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CRITICA MASONICA

CRITICA MASONICA

Etude Critique et Académique du fait maçonnique, reflets de la revue. Envisage la Franc-Maçonnerie comme un univers culturel dont l’étude nécessite d’employer les outils des sciences humaines, de procéder à une nette séparation du réel et du légendaire et de procéder à la prise en compte de ce légendaire comme un fait social et historique.


Miguel Serrano, un diplomate entre pensée völkisch et lunatic fringe/ Les postérités de Miguel Serrano (4/4)

Publié par Rédac' sur 2 Janvier 2017, 20:24pm

Catégories : #articles

Stéphane François

Durant la décennie des années 1980, Serrano va devenir une figure importante de jeunes générations du néonazisme. Certains de ses livres seront traduits de par le monde par des militants n’ayant pas connu le Troisième Reich, montrant implicitement à la fois son intérêt pour les jeunes néonazis et leur absence de culture historique, le nazisme de Serrano n’ayant rien à voir avec la réalité. De fait, les éditeurs militants qui traduisent les textes de Serrano évoluent surtout dans les marges hétérodoxes du néonazisme occidental, les « Lunatic Fringe ». En effet, Nicholas Goodrick-Clarke montre dans son ouvrage intitulé Black Sun. Aryan cults, Esoteric Nazism and the Politics of Identity (New York University Press, 2002) que les milieux qui traduisent et/ou éditent Serrano élaborent un syncrétisme mêlant néonazisme, occultisme, satanisme et soucoupes volantes, comme le Black Order (« Ordre Noir »), fondé par Kerry Bolton, l’un des anciens responsables du Nationalist Workers’ Party, qui associe nazisme et satanisme et est l’auteur de Hitler, le christianisme et le troisième Reich (Éditions du Marteau, 2002), Aryanisme. La religion nationale-socialiste suivi de Notre destinée aryenne : l’empire galactique et autres essais(Éditions du Marteau, 2002).

Plus récemment, Serrano va influencer des néopaïens nordicistes et racialistes comme l’Américain Jost Turner. Au-delà de ces milieux, les thèses de Serrano vont intéresser tout un monde évoluant aux marges du New Age. Celui-ci est un objet insaisissable qui échappe aux définitions mais qui peut être considéré comme un « metanetwork », pour reprendre l’expression de Massimo Introvigne, c’est-à-dire un network de network, un « lieu où des networks différents se rencontrent et interagissent » (Les Veilleurs de l’Apocalypse. Millénarisme et nouvelles religions au seuil de l’an 2000, Claire Vigne Éditrice, 1996), tel le network de l’astrologie, celui de la défense des animaux, celui des spiritualités alternatives, celui des médecines douces, de l’écologie, etc. Cette structuration particulière facilite l’intégration d’éléments propres à d’autres subcultures.

Ses origines plongent dans une sécularisation de l’occultisme, un processus entamé dès le XIXe siècle mais son essor est lié au développement dans les années soixante et soixante-dix de recherches « alternatives » dans divers domaines : médecine, économie, écologie, politique, religions, etc. Selon les New Agers, les personnes arrivées à une compréhension véritable des lois spirituelles de l’univers seraient appelées à devenir les pionniers d’une ère nouvelle : le New Age. Toutefois, au début des années quatre-vingt-dix, le discours du New Age, d’ordinaire optimiste, va devenir plus pessimiste. Cette désillusion des New Agers correspond à la montée en puissance de thèses conspirationnistes et/ou radicales dans leur littérature. Cette contamination peut s’expliquer par l’intérêt dans ces milieux pour l’« Histoire secrète », c’est-à-dire pour une interprétation alternative à forte tendance complotiste de l’histoire, en particulier en ce qui concerne le nazisme.

