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CRITICA MASONICA

CRITICA MASONICA

Etude Critique et Académique du fait maçonnique, reflets de la revue. Envisage la Franc-Maçonnerie comme un univers culturel dont l’étude nécessite d’employer les outils des sciences humaines, de procéder à une nette séparation du réel et du légendaire et de procéder à la prise en compte de ce légendaire comme un fait social et historique.


Comment peut-on être djihadiste français ? (3/3)

Publié par Rédac' sur 21 Juillet 2016, 22:40pm

Catégories : #articles

Comment peut-on être djihadiste français ? (3/3)

Julien Vercel

La défense d’un "idéal"

Au lieu d’avoir recours à des qualificatifs relevant de la folie ou de la barbarie, plusieurs auteurs cherchent à retrouver la logique de la pensée terroriste. Les premiers insistent sur la mécanique de la « pensée extrême » qui suppose une adhésion inconditionnelle mais aussi une adhésion à une « croyance extrême », c’est-à-dire partagée par peu de gens [Bronner]. Les seconds insiste sur la fin du communisme et la clôture de l’hypothèse révolutionnaire, c’est-à-dire la perte d’un horizon historique et d’une figure de l’avenir et constatent : « lorsque la politique reflue, la religion afflue » [Bertho].

Retour en terrain connu

Certes, mais au-delà de l’anecdotique argument religieux, les terroristes français ne se retrouvent-ils pas en terrain plus connu ? « Nos jeunes djihadistes honorent une tradition française, voler au secours d’un idéal. Il est vain de refuser cette évidence » [Salazar]. Dans cette perspective, la proclamation du Califat sur l’ancien territoire des deux premiers empires arabes (Omeyade-Syrie et Abbasside-Irak) peut être comparée à d’autres gestes qui nous sont plus familiers : la Déclaration d’indépendance des États-Unis, le Serment du jeu de paume ou encore l’Appel du 18 juin. Côté analyse rhétorique, la structure de parole et l’effet recherché sont en effet les mêmes avec la mobilisation des mêmes trois formes : l’appel au peuple (qui serait le peuple des croyants) ; le grand sermon sur le destin supérieur de l’homme (qui serait de reconstruire le peuple des croyants, de réunir les exclus mystiques par un retour aux « vraies » valeurs) et la harangue militaire au moment du sacrifice suprême. « Le califat est-il plus étonnant que la République sortant de ses frontières naturelles patiemment ajustées par la monarchie pour annexer des territoires entiers au nom de principes abstraits mais porteurs, ou la République américaine naissante, ravissant les territoires indiens au nom de la liberté et du droit au bonheur ? » [Salazar].

Le parallèle n’est valable que pour les moyens rhétoriques utilisés, car, sur le fond, l’embrigadement ressemble plutôt à celui des totalitarismes européens du XXe siècle avec ce même souci esthétique (les défilés, les uniformes noir et sable du Califat, la violence ostentatoire…) et, surtout, la désignation d’ennemis d’autant plus « faciles » à abattre qu’ils ont été préalablement déshumanisés au service d’une vision dichotomique du monde [Huguet]. Les bolchéviques, comme les nazis étaient aussi à « la recherche d’un récit qui donne sens à leur vie ». Les terroristes y parviennent en mariant « frustrations intimes avec son grand récit, cette histoire d’un monde qu’on construit » [Liogier]

Le terrorisme serait alors le support et le moyen d’expression d’une révolte personnelle. La rupture avec l’ordre existant s’exprimait par les formes d’engagement radical du XXe siècle inspirées du marxisme (maoïsme, trotskisme, castrisme...), aujourd’hui, elle s’exprimerait par d’autres formes inspirées de l’Islam (salafisme, wahabisme, djihadisme...). On assisterait donc,au sein de la « deuxième génération » née ou venue en France et chez des convertis, à une « islamisation de la radicalité ». Ces jeunes rompent avec la culture et la pratique religieuse de leurs parents pour jouir de la radicalité avec orgueil et nihilisme [Roy]. Mais, à la différence du temps de la Guerre froide où ni les Chinois, ni les Soviétiques n’ont véritablement cherché à «instrumentaliser le gauchisme pour subvertir les démocraties occidentales, comme l’Internationale communiste avait tenté de la faire dans les années 20 et 30 du siècle dernier », les terroristes disposent de bases arrières, de centres d’entraînement et d’États alliés, complices ou bienveillants. C’est pourquoi l’originalité actuelle tiendrait dans un phénomène de « double radicalisation » : islamisation de la radicalité et radicalisation de l’islam [Weber].

La fraternité face à l’adversité

Certains des récents attentats ont été commis par des fratries : Kouachi, Abaaoud, Abdeslam en France (ou Tsarnaev aux États-Unis). La force de ces fraternités s’est souvent d’abord testée dans des activités délinquantes, avant de se livrer au terrorisme. Dans cette perspective, la fraternité « apparaît comme un condition de résilience face à l’adversité » [Settoul].

