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CRITICA MASONICA

CRITICA MASONICA

Etude Critique et Académique du fait maçonnique, reflets de la revue. Envisage la Franc-Maçonnerie comme un univers culturel dont l’étude nécessite d’employer les outils des sciences humaines, de procéder à une nette séparation du réel et du légendaire et de procéder à la prise en compte de ce légendaire comme un fait social et historique.


La mort annoncée des religions traditionnelles françaises. Temporalité et conséquences sociales (3/4)

Publié par Rédac' sur 8 Janvier 2017, 14:51pm

Catégories : #articles

Jean-Pierre Bacot

Vers un spiritualisme post religieux ?

Pour donner une idée de ce sur quoi pourrait s'appuyer un spiritualisme post-religieux, on peut regarder ce que proposent, à mi-chemin entre la presse et la revue savante, le magazine Le Monde des religions et son infatigable animateur Frédéric Lenoir. Le paradigme de la mouvance dont  cet auteur est l'un des meilleurs représentants et sans doute le plus médiatique n'est pas très éloigné de ce que proposa jadis la vague néo-théosophique de la fin du XIXe et du début du XXe siècles, c'est-à-dire une prise en compte de l'ensemble des sagesses repérables depuis la nuit des temps dans les diverses religions. Il relève plus exactement de ce que les spécialistes de la question appellent  le « pérennialisme », courant dont l’un des représentants fut Mircea Eliade. L'idée d'une âme du monde chère à ces théosophes n'est plus très à la mode, mais celle d'une sagesse s'incarnant au fil du temps dans des personnages et une lecture anthropologisante d'une constante dans le fond des croyances les plus variées, est encore présente. Il s'agit de maintenir une préoccupation métaphysique sur un fond pacifique s'éloignant de toute violence et de tout fondamentalisme.

La nouveauté, un siècle plus tard, tient en la place prise par la notion de développement personnel, l'individualisation des croyances et des pratiques, avec leur caractère souvent provisoire et la fréquence des syncrétismes. On peut en repérer une des origines dans le mouvement « New Age », apparu dans les années 1950. Le bouddhisme, dans sa forme occidentale permet de gérer pour certains ce spiritualisme incarné. La liberté d'interprétation et de croyance à la carte étant devenue totale dans cette configuration, cela permet de construire de nombreuses variantes.

Il existe également un aspect consumériste à ce qui est considéré comme une dimension spirituelle de la personne. Certes, les religions traditionnelles relevaient et relèvent également d'un marché, mais elles concernaient des groupes constitués. C'est désormais à l'individu que s'adresse en priorité  une offre protéiforme passant, comme il se doit désormais, en partie par la toile. Des organisations se recommandant d'une problématique spiritualiste non religieuse, sont en place depuis longtemps. Si la société théosophique est aujourd'hui quasiment éteinte, on peut citer parmi les plus actives le mouvement rosicrucien de l'Association mondiale de l'ordre rosicrucien (AMORC), sans doute en déclin et certains courants de la franc-maçonnerie sur lesquels nous reviendrons.

 

La religion du futur immédiat : l'opium du peuple?

Comme nous l'avons noté d'entrée, la disparition des religions traditionnellement implantées localement ne signifiera pas que la place soit nette d'autres présences religieuses. Dans les prochaines décennies, sauf changement sociopolitique majeur, ce que nous appellerons une religion traditionnelle (pas forcément traditionaliste) perdurante est déjà et sera, caractérisable par au moins quatre aspects.

Le premier aspect est territorial. C'est essentiellement dans les lieux de relégation situés principalement en banlieue des métropoles et des villes moyennes que l'on trouvera ce qui restera de croyants et pratiquants.  Il peut s’agir de l’Islam, comme des religions asiatiques (autour de diverses communautés, tamoule, sikh, vietnamienne, chinoise, etc.). Ces personnes sont généralement de fait ghettoïsées, la communauté resserrée favorisant du coup l'adhésion à des croyances fédératives. Certains de ces territoires ont été parfois dénoncés, non sans une certaine exagération pour certains d'entre eux, comme des zones de non-droit, mais il n'en reste pas moins que la rareté des commerces et des représentations de services publics, a fortiori des lieux de culture, éloigne les habitants d'un rapport à l'urbanité, à tous les sens du terme et favorise l'installation de groupes mélangeant religion et affairisme, contrôlant tout ou partie du territoire.

