Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

CRITICA MASONICA

CRITICA MASONICA

Etude Critique et Académique du fait maçonnique, reflets de la revue. Envisage la Franc-Maçonnerie comme un univers culturel dont l’étude nécessite d’employer les outils des sciences humaines, de procéder à une nette séparation du réel et du légendaire et de procéder à la prise en compte de ce légendaire comme un fait social et historique.


« Ancient Aliens », des « documentaires » entre extraterrestres et conspirationnisme (4/4)

Publié par Rédac' sur 17 Janvier 2017, 00:15am

Catégories : #articles

Stéphane François, Jean-Loïc Le Quellec et Laurent Lescop

Il n’est pas possible d’analyser ici l’ensemble des films de la série Alien Theory, mais quelques exemples suffiront à mettre en lumière certains des procédés qui y sont employés de manière récurrente. Ainsi, dans l’épisode 8, série 8, consacré au déluge, la place laissée aux spécialistes du mythe évoqués à longueur du film est des plus congrues, voire inexistante et l’on entend bien davantage soit la voix du commentateur, soit celle d’intervenants aucunement spécialistes de cette question, la plupart d’entre eux étant presentés comme des «chercheurs indépendants», généralement auteurs de livres d’archéologie fantastique. Sabina Magliocco, seule folkloriste professionnelle interrogée (elle enseigne à l’université de Californie), déclare : «Dieu est en colère contre les êtres humains parce qu’ils ne se sont pas comportés correctement ; ils ont enfreint les lois divines», et comme ce qu’elle a pu dire avant ou après cette phrase a été coupé, on pourrait croire qu’elle exprime là son opinion personnelle, alors qu’elle ne fait que résumer le mythe. Nulle part n’est sollicité son avis de folkloriste sur ce récit. Par contre, la parole est donnée à Kathleen McGowan Coppens, présentée comme «auteur/chercheuse» et qui est une romancière prétendant descendre de Jésus et de Marie-Madeleine, à Johanthan Young qui est conservateur des archives Joseph Campbell (qui se réfère à la théorie des archétypes jungiens), à Giorgio A. Tsoukalos qui est un des séides de Däniken, à Andrew Collins, spécialiste autoproclammé du site de Göbekli Tepe en Turquie et qui, en visite sur un site que lui présente Ferdi Geerts, lequel est, lui, un véritable archéologue, parle tout le temps à sa place, en étant bientôt relayé par le commentateur du film. La parole est également donnée à David Wilcock qui défend la théorie de la synchronicité (remontant à Jung), au rabbin Ariel Bar Tzadok « fondateur de l’école Kosher Torah » (qui s’appuie elle aussi sur les archétypes jungiens et dans laquelle ce rabbin propage l’idée «dänikienne» selon laquelle les textes sacrés évoquent des rencontres avec des êtres extraterrestres), à David Childress qui est pseudo-archéologue bien connu. Quant à Deepak Shimkhada, « professeur d’études hindoues à l’Université de Claremont Lincoln », il n’intervient que pour résumer un mythe hindou.

