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CRITICA MASONICA

CRITICA MASONICA

Etude Critique et Académique du fait maçonnique, reflets de la revue. Envisage la Franc-Maçonnerie comme un univers culturel dont l’étude nécessite d’employer les outils des sciences humaines, de procéder à une nette séparation du réel et du légendaire et de procéder à la prise en compte de ce légendaire comme un fait social et historique.


La mort annoncée des religions traditionnelles françaises. Temporalité et conséquences sociales (2/4)

Publié par Rédac' sur 4 Janvier 2017, 14:48pm

Catégories : #articles

Jean-Pierre Bacot

Postures cléricales contre postures anticléricales

On aurait pu penser que les descendants de la composante antireligieuse des Lumières, laquelle n'a certes pas manqué de relais en France depuis la IIIe République, auraient fait leurs choux gras d'une victoire annoncée contre la curaille,  les corbeaux, la calotte, l'obscurantisme... Que nenni ! On assiste plutôt, de la part des anticléricaux patentés, qu'ils soient ou non de tendance libertaire, à des escarmouches contre ce qui reste de tradition religieuse active dans une partie de la droite passablement rancie. Ainsi, les traditionnels « bouffeurs de curé » n'ayant plus grand’ chose à se mettre sous la dent, ils chassent ceux qui existent encore et parfois se pavanent comme nostalgiques d'une Eglise à l'ancienne et d'une civilisation des paroisses.

L'exemple de « La Manif' pour tous » qui occupa, en 2013-2014, la rue parisienne et les médias est caractéristique de cette vérité selon laquelle certains feux de paille aussi bien montés que médiatisés peuvent n'avoir que fort peu de conséquences politiques directes. L'échec de la démonstration des catholiques traditionalistes est patent, au-delà de la réussite d’une démonstration de force localisée dans l’espace et le temps, qui rassemblait également des catholiques non affiliés à l’extrême-droite. En effet, rien de ce que les partisans du retour d'une époque révolue réclamaient n'aura été acté, ni par la loi, ni même dans les programmes des tenants de la droite dure ou de l'extrême droite. Ces derniers avaient pourtant apporté un  soutien qu'ils pensaient stratégiques à l'opération, surestimant la force réelle de ces marginaux et les conduisant à un échec tactique. Au sein des droites radicales, la tendance familièrement dénommée « catho-tradi » ne pèse en effet aujourd'hui pratiquement plus que marginalement. Face à cet échec, le principal groupe authentiquement réactionnaire en matière de mœurs, Civitas (« la cité » en latin), a cherché à devenir un parti politique, mais, du coup, s'est enfoncé dans une certaine marginalité et a perdu de son intérêt pour les médias. Cela n’a pas empêché les traditionalistes de prendre le contrôle de certaines universités catholiques comme l’Institut catholique d’études supérieures (ICES) de la Roche-sur-Yon ou l’Université catholique de l’Ouest (UCO) d’Angers. Les derniers catholiques français seront pour partie des traditionalistes.

Dans une démarche d’une honnêteté certaine, les institutions catholiques n'hésitent pas à communiquer régulièrement sur leurs effectifs et les conséquences de la crise des vocations. Si personne en leur sein n'annonce publiquement la retraite finale devant la disparition prochaine des prêtres et des religieuses, alors que nombre de membres de l'Église en ont pleine conscience, c'est que cet avenir quasi immédiat à l'échelle de l'histoire est proprement vertigineux. Cela touche en effet, au delà des personnes, la masse de patrimoine dont l'Église s’est dotée depuis des siècles et qui sera bientôt uniquement aux mains de laïcs, catholiques ou non. Mais le plus important nous semble résider dans le fait qu'une institution qui fut longtemps porteuse d'une hégémonie philosophique et culturelle, puis resta dominante jusque dans les premières décennies d'une IIIe République qui lui était globalement hostile, connaît quelque difficulté - et on le comprend-  à imaginer ce qui va suivre sans elle. Ce n'est peut-être pas tant l'athéisme, qui progresse tendanciellement en France, comme presque partout dans le monde, mais qui est encore loin d'être majoritaire (le taux d'athées déclaré est probablement situé aujourd'hui en France entre 35 et 40%), qui l'inquiète, mais plutôt le spiritualisme à géométrie variable qui s'annonce sur ses ruines. En exagérant à peine, ce sera la victoire de ce que l’on appelait jadis des hérésies dans l'Église apostolique et romaine, avec notamment une montée du néo-paganisme et du thélémisme, religion née des thèses de Crowley (voir Stéphane François : « La magie du chaos, analyse d’une doctrine occultiste anarchiste », Religioscope, Études et analyses n°13, août 2007).

