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CRITICA MASONICA

CRITICA MASONICA

Etude Critique et Académique du fait maçonnique, reflets de la revue. Envisage la Franc-Maçonnerie comme un univers culturel dont l’étude nécessite d’employer les outils des sciences humaines, de procéder à une nette séparation du réel et du légendaire et de procéder à la prise en compte de ce légendaire comme un fait social et historique.


La spiritualisation de la maçonnerie française (2/2)

Publié par Rédac' sur 14 Avril 2017, 14:53pm

Catégories : #articles

Jean-Pierre Bacot

Les causes de la prééminence spiritualiste

Jusqu’aux années 1960, chacun sait qu’il existait en France une domination religieuse catholique qui relevait d’une hégémonie culturelle longuement construite. Le catholicisme structurait un paysage philosophique et social, mais depuis les deux tiers du XIXème siècle, il a été de plus en plus contesté par une minorité protestante juive et athée, qui a réussi à installer un cadre laïque alternatif dans lequel le catholicisme s’est progressivement inscrit, avant de s’y diluer. Le courant communiste, très fort jusqu’aux années 1980, participait de ce cadre laïque, même si ce n’était pas sa priorité.

La franc-maçonnerie du Grand orient de France (GODF) d’un côté et du Droit humain (DH) de l’autre, lequel DH commençait dans ces années 1960 son aménagement du territoire, s’inscrivait dans ce cadre non seulement laïque dans son affichage, mais qui se dispensait en interne de la présence du Grand architecte de l’univers. La Grande loge nationale française (GLNF) et la Grande loge féminine de France (GLFF) étaient encore très faibles. Quant à la Grande loge de France (GLDF), elle n’était pas encore très spiritualiste. Dans ce paysage, toutes les sœurs travaillaient au rite écossais, ce qui restera vrai jusqu’en 1974, date à laquelle le Grand orient donnera patente de rite français à la GLFF, puis à la Grande loge mixte universelle (GLMU), la Grande loge mixte de France (GLMF) en héritant à sa création en 1982.

Puis, comme nul n’en ignore, le catholicisme s’est progressivement délité, au point que s’annonce sa prochaine disparition en tant qu’appareil clérical entre 2030 et 2035. C’est le produit de cet effondrement qu’il nous faut regarder de près si nous voulons comprendre ce qui se passe dans la franc-maçonnerie française. L’athéisme progresse tendanciellement et pas seulement dans notre pays, comme l’ont montré les précieuses études de l’institut Gallup. Mais il reste minoritaire et ce qui fait de plus en plus masse avec la disparition du catholicisme organisé, c’est un continent essentiellement post-catholique pour ce qui est de la France et d’autres pays proches. Cette nébuleuse se  retrouve  chez ceux qui trouvent du grain à moudre en franc-maçonnerie, autour de deux axes principaux.

Premier axe : la liberté d’interprétation non seulement du corpus judéo-chrétien, mais aussi de ce que l’on appelait dans un cadre religieux les hérésies, notamment dans la famille gnostique. À cela s’ajoutent les religions orientales et les pensées dites traditionnelles autour desquelles René Guénon qui est, à peu de choses près, le seul maître à penser des traditionalistes, a construit l’idée très contestable de tradition primordiale.

Deuxième axe : l’individualisation des idées et des pratiques et sa forme dérivée, le narcissisme, produit de la victoire du libéralisme, qui fait primer la volonté de développement personnel sur le rapport aux autres et, quelque part, installe la primauté de la psychologie sur la sociologie. Les processus de subjectivisation qui caractérisent le capitalisme moderne et la crise des appartenances, ne peuvent épargner la maçonnerie.

À l’intersection de ces deux axes, le-la maçon-ne spiritualiste cultive une forme d’égoïsme magnifié par un accès supposé à des lumières successives. Il se protège aussi d’une société qui s'avère non seulement de plus en plus agressive, mais  également de plus en plus délicate à penser.

Une certaine pratique du rite écossais correspond parfaitement à cette évolution, davantage que le rite écossais rectifié (RER) ou le rite français traditionnel, lesquels demandent un rapport personnel aux deux testaments et une croyance plus précise, telle qu’elle se vivait au XVIIIe siècle, ancrée sur un minimum de culture religieuse. Bien évidemment, il se trouve des maçonnes et maçons de rite écossais qui entrelacent volontiers le spirituel et le sociétal et, réciproquement, des adeptes du rite français qui spiritualisent leur propos à l’occasion, mais les tendances philosophiques dominantes sont bien réelles et opérantes.

À propos du rite français, nous ne négligeons pas l’intérêt géopolitique qui peut exister dans le fait que le Grand chapitre général du Grand orient de France rencontre désormais régulièrement son homologue de la GLNF. Mais sur le fond, quels que soient l’esprit de famille et la richesse symbolique de l’outil négligé par la symbolique maçonnique qu’est la tenaille, la divergence reste profonde entre ceux qui prennent acte du désenchantement du monde et ceux qui maintiennent coûte que coûte l’enchantement ou qui demandent au rituel d’être un outil de réenchantement, tout en regardant des nouvelles du XXIème siècle sur leur Smartphone.

Il faut  souligner également que l’analyse philosophique, la prise en compte des rituels dans leur dimension éthique et philosophique, le traitement maçonnique du politique, l’analyse critique des imaginaires, tout cela demande des outils intellectuels et culturels et s’avère passablement exigeant. Cela peut également sembler élitiste et pour certains esprits, apparaître comme passablement condescendant.