Quant au maintien du catholicisme et du protestantisme, il va de soi qu’il faudra mener une analyse fine pour mesurer certains pôles de résistance dans les prochaines année. Mais ces options n’en connaitront  pas moins un problème d’absence de clergé et donc de possibles célébrations.

Sur le plan social, ces personnes croyantes et pratiquantes sont, dans leur grande majorité, des cas, les moins dotées en capital financier et culturel, leurs sorties précoces du système scolaire sont légion, le chômage est plus fort chez elles qu'ailleurs, la pression sur les femmes est la règle. Plus généralement, l'émancipation des individus peut être considérée comme plus que délicate dans ces lieux d'assignation qu'elle ne l'est dans un milieu urbain. Même l'université et a fortiori les lycées ne fournissent plus guère cette possibilité d'émancipation. Ces établissements sont en effet sectorisés et accueillent en ces lieux une sorte d'élite du ghetto qui, malgré ses diplômes, connaîtra les pires difficultés à s'inscrire dans le monde du travail.

Le troisième point tient dans le  facteur postcolonial ou néocolonial, qui, pour n'être que rarement invoqué en France, n'en est pas moins patent. En effet, la grande majorité des personnes concernées par la croyance et la pratique religieuse sont originaires, parfois depuis plusieurs générations, du Maghreb, qu'elles soient arabo-berbères ou juives sépharades, de l'Afrique noire ou de l’Outre-mer français. Cette origine perdure comme caractéristique majeure bien plus longtemps que pour les vagues d'immigration antérieures, principalement européennes.

Enfin, politiquement parlant, c'est dans ces milieux que le triple phénomène d'éloignement du suffrage, d’absence de droit de vote en cas de non acquisition de la nationalité française ou de non inscription sur les listes électorales, dans le cas des nationaux et d’abstention, est le plus fort, exception faite pour les Juifs, davantage inscrits dans le jeu républicain. Cela conforte une certaine invisibilité.

Cela dit, l'installation d'un islamisme radical dans ce qu'on caractérise souvent d'un mot, « les banlieues » ne s'est pas faite sui generis. Elle a été l'objet d'une construction, favorisée par un abandon des élites politiques que Gilles Kepel a fort bien décrite, notamment dans Les banlieues de l'Islam, naissance d'une religion en France,1987; Banlieue de la République (Institut Montaigne, 2012). La double origine égyptienne pour les Frères musulmans et arabe du Golfe pour le Wahhabisme a bénéficié de financements et de militants qui ont islamisé les sociétés locales, en parfaite entorse avec la laïcité. L'Islam étant de fait considéré comme non intégrable à la République - quels qu'aient pu être les discours - le marché de la religion, à la fois idéologique et économique s'est ouvert à ceux qui trouvaient un terrain d'expérience à leur volonté de retour à un islam « pur » et « sans tache ».

 

L'évolution de la laïcité

Si la laïcité demeure un cadre dans lequel les convictions religieuses sont du domaine exclusif des consciences et n’ont donc que peu de place dans l'espace public, comme dans les médias, elle pourra se confirmer comme une contrainte, non seulement pour ceux qui sont adeptes d'une pratique démonstrative, mais aussi par ceux qui ne connaissent pas dans leur univers culturel de référence de cadre comparable, exception faite de certains Tunisiens et de certains Turcs à qui il resterait quelques souvenirs de l'Empire ottoman.

Nous avons vu que ceux qui avaient plaidé, il y a quelques années, pour un assouplissement de cette laïcité pour des religions chrétiennes et juive, paradoxalement menacées par une sorte d'indifférence fortement diluante,  ne sont plus efficients, leur objet s'étant délité.

