considération par rapport à mes propos des phrases précédentes à savoir "depuis 1945" et "sur le sol français". <br /> Je veux dire par là qu'étant d'une génération n'ayant pas vécu personnellement la guerre, donc sur le sol français, il n'y a jamais eu ce niveau d'actes terroristes.<br /> Il va de soi que s'agissant des crimes nazis, du Liban, de l'Irak, de la Syrie et bien entendu du 11 septembre, nous sommes d'accord.<br /> Et bien entendu qu'aussi les analyses proposées ici sont forcément nécessaires.<br /> Je voulais simplement dire que ce 14 juillet niçois vient bien malheureusement y apporter un éclairage un peu différent.
L
Après ce qui vient de se passer à Nice le 14 juillet, votre série en trois volets "Comment peut-on être djihadiste français" ne peut se lire avec la même sérénité, le même recul, peut-être aussi la même objectivité. <br /> Ce n'est pas forcément vous qui êtes en cause, croyez-le bien, mais enfin, l'actualité de ce 14 juillet vient rajouter une couche aux évènements parisiens des 7 janvier et 13 novembre, aux évènements belges de mars dernier, notamment. <br /> Et à d'autres évènements encore qui, depuis environ deux ans grosso-modo, démontrent une atteinte de plus en plus oppressante, récurrente aux valeurs qui sont les notres.<br /> Au premier rang desquelles la Démocratie, notamment républicaine pour nous en France, la Liberté, notamment de pensée et d'expression, fût-ce par dessins et caricatures, l'Egalité, notamment celle entre hommes et femmes et que certains veulent remettre en cause, et la Solidarité, notamment au sein de l'Europe.<br /> Car, si l'on y réfléchit, grâce à l'Europe depuis 1945, mis à part le contexte propre à la guerre d'Algérie, il n'y avait plus de guerre sur le sol français. <br /> Certes il y a eu d'autres actes de terrorisme, je pense à 1986, mais à ce point il est vrai que l'on avait jamais atteint ce niveau.<br /> Par contre je ne sais que penser de ce que vous dites à propos du mot "barbare".<br /> Vous dites ce mot dévoyé ( certes ce n'est pas ainsi que vous le dites), un peu vidé de son sens initial, bref détourné. Enfin c'est ce que je crois comprendre à vous lire.<br /> En êtes-vous vraiment si sûr?
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