Quand le commentateur s’exprime -et c’est lui qui dispose du plus long temps de parole- c’est pour dire par exemple que «de nombreux anthropologues estiment que, dans la mesure où ces histoires [de déluge] sont très fréquentes et qu’elles remontent à des milliers d’années, il est peu probable qu’elles viennent d’une seule source». Ce type d’affirmation est typique de la série. Elle y évoque un avis donné par «de nombreux anthropologues», mais ceux-ci ne sont pas nommément cités, aucune source n’est livrée, et l’affirmation selon laquelle ils seraient «nombreux» ne vise qu’à donner du poids à cette déclaration. En effet, nous pourrions tout aussi bien affirmer le contraire de la même façon, et dire que «de nombreux anthropologues estiment que dans la mesure où ces histoires [de déluge] sont très fréquentes et qu’elles remontent à des milliers d’années, il est extrêmement probable qu’elles viennent d’une seule source». Ce procédé est systématiquement appliqué tout au long de ces films qui, par conséquent, n’ont de «documentaires» que le nom. Régulièrement, le commentaire y évoque «les scientifiques», «de nombreux scientifiques» ou «des scientifiques», sans qu’en général nous puissions savoir de qui il s’agit. Et lorsque, bien trop rarement, ils sont nommés ou qu’on leur donne la parole, soit celle-ci est tronquée (comme dans le cas de Sabina Magliocco ci-dessus), soit on les fait intervenir sur des sujets qui ne relèvent pas de leur spécialité et qu’ils ne maîtrisent aucunement, à l’instar de Robert H. Frisbee, présenté comme «ancien scientifique de la NASA» et qui parle de géologie alors qu’il est un ancien «ingénieur en systèmes de propulsion». Cela se retrouve aussi quand Michael Dennin, professeur de physique à l’université de Californie, affirme que «dans la mesure où un grand nombre de cultures parlent d’un déluge dans leurs légendes, il y a des chances pour qu’elles se soient inspirées d’un fait réel»… affirmation proférée dans l’ignorance totale des travaux des folkloristes et mythologues.

Un autre procédé récurrent est l’emploi de la phrase «nous sommes obligés de nous poser la question de savoir si…», suivie d’une hypothèse relevant de l’archéologie fantastique, du type «le déluge a-t-il été provoqué par des extraterrestres ?» Certes, beaucoup de phrases sont prononcées au conditionnel : «Si un immense déluge s’est bel et bien produit, éradiquant quasiment toute forme de vie sur terre, qu’est-ce qui l’a provoqué ?» Ce conditionnel est évidemment justifié, car il n’existe en réalité aucune preuve de l’existence d’un tel déluge universel. Mais plus loin dans le film, cette supposition devient un fait acquis, et le commentateur s’interroge en utilisant une autre «ficelle» récurrente : «Si oui, le reste de l’histoire disant que Dieu a provoqué cette inondation afin d’anéantir l’espèce humaine est-il vrai lui aussi ?» C’est de nouveau une possibilité, mais plus loin encore le commentateur reprendra: «Si oui» en faisant, sous forme d’une nouvelle question, une proposition encore plus improbable: «Si le déluge est un fait historique avéré, a-t-il été provoqué délibérément par des créatures surnaturelles ?». D’affirmation conditionnelle vite réifiée en autre supposition («Et si oui…») bientôt changée en nouvelle question («Et si oui, pourquoi ?»), de glissement en glissement, le commentateur en arrive à affirmer que le déluge «n’est pas un mythe» (ce qui est quand même un comble !), qu’il s’agirait d’une histoire se basant sur des faits réels, et qu’il aurait été provoqué par des extraterrestres pour éradiquer l’humanité hybride née de l’union illicite d’extraterrestres avec des femmes terrestres. L’ensemble cherche donc à se donner l’aspect d’une démonstration, mais toute sa construction vise en réalité à légitimer un discours préconçu, dans l’ignorance absolue des très nombreux travaux sérieux publiés sur les thèmes abordés.

L’« histoire mystérieuse », une forme de théorie du complot.

L’« histoire mystérieuse » est un courant éditorial, pseudo-scientifique, né dans le sillage du succès du best-seller de Jacques Bergier et Louis Pauwels précédemment cité, Le Matin des magiciens. Elle se propose de résoudre tous les mystères de l’histoire : civilisations disparues, faits inexpliqués, etc. Concrètement, elle remplit les « vides » existant dans la connaissance (lesquels sont parfois bien réels, mais ici, ils sont le plus souvent dus à l’inculture archéologique et anthropologique des auteurs !) et propose en retour des explications, souvent aberrantes, allant à l’encontre de l’« histoire officielle ». Il s’agit d’une réécriture de l’histoire et des civilisations au travers d’un prisme particulier : le désir de tout élucider, y compris (et surtout) par des spéculations irrationnelles ou pseudo-scientifiques. Les ouvrages d’Erich von Däniken et les documentaires d’Alien Theory se situent explicitement dans ce registre.

