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CRITICA MASONICA

CRITICA MASONICA

Etude Critique et Académique du fait maçonnique, reflets de la revue. Envisage la Franc-Maçonnerie comme un univers culturel dont l’étude nécessite d’employer les outils des sciences humaines, de procéder à une nette séparation du réel et du légendaire et de procéder à la prise en compte de ce légendaire comme un fait social et historique.


Définir la désinformation

Publié par Rédac' sur 17 Avril 2017, 22:30pm

Catégories : #articles

Stéphane François

 Forgé dans les années 1920 dans l’Union des républiques socialistes soviétiques (URSS), le terme désinformationdezinformatsia ») désigne à l’origine les supposées opérations d’intoxication menées par les pays capitalistes contre ladite URSS. L’usage du terme connut son apogée durant la Guerre froide. Longtemps d’ailleurs, il resta l’apanage du monde soviétique, toujours pour désigner les menées, supposées ou réelles, occidentales contre le monde communiste (Roy Godson et Richard Schultz, Dezinformatsia. Mesure active de la stratégie soviétique, Anthropos, 1985). Depuis, il est devenu d’usage courant, mais son sens reste flou et est parfois empreint de sous-entendus conspirationnistes (Pierre-André Taguieff, Court traité de complotologie, Mille et une nuits, 2013). Mais cet aspect était déjà présent en 1987 lorsque le Komitet gossoudarstvennoï bezopasnosti (KGB) insinua que le Sida était une création américaine.

Pourtant, le concept recouvre des pratiques précises : il peut être défini comme une technique de manipulation de l’opinion publique par la diffusion d’informations fausses, véridiques mais tronquées, ou véridiques avec l’ajout de compléments faux. L’objectif est alors de donner une image erronée de la réalité, à des fins politiques ou militaires, à destination de l'opinion publique d’un camp adverse. Il s’agit donc d’une transformation de l’information initiale par une dénaturation de celle-ci. Dans son ouvrage fondateur, Guy Durandin (L’Information, la désinformation et la réalité, Presses universitaires de France, 1993) distingue six éléments caractérisant la désinformation : la déformation de la connaissance, l’intention de tromper (qui distingue le mensonge de l’erreur involontaire), les motifs de ce mensonge, l’objet de ce mensonge, ses destinataires, ses procédés. En ce sens, la désinformation est également une technique qui vise à substituer l’idéologie à l’information.

Toutefois, il est important de préciser que la désinformation est différente de la propagande, celle-ci étant une manipulation psychologique d’une population dans l’objectif de l’influencer ou de l’embrigader. Ceci étant, les deux peuvent être associées dans des stratégies de manipulation d’une opinion publique.

 

Études, déconstructions et enseignements

Depuis sa théorisation dans les années 1920, la désinformation a fait l’objet de recherches de la part d’universitaires, en particulier américains, qui cherchaient à déconstruire l’usage soviétique. L’apogée des recherches sur la désinformation, appelées parfois études sur la communication stratégique, fut la période allant de la fin des années 1970 au milieu des années 1980. Un grand nombre d’articles furent alors publiés dans des revues spécialisées, mais peu d’ouvrages. Nous pouvons citer par exemple le livre de Richard Schultz et Roy Godson, Dezinformatsia, paru initialement aux États-Unis en 1978. Les ouvrages se multiplieront après 1989, lors de l’ouverture des archives soviétiques.

Cette chronologie peut-être associée à une autre : la période 1959-1977 correspondant à l’offensive de la « communication stratégique » soviétique, et donc à la position défensive américaine ; la période suivante, 1977-1987, correspondant à la contre-offensive américaine (Fletcher Schoen et Christopher Lamb, Deception, Disinformation, and Strategic Communications: How One Interagency Group Made a Major Difference, National Defense University Press, 2012). Les études en France ne se développeront qu’à partir du milieu des années 1980, c’est-à-dire au moment de la chute de l’URSS.