Quant aux protestants évangéliques et aux groupes quasi sectaires, comme les Adventistes du septième jour et les Témoins de Jéhovah, ils fonctionnent sur un calendrier chrétien et sont assez peu visibles, hors certains rassemblement fortement démonstratifs pour certains, alors que les méga-churches évangéliques cherchent à impressionner en utilisant fortement la musique. Ils relèvent en tout état de cause de ce qui se maintiendra longtemps comme religion, touchant principalement des personnes de condition modeste, mais largement en dehors du catholicisme.

La laïcisation, c'est à dire essentiellement la neutralité de l’État en matière religieuse a dès aujourd'hui touché l'ensemble du champ politique. L'extrême gauche, inspirée par le marxisme, a hier fonctionné dans un cadre laïque, voire anti religieux, ce avec quoi ont rompu les islamo-gauchistes ; la gauche d'essence chrétienne a pratiquement disparu ; la référence à un substrat religieux n'est plus de mise chez les centristes ; la droite ne fait plus figurer dans son programme d'allusion métaphysique, hors le cas Fillon, sur lequel il nous faudra revenir et qui oeuvre dans un registre nostalgique ; quant à la nouvelle extrême droite, elle a proprement évacué de ses rangs et de ses argumentaires les croyances catholiques fondamentalistes. La seule résurgence récente est la volonté du candidat du Parti chrétien-démocrate, Jean-Frédéric Poisson, successeur de Christine Boutin d’inscrire « les racines chrétiennes » de la France dans la Constitution, position sur laquelle personne ou presque ne le suit.

Les traditionalistes religieux, pour ce qui en subsiste, ont tenté de créer un espace politique dans l'ultra-droite. Mais celle-ci est elle-même divisée sur ce registre et ces courants ne trouvent aujourd'hui de visibilité qu’en étant connectés avec d'autres défenseurs d'un Occident chrétien, en Russie ou dans le Sud des États-Unis. Ils auront donc davantage de troupes pour les suivre dans ces contrées où la croyance et la pratique religieuses sont encore à un haut niveau qu’en France ou en Europe occidentale.

 

Quelle attitude pouvons-nous tenir?

Une fois établi le constat selon lequel la religion traditionnelle finissait de déserter le monde des hautes et moyennes couches sociales et une partie des couches populaires, et que d'autres formes prenaient en main pour l'essentiel une population socialement marginale, très majoritairement descendante de peuples colonisés, il existe plusieurs types d'attitude possibles.

Pour  une catégorie inscrite dans une logique universaliste et évolutionniste, une première posture reviendra à assumer une position éclairée, émancipée, se considérant comme dégagée de toute forme d'obscurantisme, fût-ce au prix d'un travail réflexif, et qui déciderait de laisser cyniquement le peuple à ses brumes, comme le firent nombre d'aristocrates du XVIIIe siècle marqués par les Lumières. Gageons que cette option sera fort répandue, davantage ressentie qu'exprimée publiquement. Il faudrait,  dans cette logique, non seulement prendre acte de la naissance d'une barrière de classe et culturelle qui sera également une barrière philosophique, d'essence voltairienne, mais la considérer comme nécessaire.

Une autre attitude consistera à tenter de reprendre la question de l'émancipation, cet idéal construit par les Lumières, mais fortement élitiste et de contribuer à sortir une partie au moins des masses baignant dans un religieux perdurant de leur assignation. Ce qui a fonctionné dans la lutte antiraciste, anti homophobe, anti sexiste pourrait se prolonger en matière d’anti-obscurantisme.

