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CRITICA MASONICA

CRITICA MASONICA

Etude Critique et Académique du fait maçonnique, reflets de la revue. Envisage la Franc-Maçonnerie comme un univers culturel dont l’étude nécessite d’employer les outils des sciences humaines, de procéder à une nette séparation du réel et du légendaire et de procéder à la prise en compte de ce légendaire comme un fait social et historique.


La Maçonnerie, du livre à l’écran

Publié par Rédac' sur 11 Octobre 2016, 10:13am

Catégories : #articles

La Maçonnerie, du livre à l’écran

Julien Vercel

En 1975, John Huston adapte au cinéma la nouvelle de Rudyard Kipling de 1888, L’Homme qui voulut être roi. L’histoire a tout pour intéresser John Huston, lui dont la carrière est presque entièrement consacré aux loosers sympathiques, à ces femmes et ces hommes qui cherchent et échouent, depuis Le Faucon maltais (1941) jusqu’aux Gens de Dublin (1987), en passant par Quand la ville dort (1950). Il arrive tout de même que ces héros trouvent le chemin de la rédemption, comme dans Les Désaxés (1961) ou La Nuit de l’iguane (1964).

Mais L’Homme qui voulut être roi est plutôt le récit d’un échec. Le film raconte l’histoire de deux militaires démobilisés, Daniel Dravot (Sean Connery) et Peachy Carnehan (Michael Caine) qui veulent atteindre le Kafiristan (en Afghanistan) depuis l’Inde, pour y devenir roi des différentes tribus en profitant de l’avantage que leur donnent les fusils qu’ils transportent. La maçonnerie intervient quand Daniel devient roi. C’est, en effet, grâce à la reconnaissance d’un symbole maçonnique que les habitants du lieu le prennent pour une divinité : le descendant d’Alexandre le Grand venu dans la région en 328 avant Jésus-Christ ! Mais bientôt, Daniel prend son rôle très au sérieux et, démasqué, il est assassiné alors que Peachy est d’abord crucifié puis libéré le lendemain, il regagne l’Inde.

Le mythe de l’origine antique de la maçonnerie

Le film est très fidèle à la nouvelle de Rudyard Kipling et pas seulement parce qu’on y entend des phrases entières du livre. La première des fidélités est la croyance en une origine antique de la franc-maçonnerie : Rudyard Kipling comme John Huston reprennent le mythe complet consistant à ancrer la maçonnerie dans l’histoire la plus ancienne... même si elle a été créée à l’époque moderne ! Daniel est reconnu comme le descendant d’Alexandre par un objet maçonnique qui porte le même dessin qu’une pierre antique.

Dans la nouvelle, il s’agit du tablier de maître que se fait confectionner Daniel... et qui comporte le même symbole que celui laissé par Alexandre sur une vieille pierre. Comme l’avoue Billy Fish, le chef du village de Bashai : « Nous pensions que vous étiez des hommes avant que vous nous montriez le symbole du maître ».

Dans le film, il s’agit d’un médaillon maçonnique porté par Daniel... et qui comporte le même symbole que celui laissé par Alexandre sur une vieille pierre : « C’est la marque de Sikander ! » reconnaît le grand prêtre (« Alexandre » se dit « Sikander » au Kafiristan hollywoodien).

L’utilité de la maçonnerie

Une autre fidélité de l’image à l’écrit est la présentation d’une maçonnerie conçue comme service et comme source de pouvoirs.

Dans la nouvelle, le narrateur accepte de transmettre un message de Peachy à Daniel uniquement lorsqu’il s’est fait reconnaître comme maçon. Peachy explique aller « vers l’Occident » et venir « de l’Orient » et formule sa demande ainsi : « J’espère que vous lui transmettrez mon message selon l’équerre... pour l’amour de ma mère comme de la vôtre ». Plus tard, quand Daniel découvre que Billy Fish serre la main comme un compagnon, il comprend tout de suite tout le parti qu’il peut en tirer : « On n’aura plus besoin de se battre ! Le truc, c’est la franc-maçonnerie, nom de nom ! ». Et il ouvre une loge au 3e degré encore inconnu des locaux : « En vertu de l’autorité à moi conférée par ma droite que voici et le secours de Peachey, je me déclare Grand-Maître de toute la Franc-Maçonnerie du Kafiristan en cette Loge-Mère de la contrée, et, de pair avec Peachey, roi du Kafiristan ! ».

Dans le film, le narrateur qui est Rudyard Kipling (Christopher Plummer), accepte également de transmettre le message de Peachy à Daniel lorsqu’il s’est fait reconnaître comme maçon : il appartient à la loge n°3276 des « Toujours prêts » ! C’est le commissaire du district (Jack May) qui comprend le mieux comment les deux aventuriers se servent de la maçonnerie, il exprime ainsi des doutes sur leur qualité maçonnique alors qu’ils exercent des chantages en se faisant passer pour des journalistes : « Francs-maçons ? Ces deux crapules ? Vous devriez les rayer de vos listes ! » dit-il à Kipling qui lui rétorque, indulgent : « Quand on devient franc-maçon, on reste franc-maçon ». D’ailleurs Peachy a rendu la montre qu’il avait dérobé à Kipling quand il a su qu’il était maçon et les deux se vantent auprès de lui : « On n’a jamais roulé un franc-maçon ! ».