Les travaux américains se placent donc dans une logique réfléchie de contre-argumentation et de contre-propagande. L’intérêt de la configuration américaine était/est d’associer, dès le début des années 1960, universitaires et militaires dans leur volonté d’élaborer un argumentaire de déconstruction ainsi qu’une contre-argumentation (auparavant, cela relevait de réflexions au sein de services de « contre-intelligence » des services de renseignements et de contre-espionnage). Cela fut effectué dans le cadre de groupes de recherche, voire dans celui de think tanks. Ces groupes furent très actifs dans les années 1960 dans le cadre de la lutte « antisubversive ». En France, ce sont principalement des universitaires liés à l’armée et à ses instituts de recherche ou à ses Collèges qui ont réfléchi sur la question, enseignant ces contre-mesures aux officiers.

 

Histoire d’un usage

En ce sens, la désinformation a été fréquemment utilisée durant la Guerre froide, dans le cadre de la guerre « antisubversive », théorisée et mise en pratique par les milieux anticommunistes, nationalistes ou se battant contre l’indépendance des pays colonisés de l’après Seconde guerre mondiale, afin de donner une image, soit négative, soit positive, d’une idéologie, d’un régime ou d’un État : image négative de l’URSS et du communisme, image négative des fellaghas algériens durant la guerre d’Algérie, image positive du régime raciste sud-rhodésien ou du système de l’apartheid sud-africain (et a contrario image négative des membres de l’African National Congress (ANC) dont Nelson Mandela, présentés comme des terroristes), etc.

De fait, cette « anti-subversion », « contre-subversion » ou lutte contre la supposée subversion anticolonialiste et/ou marxiste, a surtout été théorisée et pratiquée durant les années 1950 et 1960 par des services secrets, des États-majors, ou des officines (indépendantes ou paraétatiques), avec un relatif échec : si certains agents de services secrets, ou d’officines, proposaient à des journaux de faux documents pour contrer l’essor du communisme, on ne peut guère dire qu’ils ont contribué à sa disparition (due plutôt à l’échec de son modèle économique). La plus connue de ces officines de la Guerre froide fut Aginter Press, fondée en 1966 à Lisbonne. D’un côté, elle avait de réelles fonctions d’agence de presse, usant de la désinformation ; de l’autre, elle prit part à la stratégie de la tension, forma des mercenaires, proposa des entraînements militaires, pratiqua le renseignement, l’infiltration et la manipulation de mouvements d’extrême gauche pour différents régimes autoritaires européens, comme le Portugal, l’Espagne ou la Grèce. Ses membres fondateurs étaient d’anciens militaires français (légionnaires ou parachutistes) ayant participé à la Seconde guerre mondiale ou aux guerres d’Indochine ou d’Algérie, dans les rangs de l’Organisation armée secrète, l’OAS (François Cochet et Olivier Dard, dirs, Subversion, antisubversion, contre-subversion, Riveneuve éditions, 2010).

Toutefois, les premières réflexions sur la manipulation de l’opinion datent des années qui ont suivi la fin de la Grande guerre, conflit ayant vu une utilisation massive de la propagande et de la désinformation (par exemple dès les années 1920 en URSS), notamment en ce qui concerne les « atrocités allemandes » des premiers mois du conflit qui furent commises en Belgique et France (John Horne et Alan Kramer, 1914. Les Atrocités allemandes. La Vérité sur les crimes de guerre en France et en Belgique, Tallandier, 2005). Ces atrocités, en particulier des exécutions sommaires (plusieurs milliers) et des destructions de quartiers, villes (à Dinant par exemple) ou villages, ont été enrichies, dans la presse alliée, par des détails, par exemple, sur les supposées « mains coupées » commises par les Allemands, sur les violences faites aux femmes -des viols principalement-, ou sur les enfants. Le but affiché était de déshumaniser les Allemands et de les ramener au rang de sauvage, voire à celui d’animaux.

Plus récemment, la désinformation a été utilisée pour discréditer le couple Nicolae et Elena Ceausescu, dictateurs nationaux-communistes de la Roumanie, qui pourtant n’en avaient guère besoin au vu des crimes commis par leur régime, lors de leur procès qui s’est déroulé le 25 décembre 1989 : les révolutionnaires diffusèrent dans les médias des images de cadavres recousus avec des fils de cuivre, conséquence supposée d’actes de tortures commis par les services secrets roumains, la tristement célèbre Securitate. Or, il s’agissait de cadavres provenant d’autopsies et recousus à la va-vite par les médecins chargés de les examiner (Radu Portocală, Autopsie du coup d’État roumain. Au pays du mensonge triomphant, Calmann-Lévy, 1990).