Dans les années 1970, le moindre livre écrit par un inconnu sur ce thème se vendait à cinquante mille exemplaires. Cet engouement dura jusqu’à la fin de cette décennie et toucha les États-Unis, l’Allemagne, l’Autriche et la Grande-Bretagne. En France, les collections les plus représentatives de cette littérature ont été « Les énigmes de l’univers » des éditions Robert Laffont, « Les chemins de l’impossible » d’Albin Michel, et « L’aventure mystérieuse » de J’ai lu (du groupe Flammarion), éditant des textes originaux et rééditant en format poche des best-sellers de l’occultisme. Ces collections ont rempli durant plusieurs décennies, et remplissent encore, les rayonnages des librairies. Si nombre d’entre elles ont disparu, l’engouement pour « l’histoire mystérieuse » a perduré et les thèmes traités se sont diversifiés, allant de la parapsychologie à l’occultisme nazi en passant par les mystères historiques et les théories du complot, avec un intérêt très marqué pour la supposée action des sociétés secrètes sur l’histoire de l’humanité.

Ce dernier point est capital pour comprendre les mécanismes psychologiques de cette niche éditoriale : la société secrète et le complot d’instances officielles ne sont jamais très loin et servent, non seulement à combler les « blancs » historiques (c’est-à-dire les domaines où les connaissances sont lacunaires), mais aussi à élaborer un schéma explicatif cohérent, une ontologie. De fait, il ne faut pas prendre ces thèses « comme une simple addition d’auteurs ou d’ouvrages isolés, mais comme la résultante (…) d’une démarche agrégative qui développe ses propres références et s’attache à proposer une historiographie parallèle à celle de l’université » (Olivier Dard, « Le complot, moteur de l’histoire dite ‘secrète’ », Raison Publique, n°16, 2012). En effet, ces auteurs prétendent avoir élaboré un savoir alternatif, hors du champ normatif de l’Université : nous sommes en présence d’auteurs autodidactes qui se définissent comme des « chercheurs indépendants », d’ailleurs, sur les 79 intervenants réguliers d’Alien Theory, seuls 11 sont universitaires, l’Université étant, dans leur esprit, forcément suspecte : « Cette prose traduit la permanence d’une contre-culture en marge du savoir universitaire, contre-culture qui construit sa légitimité non seulement sur le ‘mystérieux’, l’’invisible’ et le ‘secret’, mais aussi sur la suspicion et un hyper-criticisme qui n’ont d’autres fonctions que de déconstruire des savoirs académiques au profit d’une ‘autre histoire’ » (Olivier Dard, ibid.).

Cette « autre histoire », élaborée dans d’innombrables publications et synthétisée par Alien Theory, baigne dans l’occultisme et dans un conspirationnisme général. Ainsi, pêle-mêle et sans tendre vers l’exhaustivité (il y a 104 émissions), nous apprenons au gré des émissions que les nazis avaient à la fois des armes provenant de technologie extraterrestres (épisode 5, saison 02) et recherchaient des armes magiques (épisode 3, saison 3) ; que les anges existent et sont des entités venant soit d’un autre monde, soit d’une autre dimension ; que les autorités des différents États nous cachent la présence extraterrestre sur terre (épisode 3, saison 4 ; épisode 5, saison 4 ; épisode 2, saison 8) ; que les extraterrestres auraient aidé les différents prophètes religieux (épisode 10, saison 2), mais qu’ils bouleversent le climat, provoquent des guerres pour nous contrôler (épisode 9, saison 2), des épidémies (épisode 7, saison 3) ou des tremblements de terre (épisode 4, saison 4) ; que les chefs-nés et les monarques ont du sang extraterrestres (épisode 14, saison 5) ; etc.