Il se trouvera également une position intermédiaire de gestion de l'option universaliste qui consistera à installer une temporalité dans le désenchantement du monde. Prenant acte que l'athéisme progresse tendanciellement sur la quasi totalité de la planète, on estimerait dans cette attitude que des sociétés, arabe, grecque, post-confédérée du Sud états-unien, rom, russe, sépharade, tamoule, turque... viendront un jour ou l'autre à sortir de l'emprise du religieux, notamment grâce à la fameuse "transition démographique", la baisse de la natalité. « Laissons-leur le temps », diront certains, dans une sorte de pari sur l'avenir qui laisse aux évolutions le temps de s'accomplir, sans qu'une sorte de harassement occidental ne soit scandé sur le mode « Quand allez-vous enfin sortir de votre nuit philosophique? »

On comprendra aisément combien ces trois options aussi éthiquement justifiées qu'elles pourront apparaître à leurs tenants vont s'avérer délicates. Elles seront en effet toutes trois susceptibles d'être considérées comme condescendantes, aussi bien par les personnes concernées que par une partie des élites « bien pensantes » qui, sans proposer d'alternative, ricaneront à l'annonce du retour d'une problématique éducationnelle du type IIIème République, positiviste et ethnocentriste.

 

Occidentalisme et universalisme

Il existe en effet un autre écueil : ce que certains considéreront comme une forme d'anthropocentrisme. Le mode de sortie de la scène religieuse d'une partie du christianisme et du judaïsme, soit par ruptures successives, soit par un lent dépérissement, s'est produit dans une partie du monde occidental. Mais est-il transposable à l'Islam et même au christianisme oriental orthodoxe et au judaïsme sépharade? La question est à poser dans le double espace des terres d'origine où ces religions sont installées depuis de longs siècles et dans l'espace occidental où elles ont été partiellement transposées pour des raisons soit postcoloniales, soit d'immigration politique ou économique. En gros, s'agit-il d'une donnée anthropologique, d'un phénomène général de désenchantement du  monde, tel que théorisé par Max Weber, qui s’était inspiré de la mort de dieu de Nietzsche, logique reprise par Marcel Gauchet, une sorte d'âge de raison de la pensée humaine ? Ou doit-on considérer que nous avons affaire à une donnée socioculturelle localisée et datée, et de ce fait limitée dans le temps comme dans l'espace ? Cette dernière option est notamment défendue par Chantal Mouffe dans son ouvrage traduit sous le titre L'Illusion du consensus (Albin Michel, 2016) laquelle, ne  parle certes pas de religion, mais des droits de l'homme et relativise comme une attitude surplombante de l'Occident , basée sur une idéologie universalisante des Lumières dont elle conteste le caractère transcendentaliste.

Cette question des droits de la personne et non pas de l'homme (comme il siérait de le dire à la canadienne, mais à bon escient féministe) est assez proche de la question religieuse, telle qu'elle se manifeste. En effet, la plupart des formes fondamentalistes religieuses (y compris pour ce bouddhisme si prisé d'occidentales et d'occidentaux en mal de réenchantement du monde et de leur personne, bien éloigné d'un bouddhisme très religieux, socialement contraignant et violemment anti musulman, en Birmanie par exemple) sont attentatoires non seulement à la liberté de penser, mais à la liberté des corps. Ce sont au premier chef les femmes qui font les frais d'un prétendu retour à une tradition qui n'est jamais qu'une construction politique.

De ce fait, une position non évolutionniste, qu'on pourrait dire différentialiste, devra vivre dans un certain inconfort, en laissant  les sociétés imprégnées de religion vivre leur évolution en fonction de leur histoire propre, tout en conservant une capacité d'indignation sur des pratiques jugées inadmissibles, pour ce qui concerne notamment la condition féminine.

À suivre

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Commenter cet article

mauvais coucheur 11/01/2017 18:59

Inconfortable peut être la position des émancipés, mais ce n'est pas une raison pour ne pas la tenir.
Si on écoute Emmanuel Todd et sa théorie des bienfaits de la transition démographique on peut espérer sous peu une évolution pour l'Iran, la Tunisie et d'autre pays. Acceptons donc d'être patients avant que la libération s'étende au delà de la zone actuelle...

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