 

Usages contemporains

De nos jours, la pratique de la désinformation provient principalement d’« agences de presse » issues de groupes extrémistes de droite, cherchant à se présenter comme neutres, tel Novopress liée au Bloc identitaire (Yannick Cahuzac et Stéphane François, « Les stratégies de communication de la mouvance identitaire. L’exemple du Bloc Identitaire », Questions de communication, 23, 2013). L’objectif est de diffuser des informations réelles, mais tronquées ou manipulées, dans un sens favorable aux idéaux de ces groupuscules, voire de la faire passer comme provenant d’une source amie ou neutre, afin : 1/ d’imposer un point de vue ; 2/ d’influencer une opinion ; 3/ d’affaiblir un ennemi. Ces sites de désinformation se présentent également par un jeu de permutation comme des sites alternatifs, de « ré-information », la désinformation étant selon eux le fait des médias « officiels ».

Mais, surtout, la pratique de la désinformation se retrouve dans la guerre d’information conceptualisée par la Russie, via l’influence des « technologues politiques » sur la vie politique russe depuis l’effondrement soviétique. Il s’agit d’un groupe de manipulateurs au service des plus offrants, qui créaient des histoires politiques parfaitement scriptées aux profits de leurs champions politiques allant bien au-delà du « story-telling » existant dans les sociétés occidentales. La principale évolution sous le régime de Vladimir Poutine étant que le Kremlin a désormais établi un monopole sur ces pratiques en s’attachant les services de ces technologues politiques (Stéphane François et Olivier Schmitt, « “Être russe signifie être anti-américain”. Le conspirationnisme dans la Russie contemporaine », Diogène, 249-250, 2015).

Le talent des technologues politiques consiste à manipuler les technologies de l’information, en créant des drames virtuels (au sens littéral du terme, car ils n’existent qu’à la télévision) et en influençant le discours dominant sur les médias sociaux. Mais ces mini-drames n’existent que parce qu’ils sont tenus par un méta-récit unificateur qui donne du sens à tous les événements. En 1996, ce récit était celui de « M. Eltsine face aux communistes », suivi par « M. Poutine face aux Tchétchènes », lors de son arrivée au pouvoir en 1999-2000, « M. Poutine contre les oligarques » en 2003-2004, « le retour de la Russie » en 2007-2008 et enfin les « valeurs conservatrices » depuis 2012. Dans une large mesure, la politique en Russie est virtuelle et consiste à donner les apparences d’un enjeu en manipulant largement le cadre de référence de l’expression des citoyens (Andrew Wilson, Virtual Politics. Faking Democracy in the Post-Soviet World, Yale University Press, 2005).

De ce fait, le contrôle des médias est essentiel, et il est significatif que les principales violences contre les journalistes s’exercent toujours lorsqu’un changement de méta-récit a lieu. Il est fondamental de comprendre que l’enjeu de ces technologies politiques est d’abolir la frontière entre la vérité et le mensonge, et de présenter des mensonges évidents comme des « points de vue alternatifs ». Dans cette perspective, la Russie contemporaine et ses technologues politiques sont extrêmement postmodernes, en ce qu’ils abolissent la différence, caractéristique de la modernité, entre le mythe et la réalité (Peter Pomerantsev, Nothing is True and Everything is Possible. The Surreal Heart of the New Russia, Public Affairs, 2014).

La guerre de l’information recouvre bien une politique de désinformation. Le président Poutine définissait le concept en 2012 comme une matrice d’outils et de méthodes destinés à atteindre des objectifs de politique étrangère sans l’emploi de la force, mais à travers l’usage de l’information et d’autres leviers d’influence. Le concept se retrouve dans les documents officiels russes, tels que ceux de la stratégie de sécurité nationale et la doctrine militaire. Ces documents présentent un monde hostile, dans lequel la Russie est soumise à des agressions potentielles de toutes sortes, et doit donc se défendre en attaquant ses adversaires (notamment les pays occidentaux) avant qu’ils ne l’attaquent. La guerre de l’information est donc une partie intégrante de la grande stratégie russe, impliquant une action aussi coordonnée que possible des agences militaires comme civiles, et visant les adversaires désignés de la Russie.