L’ontologie véhiculée par toutes ces émissions peut être résumée de la façon suivante : nous sommes nés de manipulations génétiques ; les extraterrestres veulent parfois nous détruire et parfois nous aider ; nous avons perdu un savoir mystique et technologique ; l’intuition et la foi sont plus importantes que l’esprit cartésien ; il existe un monde mystique ; on nous cache la vérité… Cette série de documentaires est une profession de foi irrationaliste et antiscientifique. De ce fait, la présence de créationnistes parmi les intervenants n’est guère étonnante, d’autant qu’une émission s’est penchée sur les galets d’Ica, au Pérou, qui montreraient la vie d’humains auprès de dinosaures, ainsi que les connaissances pointues de cette civilisation qui remonterait à 10 millions d’années (épisode 10, saison 4). Ces « preuves » cherchent implicitement à « prouver » le supposé non-sens de la théorie de l’évolution. Ce sont les mêmes qui sont mises en avant par les créationnistes, qui partagent le rejet de la théorie de l’évolution des espèces avec les adeptes de la théorie des « Anciens Astronautes » ((Jean-Loïc Le Quellec, Des martiens au Sahara. Chroniques d’archéologie romantiques, Actes Sud, 2009). Évidemment, ces pierres sont des faux archéologiques.

Ces thèses sont éminemment sympathiques tant qu’elles servent à imaginer des scénarios (de films, de bandes dessinées, de jeux, etc), mais il faut les laisser à leur place, dans le registre de l’imaginaire, du fantastique. Faire croire aux spectateurs qu’elles relèveraient de la science et non du mythe est tout simplement une tromperie. Leur nouvel essor, via cette série de documentaires, montre deux choses à l’observateur : premièrement, que les Occidentaux ne sont plus capables de comprendre leurs mythes et leurs symboliques religieuses, qu’ils connaissent très mal ; deuxièmement, que ce type de discours n’est en rien scientifique mais relève de l’héritage du discours occultiste. Il s’agit de « contre-savoirs dont l’aberration scientifique ne saurait dissimuler la cohérence interne » (Olivier Dard, op. cit.).

Une fois cela dit, il faut les étudier, comprendre leurs mécanismes, sans pour autant sombrer dans le mépris, comme c’est trop souvent le cas de la part d’universitaires. Wiktor Stoczkowski a bien analysé cette attitude dans un article intitulé « Rires d’ethnologues » (L’Homme, n° 160, 2001/4). Selon lui, « L’ignorance, la stupidité, la folie, l’archaïsme, l’infirmité logique, sont les instances para-explicatives couramment évoquées dans la très riche littérature produite par les ‘debunkers’ (démystificateurs), lesquels, acceptant avec une aimable tolérance l’altérité conceptuelle en dehors de l’Occident, tiennent à lui livrer dans leur propre culture une bataille acharnée, au nom de la défense de la raison ». S’il est donc nécessaire de déconstruire, d’analyser objectivement ces théories, d’en faire l’histoire afin de ne pas rester « désarmé », pour reprendre un terme de Wiktor Stoczkowski (Des hommes, des dieux et des extraterrestres, Flammarion, 1999), face à leur essor, il ne faut cependant pas perdre de vue qu’elles constituent dans leur ensemble une mythologie moderne, à laquelle adhèrent de vastes pans de la société.

Commenter cet article

JPB 18/01/2017 17:56

Voir dans liberation de ce 18 janvier le papier de Guillaume Gendron qui montre comment le mouvement suprématiste blanc américain s'appuie sur une pop culture

.'. 18/01/2017 18:37

Et là le "debunkage" est justifié ! (après lecture), merci pour l'info... La culture Art-Right ou de M...

.'. 18/01/2017 15:25

Oui, il y a du bon "debunkage", mais aussi du mauvais. Bien évidemment le discours occultiste ou pseudo-scientifique (selon le vocable préféré de Marcel Boll) mentionné dans l'article est une véritable manne... Les mystagogues ne sont pas à la fête. Lorsque c'est justifié, c'est très bien.

brûlot 17/01/2017 14:28

Bonne conclusion, exercer sa pensée critique, rien de plus sain, à toute fin utile d'éviter de prendre des vessies pour des lanternes, et comme disaient Pierre Dac et Francis Blanche, de se brûler.

Archives

Nous sommes sociaux !

Articles récents