Et la femme forcément fatale !

Enfin, la dernière fidélité de l’image à l’écrit est l’évolution de Daniel, devenu roi, se rêvant empereur et se voyant décoré par la reine d’Angleterre le considérant comme son égal. Il est intéressant de noter que cette « hybris » mêlant démesure et orgueil passe par le choix d’une épouse et le désir de fonder une dynastie. Dans la nouvelle, c’est « un beau brin de fille, couverte d’argent et de turquoises ». Dans le film, Roxanne, la femme que Daniel veut épouser, est interprétée par Shakira Baksh, l’épouse dans la vie réelle de Michael Caine. Shaikira Baksh était mannequin, miss Guyane en 1967, et fait ses premiers pas d’actrice dans ce rôle de femme qui se révélera fatale pour l’homme.

La Maçonnerie, du livre à l’écran

En 1888 comme en 1976, c’est elle qui permet le dévoilement de la supercherie de Daniel quand elle le mord et que les prêtres constatent à la vue du sang qui coule : « Ni Dieu, ni diable, un homme ! ». En attendant, avec un tel rôle octroyé aux femmes, pas étonnant que ces Messieurs préfèrent encore les laisser à la porte de leur loge !

Une maçonnerie très présente dans la nouvelle, mais scénarisée dans le film

À la différence du film, Rudyard Kipling qui fut maçon (en France, la loge Rudyard Kipling est à Suresnes), parsème sa nouvelle de références très précises à la maçonnerie : Billy Fish connaît les mots et les signes des deux premiers grades ; dès lors que les deux aventuriers se servent de la maçonnerie pour asseoir leur pouvoir, le temple d’Imbra, la divinité locale, est aménagé en lieu de tenue ; les femmes sont affectées à la confection des tabliers et une dizaine de maîtres sont « initiés ». Lorsque Daniel se rêve en empereur, il envisage même de régulariser sa situation et prévoit de demander « par écrit ma dispense à la grande Loge pour ce que j’ai fait comme Grand-Maître ». Peachy se montre plus raisonnable, au moins dans ses propos, mais en vain : « C’est contre toutes les lois de l’Ordre, que je dis, d’ouvrir une loge sans brevet de personne, et nous n’avons jamais tenu de grades dans une loge auparavant ». Nous voilà plongés dans les questions d’ordre, de brevet et de grades, car, dans la nouvelle, le lecteur doit être familier avec l’univers maçonnique.

Dans le film, en revanche, cette familiarité n’est pas nécessaire. La maçonnerie est simplifiée pour le spectateur et elle est essentiellement incarnée dans un objet : le médaillon qui ornait la montre de Kipling, volée puis restituée par Peachy et que Kipling cède à Daniel avant son voyage. Ce cadeau est directement inspiré de la nouvelle puisque, dans le texte de Rudyard Kipling, Daniel demande un souvenir de son « obligeance » au narrateur qui s’exécute : « Je détachai une petite boussole-fétiche de ma chaîne de montre ». Mais il ne sera plus question, ensuite, de cette boussole-fétiche dans la nouvelle alors que, dans le film, c’est ce médaillon qui permet au Grand prêtre d’identifier Daniel comme le descendant d’Alexandre en comparant le motif avec celui figurant sur la pierre !

La Maçonnerie, du livre à l’écran

En fait, John Huston se sert du médaillon d’abord pour son récit. Il utilise la technique du « milking » ou de la traite, consistant à exploiter tout élément ou toute information donnés (Yves Lavandier, La Dramaturgie, l’art du récit, Le Clown et l’Enfant, 6e édition, 2014). Par ailleurs, le pouvoir attribué à Daniel ne provient pas seulement, dans le film, de sa qualité de maçon : son pouvoir s’affirme d’abord au combat quand il reçoit une flèche qui vient se figer dans sa cartouchière portée sous sa veste : il est épargné et les locaux crient au miracle ! Cet épisode n’existe pas dans la nouvelle où, autre époque, le signe maçon suffisait comme preuve du "miracle".

Mais, surtout, le film accentue la différence de caractère et de conscience entre Peachy et Daniel. Dans la nouvelle, Peachy a comme des pressentiments : il est réticent à jouer les maîtres maçons, plus tard, il cherche à dissuader Daniel de prendre femme. Mais c’est dans le film qu’un dialogue permet de mesurer la différence fondamentale entre Daniel et Peachy. Quand Daniel renonce à quitter le Kafiristan en emportant le trésor d’Alexandre, quand il veut être vraiment roi et fonder une dynastie, il réinterprète tous les événements et périples qui se sont succédé depuis le vol de la montre de Kipling par Peachy, comme un enchaînement intelligible, comme l’accomplissement d’un destin : « Il y a autre chose là-dessous. Tout s'explique », « Plus que le hasard a joué ici. Bien plus ». Plus pragmatique, Peachy lui dit : « On a eu une chance rare ! »... Parce qu’il n’y a pas forcément « autre chose » là-dessous et c’est l’ultime leçon maçonnique du film.

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