Mais il faut aussi inverser la proposition : en s’engageant parmi les combattants du Califat, les djihadistes recherchent une forme de fratrie, cela pourrait expliquer la tentative de Merah de s’engager dans la Légion étrangère [Settoul].

Il arrive que la radicalisation se produise autour d’une bande de copains, autour de la re-création d’une « famille », d’une fraternité [Roy, Liogier], par « l’identification à un groupe dominé » [Marchand]. Le futur terroriste peut aussi se retrouver enfermé dans une pensée radicale parce que tout le monde autour de lui adhère à cette idée [Bronner], là où la communauté rassure la croyance et cette croyance assure une communauté [Grimaldi].

Le profil héroïque plus que religieux

L’islamisme confère aux jeunes terroristes, les « nouveaux ninjas de l’islam », un « profil héroïque » et la justification fondamentaliste n’arrive qu’ensuite [Liogier]. Le recrutement par un groupe procure une identité qui offre deux avantages immédiats puisqu’elle « suscite la crainte et promet des règlements de comptes » [Huguet]. Et c’est donc parce que ce djihadisme est relativement autonome par rapport à l’islam que ce n’est pas en fermant des mosquées qu’on le résoudra [Liogier].

Le recrutement terroriste profite aussi de la « période de transition juvénile » [Benslama], lorsque les jeunes sont à la recherche d’un idéal, d’un sens à leur vie, portés par un élan de toute-puissance. Le terrorisme permet d’accéder plus vite à l’âge adulte avec la violence comme rite de passage [Khosrokhavar]. C’est sans doute pourquoi les deux tiers des « radicalisés » auraient entre 15 et 25 ans et un quart serait mineur [Marchand]. Le terrorisme profite de cet « état de fragilité identitaire » et le transforme en « une puissante armure » : il offre un enracinement aux fils d’immigrés, un recyclage de la culpabilité aux délinquants, un double soulagement de la singularité et de la responsabilité qui va avec et une délégation de sa conscience à un dieu qui « donne un avenir à la mort ». C’est comme cela que le terrorisme fabrique le « surmusulman » qui est « un diagnostic de la vie psychique imprégnée par l’islamisme, hantée par la culpabilité et le sacrifice » [Benslama].

De là à assimiler le Califat à une secte avec ses modes de repérage des cibles fragiles, ses discours adaptés, sa rupture organisée par étapes, ses contraintes graduelles... « Ceux qui entrent dans une secte, de même que les djihadistes, recherchent un absolu, une forme d’idéal et de pureté, venant compenser une absence de repères stables qu’ils n’ont pas reçu de leur socialisation antérieure » [Schweisguth]. D’ailleurs, en mettant en œuvre une progression dans la croyance, le Califat s’appuie sur ces stratégies de sectes [Bronner]. Et quand s’ajoute à cela un besoin de reconnaissance de sa valeur personnelle, un désir de vengeance contre la société française et une tendance suicidaire...

FIN

Bibliographie

ARMONE Marc et RAMZY Saïd, « Soldats d’Allah », Spécial investigation, Canal+, 2 mai 2016

ATRAN Scott et LIOGIER Raphaël, « Pourquoi Daech attire », entretien, L’Obs, n°2689, 19 mai 2016

BAUER Alain, L’avenir du terrorisme, Les Carnets des dialogues du matin, Institut Diderot, hiver 2015-2016 ; Qui est l’ennemi ?, CNRS éditions, 2015 et « Les mutations du terrorisme », La Revue parlementaire, mars 2016

BEN JELLOUN Tahar, « N’exonérons pas les parents des terroristes de leur responsabilité », LaLibre.be, 7 avril 2016

BENRAAD Myriam, « Dans la tête de l’État islamique. Aux sources de la violence, la revanche des parias », La Revue du crieur, n°3, mars 2016

BENSLAMA Fethi, Un furieux désir de sacrifice : le surmusulman, Seuil, 2016 et entretien, Libération, 21-22 mai 2016

BERTHO Alain, Les enfants du chaos. Essais sur le temps des martyrs, La Découverte, 2016 et « De la rage sans espoir au martyre : penser la complexité du djihadisme », Libération, 25 mars 2016

BIN RAMIL Harith, « Décrypter Daech : la théologie musulmane dévoyée », theconversation.com, 2 mars 2016

BOUZAR Dounia, La Vie après Daesh, éditions de l’Atelier, 2015

BRONNER Gérald, La pensée extrême. Comment des hommes ordinaires deviennent des fanatiques, Presses universitaires de France (PUF), 2016

BURGAT François, « Réponse à Olivier Roy : les non-dits de l’islamisation de la radicalité », rue89.nouvelobs.com, 1er décembre 2015