En revanche, le fait de se laisser porter par une sensibilité cadrée par une inscription dans une tradition sans cesse interprétable est plus facile, plus confortable psychologiquement autant que cognitivement, et ce tous genres confondus. A ce propos, rappelons à quel point le Grand orient et le Droit humain portent à notre sens, parallèlement, la lourde responsabilité historique d’avoir exclu pendant une trop longue période les femmes du rite français. L’ouverture, il y a un peu plus de quarante ans, semble s’être effectuée trop tard, alors que les spiritualistes, au moins une partie d’entre eux, ont laissé très tôt une place aux femmes. Que l'on songe en particulier à ce que fut la mixité, voire la féminité dominante de la théosophie à la fin du XIXème siècle. Pensons aussi aux conditions de création de l’Union maçonnique féminine, future GLFF, par une marge féministe de la GLDF, au rite d’adoption, puis au rite écossais après la Libération.

Cela ne veut pas dire qu’il ne faille pas tenir ses positions, au prétexte que nous soyons de plus en plus minoritaires. En ce qui nous concerne, il s’agit d’une posture rationaliste et féministe, deux aspects qui ne furent hélas que très rarement menés de front, d’où la nécessité de les solidifier dans une résistance qui n’insulterait pas l’avenir. Il va falloir assumer ce paradoxe d’avoir à la fois gagné une guerre contre l’obscurantisme qui continue sur d’autres fronts, une guerre que nous n’avons certes pas menés tout seuls, et perdu une guerre froide qui n’a jamais été déclarée, contre les spiritualistes.

L’évolution que portent les spiritualistes avec toutes les nuances que l’on pourra leur trouver, nous paraît régressive par rapport à ce que nous avons acquis péniblement au cours des siècles. Certes, on peut s’attendre à une décrue dans quelques décennies, dans une nouvelle phase de désenchantement de l’Occident en général et de notre douce France en tête de pont. Mais, en attendant, il faut organiser une sorte de résistance (oui, oui), sans jeter nos sœurs avec l’eau du bain, sans accepter des retards sur les acquis de la parité et de la mixité du langage, principes qui ne peuvent aujourd’hui qu’être vécus comme minoritaires. Les processus d’émancipation sont fragiles, le monde profane en témoigne sans cesse et certains progressistes, hélas, trois fois hélas, les refusent, comme en témoigne le refus quasi général de féminiser les titres d’officiers, alors que la République a désormais des députées et des sénatrices.

Cela dit, pour avoir discuté avec certains membres d’obédiences masculines spiritualistes ou avoir lu le peu que l’on sait de la scission annoncée de la Grande loge féminine initiatique francophone au sein de la  Grande loge féminine de France, nous pensons qu’il n’y a pas que l’aspect post religieux qui soit en cause, mais que joue également une volonté de s’abstraire d’une situation politique et sociale trop difficile à penser et à supporter. Les développements du champ politique français que nous avons connus ces dernières semaines nous font penser, peut-être à tort, que même pour certains progressistes, la tentation du repli sur un cocon rassurant peut exister et même se renforcer. Déjà, la question du refus de l’autre sexe constitue une recherche de protection, peut être largement fantasmatique, mais réelle.

N’oublions pas que si les premiers francs-maçons anglais des années 1730 ont refusé de parler en loge de politique et de religion, ce fut essentiellement que leur pays sortait d’une terrible guerre civile à double cause politique et religieuse et que la réconciliation des Ancients et des Moderns au sein de la Grande loge unie d’Angleterre (UGLE) en 1813 fut entre autres aspects, la volonté de signifier une réconciliation entre l’Angleterre, l’Écosse et, pour partie l’Irlande.

Nous n’en sommes certes pas à ce point, mais beaucoup d’entre nous sont en train de perdre leurs repères et ont du mal à supporter la réalité. Ajoutons à cela que l’état du capitalisme, la tension sociale perdurante, tout celà pèse sur les familles, soit pour les raffermir, soit pour les diviser. La pression psychologique exprimée sur les individus n’a sans doute jamais été aussi forte en l'absence d'alternative réelle autre que d'extrême-droite et nous pouvons trouver ici un cadre d’explication, peut-être pas enthousiasmant, mais cependant solide.

Il  se trouve donc bien des maçonnes et des maçons qui mènent dans le civil une action sociale et parfois dans un sens progressiste, mais qui désirent que leur loge soit un lieu où s’exerce le moins possible ce qui pèse et divise au dehors. Que l’on estime qu’il s’agit d’une douce illusion et d’une façon de se mettre la tête dans le sable n’empêche pas que cela existe. D’où ce beau paradoxe, que nous accentuerons volontairement en mettant l’accent sur ce volet progressiste, minoritaire, mais éclairant du phénomène. On trouvera ainsi des féministes qui ne veulent pas que leur loge ou leur obédience le soit, des laïcs qui ne souhaitent pas que leur grand maître prenne position dans ce registre, des progressistes qui estimeront que ce n’est pas le rôle de la maçonnerie de faire bloc contre le front national.

C’est l’angoisse du dissensus, de ce qu’ils appellent la contamination du monde profane, c’est la peur de perdre pied dans la complexité qui font que certains se replient. Ce que recherchent ces sortes d’auto-réfugiés, c’est une manière de sacralité rassurante, dans laquelle ils pensent pouvoir diluer l’autre dans la gestion hasardeuse de leur narcissisme menacé. Ils cherchent à se fondre au dedans, par crainte de se dissoudre au dehors.

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Raison garder 15/04/2017 15:09

Ca fait, ça a fourché, désolé.

Raison garder 15/04/2017 15:07

Ah ben dis donc, ça fais plaisir de lire ça, on laisse en effet passer sans ciller une dérive sous prétexte que ça ne fait de mal à personne.

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