En effet, l’Occident des années soixante et soixante-dix s’est passionné pour les « Mystères nazis », pour reprendre l’expression de Nicholas Goodrick-Clarke, à la suite de la publication du Matin des magiciens. À partir de ce moment, les thèmes véhiculés par cette littérature occultisante vont se diffuser dans la culture populaire, aidés par un phénomène des plus intéressants : la « mythologisation » des principaux responsables nazis, reconstruction qui se fait au détriment de la réalité historique. Les sociétés européennes, et plus globalement occidentales, voient leur conception et leur perception du nazisme être modifiées par une série d’évolutions, liées selon Goodrick-Clarke, au contexte politico-économique de récession dans les sociétés occidentales : « Cette nouvelle perception d’Hitler et du nazisme semble avoir profité du Zeitgeist changeant en Occident après la hausse des prix du pétrole en 1973-1974. Les idées enivrantes de la révolution politique et sociale qui s’étaient répandues parmi les jeunes gauchistes et “hippies” depuis 1967-1968, laissaient la place, en temps de récession, à un idéalisme plus intériorisé » ( « La renaissance du culte hitlérien : aspects mythologiques et religieux du néo-nazisme », Politica Hermetica, n° 11, 1997). Les textes de Serrano vont alors rencontrer un public éloigné de ses préoccupations idéologiques mais attiré par ses constructions politico-spirituelles. Et cela d’autant plus que cette époque cherche à comprendre la victoire du nazisme.

Cependant, Serrano va aussi être utilisé par des personnes évoluant à la fois aux marges du New Age et de l’extrême droite hétérodoxe. Ainsi, il fait partie des sources de Jan van Helsing (pseudonyme de Jan Udo Holey), l’auteur du Livre Jaune n° 5 (Éditions Félix, 2001), un livre à la fois négationniste et thématiquement proche du New Age, « best seller » dans ce milieu avec plus de 100 000 exemplaires vendus en Allemagne, Autriche et Suisse. Van Helsing cite d’ailleurs l’ex-ambassadeur chilien lorsqu’il pose la question de la survie d’Hitler, affirmant avec lui que « ce qui est le plus probable au cas où il aurait survécu, c’est qu’il s’est servi des engins volants développés par la Société Vril pour quitter l’Allemagne ». De fait, Jan van Helsing va recycler toute une thématique néonazie dans des textes à connotation New Age. Pierre-André Taguieff résume l’ouvrage ainsi : « Dans la grande conspiration mondiale qui est dénoncée, les Juifs tiennent la première place : non seulement ils sont partout (y compris sous divers masques : Roosevelt, Staline, Helmut Kohl ou George W. Bush), mais ils sont derrière les pouvoirs visibles et sont capables de tout (ils seraient responsables de la troisième guerre mondiale à venir !). Stéréotypes de l’infiltration, de la domination sans limites, de la manipulation et de la cruauté destructrice. Appliqués à la critique de la démocratie, ils conduisent à récuser celle-ci comme un décor trompeur occultant la réalité ploutocratique du pouvoir politique » (« Les textes fondamentaux de l’ésotérisme », Le Point, hors série nº 2, mars-avril 2005).

L’influence de Serrano se ressent dans la succession thématique de ce livre : Le Livre jaune nº 5 se présente comme un enchevêtrement complexe juxtaposant différents discours. Van Helsing entrecroise le New Age, l’ufologie nazie, le conspirationnisme anti-judéo-maçonnique, et l’aryosophie, multipliant ainsi les cibles potentielles de l’ouvrage. En effet, cet ouvrage s’adresse non seulement à un public déjà acquis aux discours et théories nazis, mais également aux adeptes du Nouvel Âge. L’auteur fait de nombreuses références au channeling et à l’Âge du Verseau. Il tente aussi de rapprocher les sciences physiques et naturelles des traditions mystiques. Seulement, plus que le Nouvel Âge en lui-même, c’est la dénonciation du complot qui intéresse van Helsing car elle lui offre la possibilité d’une réécriture historique, idéologiquement très orientée, des XIXe et XXe siècles. En effet, nous retrouvons des thèses très proches de celles de Miguel Serrano, surtout lorsque Jan van Helsing affirme qu’Adolf Hitler aurait été un « occultiste et un ésotériste » qui aurait, à l’âge de 20 ans, essayé « d’atteindre des niveaux de conscience élevés à l’aide de drogues ».