Pour ce faire, la Russie dispose de moyens variés. Le premier est le contrôle de médias diffusés internationalement, comme Russia Today (RT). C’est une chaîne connue pour son conspirationnisme, accueillant des intervenants ayant la fâcheuse manie de voir des complots du Mossad ou de la Central Intelligence Agency (CIA) partout, bien qu’elle cherche à être l’équivalent russe de grandes chaînes d’information internationales comme CNN ou Al-Jazeera. Sa diffusion télévisuelle reste limitée. En revanche, son succès sur internet est évident : il s’agit de la première chaîne d’information à avoir dépassé le milliard de vues sur Youtube. Le positionnement éditorial, adapté en fonction des audiences nationales, combine à la fois la mise en avant d’interlocuteurs conservateurs (qui s’adaptent parfaitement à la nouvelle ligne politique du Kremlin) et de voix prétendument « alternatives » (utiles tant qu’elles servent à critiquer les gouvernements en place) avec des « enquêtes » destinées à satisfaire une audience prédisposée aux théories du complot. Sputnik news est le nouveau nom de la chaîne La Voix de la Russie, et son positionnement est similaire à RT, avec également une présence forte sur internet. Dans la pure tradition de la technologie politique, l’essentiel n’est pas que les faits soient vrais, mais il s’agit au contraire de créer une réalité alternative, critique envers le « système », ce qui correspond aux attentes de certaines catégories des populations occidentales désabusées par l’évolution de leurs systèmes politiques (Stéphane François et Olivier Schmitt, « “Être russe signifie être anti-américain”. Le conspirationnisme dans la Russie contemporaine », Diogène, 249-250, 2015).

Le second outil est la mise en place d’une « usine à troll ». Ces employés travaillent toute la journée à inonder de commentaires les sites en ligne des journaux occidentaux, des groupes Facebook judicieusement choisis et Twitter. Les consignes changent en fonction des événements et des intérêts du pouvoir russe. Un jour, il peut s’agir d’alimenter des rumeurs selon lesquelles l’Otan se préparerait à envahir la Russie, le lendemain de poster massivement des images, vidéos et commentaires traitant Barack Obama de « singe inculte » pour avoir mâché du chewing-gum lors d’un voyage en Inde, etc. La Russie a également créé des milliers de robots Twitter dont le seul objectif est de retwitter les informations jugées importantes à mettre en avant par le Kremlin. L’effet de masse produit par la multiplication de la même information sur des supports variés contribue à créer cette « politique virtuelle » qui est l’objectif de la technologie politique.

Cette désinformation se trouve surtout sur l’internet (François-Bernard, L’Ennemi à l’ère numérique. Chaos, information, domination, Presses universitaires de France, 2001). L’essor de ce média offre la possibilité de stratégie de désinformation via la démultiplication de sites créés par un même groupe de personnes, dans le but affiché de manipuler l’opinion, voire dans la stratégie de ces mêmes personnes de se saisir et de saturer par un message similaire les pages « commentaires » offertes par les journaux/sites en ligne, donnant ainsi l’impression d’une multitude de points de vue similaires alors qu’il ne s’agit, en fait, que de ceux de quelques personnes. Enfin, la désinformation peut être diffusée par le biais de sondages aux questions orientées, aux méthodes d’analyses biaisées, dans le but d’être favorable, ou défavorable, à un parti, à une idéologie ou à un parti-pris sociétal (par exemple, une hostilité à l’immigration, au « mariage pour tous », etc.).

[Cette notice sur « la désinformation » est extraite du Dictionnaire encyclopédique et critique des publics mis en ligne par le Centre de recherche sur les médiations (CREM, EA 3476, Université de Lorraine, Université de Haute-Alsace)] 

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