DAKHLI Leyla, « L’islamologie est un sport de combat. De Gilles Kepel à Olivier Roy, l’univers impitoyable des experts de l’islam », La Revue du crieur, n°3, mars 2016

EUROPEAN POLICE OFFICE (EUROPOL), European Union Terrorism Situation and Trend Report 2015, 9 juin 2015

GELVIN James L., « Décrypter Daech : d’où vient-il et que veut-il ? », theconversation.com, 1er mars 2016

GRIMALDI Nicolas, Les nouveaux somnambules, Grasset, 2016 et entretien, Libération, 23-24 janvier 2016

HUGHES Aaron W., « Décrypter Daech : si l’EI se fonde sur la religion, pourquoi est-il si violent ? », theconversation.com, 2 mars 2016

HUGUET Pascal, « Dans la tête des nouveaux ninjas de l’islam », Libération, 4 décembre 2015

JARDIN Antoine et KEPEL Gilles, Terreur dans l'Hexagone. Genèse du djihad français, Gallimard, 2015

KEPEL Gilles, entretien, L’Obs, 7 janvier 2016

KHOSROKHAVAR Farhad, Radicalisation, Maison des sciences de l’Homme, 2014 ; « Expliquer la radicalisation : portrait-robot du djihadiste maison », theconversation.com, 28 janvier 2016 et « Les profils pluriels du djihadisme européen », Le Monde, 25 mars 2016

LAGRANGE Hugues, « Radiographie de l’aspiration djihadiste en France », theconversation.com, 26 novembre 2015

LIOGIER Raphaël, entretien, L’Obs, 19 novembre 2015

MACRON Emmanuel, discours, Ve université des Gracques, 22 novembre 2015

MARCHAND Pascal, « Expliquer la radicalisation : individus, interactions, identités et croyances », theconversation.com, 27 janvier 2016

PINGEOT Mazarine, « Résister ? », policecite.com, 15 décembre 2015

RENTON James, « Décrypter Daech : le califat et le spectre des accords Sykes-Picot », theconversation.com, 4 mars 2016

ROY Olivier, « Le djihadisme est une révolte générationnelle et nihiliste », Le Monde, 24 novembre 2015

SALAZAR Philippe-Joseph, Paroles armées. Comprendre et combattre la propagande terroriste, Lemieux éditeur, 2015

SCHWEISGUTH Étienne, « Le djihadisme comme phénomène sectaire », telos-eu.fr, 19 février 2016

SÉNAT, Délégation parlementaire au renseignement, Rapport d’activité pour l’année 2015, n° 423 (2015-2016), 25 février 2016

SERRE Magali, entretien, Télérama, 2 décembre 2015

SETTOUL Elyaminne, « La fratrie comme arme de combat », theconversation.com, 11 avril 2016

WEBER Henri, « Nouveau terrorisme : une double radicalisation », telos-eu.fr, 22 février 2016

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Julien Vercel 23/07/2016 13:03

Le bémol est particulièrement recevable! C'est d'ailleurs la limite des comparaisons et parallèles historiques que font certains auteurs pour décrire le phénomène djihadiste en France. A les lire, il faut, en effet, toujours avoir en tête qu'une "comparaison historique" n'est pas seulement explicative, elle peut aussi servir à régler ses propres comptes (ici avec une partie de l'extrême gauche) avec sa propre histoire.

Peter Bu 23/07/2016 12:55

Réflexions passionnante. Néanmoins, puis-je ajouter un petit b-mol?
« La rupture avec l’ordre existant s’exprimait par les formes d’engagement radical du XXe siècle inspirées du marxisme (maoïsme, trotskisme, castrisme...), aujourd’hui, elle s’exprimerait par d’autres formes inspirées de l’Islam (salafisme, wahabisme, djihadisme...). »
Les maoïstes, trotskystes, castristes apprécieront... mais où est passé le stalinisme ?
Sinon, les premiers comme les seconds cherchent à donner un sens à leur existence en partageant des idéaux, mais aussi la haine : il leur faut toujours des moins qu'eux, ennemis, boucs émissaires, bref des non-croyants à leurs idéaux.
« (…) à la différence du temps de la Guerre froide où ni les Chinois, ni les Soviétiques n’ont véritablement cherché à «instrumentaliser le gauchisme pour subvertir les démocraties occidentales, comme l’Internationale communiste avait tenté de la faire dans les années 20 et 30 du siècle dernier », les terroristes disposent de bases arrières, de centres d’entraînement et d’États alliés, complices ou bienveillants. »
Qu'est-ce qui justifie cette affirmation qui absout les Chinois et les Soviétiques des années après 1945? S'ils n'ont pas instrumentalisé le gauchisme « ingérable » (ce qui reste à prouver), ils ne se sont pas privés de soutenir à cette fin les communistes. Et à présent, les Russes corrompent même la droite et l'extrême droite ! Les Chinois, bons joueurs de go (wei-chi) étant plus discrets...

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