À l’instar de Serrano, van Helsing, développe donc une thématique occultisto-aryosophique ». Comme Serrano toujours, il fait l’éloge des extraordinaires capacités de la « science nazie ». D’ailleurs, van Helsing, reconnaît qu’il « éprouve un plaisir tout particulier à [vous] dévoiler ce thème », car il permet de constater « quels sont les milieux influents non allemands qui tiennent à cacher la vérité aux Allemands ». Enfin, là-encore comme Serrano, le livre de van Helsing est à la fois une apologie détournée du nazisme et l’expression d’un révisionnisme historique éhonté. En effet, le révisionnisme de van Helsing s’accompagne sans surprise d’un antisémitisme virulent : celui-ci cite d’ailleurs les Protocoles des Sages de Sion, qui seraient selon lui la clef de l’histoire secrète.

Perspectives

Miguel Serrano était donc un personnage étrange, complexe à la cosmologie hors norme. Sa vie, comme nous venons de le voir, a été riche en rebondissement et en rencontres, militantes ou non. L’aspect le plus intéressant reste son idéologie, sa Weltanchauung. Si elle est radicale, elle n’en est pas moins une vision du monde construite à partir d’éléments fort divers, qu’il a réussi à synthétiser avec talent. En effet, il s’agit d’une véritable contre-culture constituée en miroir par rapport aux modes normatifs du savoir « officiel ». De ce fait, la cosmologie de Serrano doit être analysé comme un « mode d’existence souterrain de visions du monde qui se veulent alternatives aux savoirs “officiels” » (MAÎTRE Jacques, « Ésotérisme et instances officielles de régulation des savoirs » in Jean-Pierre BRACH et Jérôme ROUSSE-LACORDAIRE (sous la dir.), Études d’histoire de l’ésotérisme. Mélange offert à Jean-Pierre Laurant pour son soixante-dixième anniversaire, Éditions du Cerf, 2007). En ce sens, les thèses de Serrano ont servi de boîte à outil conceptuel pour un certain nombre de militants radicaux hétérodoxes, qui vont diffuser ces nouveaux discours dans des milieux éloignés, telle la nébuleuse du New Age, avec succès parfois.

 

Du même auteur sur Critica Masonica :

-« De l’occultisme et du nazisme », 18 juin 2015

-« Un mythe contemporain : les Illuminati », 27 septembre 2015

-« Quelques réflexions sur les liens entre l’ésotérisme et l’extrême droite », 16 mai 2015

-« Pop occultisme », 9 septembre 2016

-« Plaidoyer pour les Lumières », 8 novembre 2016

-« Offre identitaire et demande autoritaire, conversation entre Dominique Albertini, Stéphane François et Nicolas Lebourg », 12 novembre 2016

-« L’Anthropologie évolienne, la « race de l’esprit » et le judaïsme », 24 novembre 2016

 

Du même auteur en librairie :

-Le Nazisme revisité. L’occultisme contre l’histoire, Berg International, 2008

-« Evola, la “race de l’esprit” et le judaïsme » in Denis Pelletier et Paul Zawadzki (dir.), Les Politiques de l’âme, colloque, février 2010

-« Hyperborée », in Pierre-André Taguieff, Dictionnaire historique et critique du racisme, Presses Universitaires de France, 2013

-« Au-delà des vents du Nord : L’extrême droite, le nordicisme et les Indo-Européens », tempspresents.com, 25 avril 2011

-Le Complot cosmique. Théorie du complot, ovnis, théosophie et extrémistes politiques, avec Emmanuel Kreis, Archè, 2010.

Commenter cet article

Mexico 12/01/2017 13:31

Serrano passaran!

Mexico 12/01/2017 13:31

Serrano passaran!

Apprenti 03/01/2017 15:05

Méritait d'être connue cette canaille !

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