Les raisons d'un faible intérêt pour ce dépérissement

Certes, il existe les travaux du Groupe sociétés, religions, laïcités (GSRL) qui mériteraient d’être mieux diffusés. Ce laboratoire de recherche du Centre national de la recherche scientifique (CNRS)  et de l’École pratique des hautes études (EPHE) est dirigé, depuis 2008, par Philippe Portier et regroupe plus de trente chercheurs. Mais sinon, la presse, l'édition et l'université demeurent silencieuses face au phénomène de déshérence du catholicisme et aux enjeux sociétaux et philosophique qu'il implique. Si l'on élargit à l'ensemble du monde occidental qui est touché par le reflux massif d'une religion avant- hier encore dominante, le protestantisme est également concerné par ce silence. Il est minoritaire en France, mais majoritaire en Scandinavie, en Allemagne du Nord, dans le Nord des États-Unis et au Canada anglais, sans oublier, sous la forme spécifique de l'anglicanisme, mâtiné de catholicisme, en Grande-Bretagne. Rarissimes sont pourtant les constats ou les analyses proposées à propos d'un paradigme philosophique structurant qui disparaît. Le sujet n'est pourtant pas tabou, ne serait-ce que parce que les institutions religieuses ne se taisent pas, mais il est décidément étrange que la religion sombre dans une telle indifférence.

Il y eut, dans le moment historique précédent, lorsque, dans les années 1970-1980, la décrue des clergés, des pratiques et des croyances commença à se faire sentir sérieusement, quelques essais d'explication. On peut citer : Le protestantisme doit-il mourir ? de Jean Bauberot (Seuil, 1988) ou Sortie des religions, retour du religieux de Jean-Pierre Bacot (dir.), avec Jean Bauberot, Bernard Blandre, Françoise Champion, Martine Cohen, Philippe Dujardin, Yves Abderrahim Hafidi, et Yves Lambert (Astragale éditeur, 1992). Mais depuis, la source s’en est passablement s'est tarie malgré les travaux du GSRL. La cause en est peut-être le fait que la génération de sociologues et d’historiens de la religion qui portait cette réflexion était passablement croyante, inscrite personnellement, hors le regretté Yves Lambert qui fut élève de Bourdieu, dans leur objet de recherche et que celui-ci tendant à disparaître, en même temps que les chercheurs accédaient à la retraite, nul relais ne fut prix pour analyser la mise en place d'une vacuité. De plus, des débats fortement médiatisés, comme celui de l’été 2016 sur le Burkini auront déplacé la question sur l’Islam.

 

Et l’athéisme dans tout ça ?

Nous reviendrons sur la question du spiritualisme alternatif de la religion, mais signalons que si les analyses des conséquences du désenchantement sont inexistantes, mis à part Marcel Gauchet qui a redonné vie au  concept de Max Weber (Le Désenchantement du monde, Gallimard, 1985 et Un Monde désenchanté ?, Éditions de l’atelier, 2004), les annonces d'un nécessaire réenchantement pullulent, quand il ne s'agit pas, purement et simplement de nier la réalité. Nombreux sont en effet les auteurs qui  considèrent, dans une démarche anthropologisante, qu'aucune société ne peut se passer de religion, aveugles qu'ils sont, permettons nous d'insister, volontaires ou non, sur ce qui se produit dans le lieu même où ils écrivent. On peut citer dans cette catégorie les travaux ayant eu un certain retentissement, signés Régis Debray (Avec ou sans Dieu, entretiens avec le théologien Claude Geffré, Bayard, 2006), Jean-Marc Ferry (Les Lumières de la religion, Fayard, 2013) ou André Tosel (« Du retour du religieux », in Scénarios de la mondialisation culturelle, Kimé 2011). Stéphane François nous signale, par ailleurs, que les Soviétiques avaient jadis conceptualisé un ésotérisme scientiste pour tenter de combler le vide religieux (le cosmisme, la théorie du sang de Bogdanov, etc.) et sous la Révolution française, on avait vu se construire le culte de l’Être suprême... Mais l’histoire des tentatives avortées de réenchantement du monde reste à écrire.

En revanche, pour ce qui tient à la défense de l'athéisme, les productions sont rares. Tout se passe comme si l'idée d'un monde sans dieu avançait toute seule, les athées français étant étrangement fort peu militants. Michel Onfray, grand pédagogue, parfois approximatif et à ce titre contesté, aura quoi qu'il en soit, sorti de l'oubli une série de penseurs rationalistes qui, s'ils n'autorisent pas forcément une « contre-histoire de la philosophie », n'en permettent pas moins d'établir une généalogie de l'athéisme. Nicolas Chevassus-au-Louis, dans « La petite usine de Michel Onfray », La Revue du crieur, n°1, juin 2015, précise que Traité d'athéologie, d'Onfray, paru chez Grasset en 2005 aura été vendu à plus de 370.000 exemplaires !),

De son côté, Yvon Quiniou a publié un texte rigoureux (Critique de la religion, une imposture morale intellectuelle et politique, La Ville qui brûle, 2014) sur ce qu'il considère comme « une imposture morale, intellectuelle et politique », s'appuyant d'abord sur les philosophes des Lumières: Hume, Kant et Spinoza, puis sur ceux du XIXe siècle : Feuerbach, Freud, Marx et Nietzsche. Il défend pour aujourd'hui une position critique qu'il juge plus utile que les formes d'athéisme tranquille basées sur l'indifférence et, parfois sur la mauvaise conscience. Aussi confidentiel qu'il soit dans une société largement sécularisée, le courant philosophique rationaliste dont l'œuvre d’Yves Quiniou constitue un élément fort et dont l'un des éléments constitutifs est la revue Raison présente, proche de L'Union rationaliste, est accessible à qui veut s'y intéresser. On mesurera au passage une fois de plus le fossé qui sépare la culture institutionnelle, intellectuelle, fût-elle critique et la culture populaire.

La sociologie, la démographie, la géographie de l'athéisme sont fort négligées. Ainsi, les analyses philosophiques comme celle d’Yves Quiniou peuvent apparaître comme étant pour partie hors-sol, non point par leur aspect théorique, ni par leur pertinence, mais par le fait que des sociétés occidentales, certaines, comme la française, davantage que d'autres, soient en partie déjà athéisées. Du coup, la critique contre la religion ne peut s'exercer qu'à moitié, contre ce qui reste de religieux, d'une part, contre les spiritualistes d'autre part, ce qui est rarement spécifié.

Qui plus est, face aux migrants, croyants et pratiquants qui sont établis sur le territoire français, anglais, allemand, canadien ou nord-étasunien, face à la réalité sociologique d'exercice sur eux de l'« opium du peuple », rien n'est posé, à moins que cela nous ait échappé, quant à la conduite à tenir.

Ce paysage spiritualiste est difficile à décrire, en partie parce qu'il est mouvant, les formes qu'il prend pouvant se démoder très vite. Pourtant certains s’y emploient, notamment le Centro Studi sulle Nuove Religioni (CSESUR) créé en 1988 en Italie par un groupe de chercheurs italiens et américains placé sous la direction de Massimo Introvigne. Le cercle des spécialistes s’est élargi à des universitaires britanniques et suisses et est actuellement présidé par Luigi Berzano de l’université de Turin. On signalera, pour la France, le récent Dictionnaire de l’ésotérisme paru en 2013 aux Presses universitaires de France (PUF) et la revue Politica Hermetica fondée en 1985 par Jean-Pierre Brach, Jean-Pierre Laurent et Victor Nguyen. La théosophie dans l'entre-deux siècles ou le mouvement Planète dans les années 1960 constituent des signes forts inscrits dans les moments de réenchantement volontariste qui ont coïncidé avec les pics de désenchantement. Pour les années 1980, Françoise Champion aura été l'une des rares spécialistes à avoir dessiné les contours et le contenu d'une « nébuleuse ésotérico-mystique » aujourd'hui dépassée (Sortie des religions, retour du religieux, op. cit.).

À suivre

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Lionel MAINE 04/01/2017 19:00

Un petit hommage à un philosophe athée que j'ai découvert il y a peu : Félix LE DANTEC.
A lire notamment : "L'athéisme" ,de 1907, facilement consultable sur le web.

.'. 04/01/2017 20:14

Je sais que Félix Le Dantec fut apprécié par Teilhard de Chardin, au lu d'une biographie : je me souviens plus de la référence et du titre (J'avais lu l'ouvrage de poche dans les années 1980), sorry.

Bacot 04/01/2017 19:50

Merci pour la référence et pour les compliments

Spi-rite 04/01/2017 17:23

Bien d'accord sur le fait qu'il fa falloir commencer à réfléchir sérieusement à ce qui va remplacer les curés disparus et nourrira les unes des magazines comme Charlie, à qui l'on souhaite longue vie jusqu'au moins dans les années 2030.

777 04/01/2017 17:18

Je ne sais pas si on peut parler d'une montée du Thélémisme, groupuscule qui se résumait dans les années 1990-2000 en France à une poignée de personnes. Merci pour le bon article !

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