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CRITICA MASONICA

CRITICA MASONICA

Etude Critique et Académique du fait maçonnique, reflets de la revue. Envisage la Franc-Maçonnerie comme un univers culturel dont l’étude nécessite d’employer les outils des sciences humaines, de procéder à une nette séparation du réel et du légendaire et de procéder à la prise en compte de ce légendaire comme un fait social et historique.


Ces idées venues d’ailleurs : la « post-truth »

Publié par Rédac' sur 15 Juin 2017, 11:39am

Catégories : #articles

Julien Vercel

La post-truth ou la « post-vérité » a été désignée comme « mot de l’année 2016 » par le dictionnaire d’Oxford. L’expression, qui date de 2004 étant apparue dans le livre de Ralph Keyes : The Post-Thruth Era : Dishonnesty and Deception in Contemporary Life (St Martin’s Press). Mais de quoi s’agit–il donc ? La post-vérité fait « référence à des circonstances dans lesquelles les faits objectifs ont moins d’influence pour modeler l’opinion publique que les appels à l’émotion et aux opinions personnelles ». Hannah Arendt, dans l’essai « Vérité et politique », avait déjà cerné la fragilité des faits quand ils sont soumis à l'opinion et à l'interprétation, elle avait aussi démontré qu’il existe quand même des faits bien réels, ce qu'elle appelle la « matière factuelle ». Mais avec la post-truth, c’est cette « matière factuelle » même qui est remise en cause, il s’agit donc bien de nier les faits, de ruiner leur réalité.

La difficile réalité des faits dans une société de méfiance

C’est d’ailleurs ce que font les négationnistes construisant leur argumentation avec des éléments sélectionnés, empilés et sortis de leur contexte. Les présupposés s’imposent à l’exactitude, l’essentiel étant de préserver sa croyance. C’est aussi ce que font les trolls sur internet qui saturent l’opinion, laissent croire qu’il n’y a plus de vérité et sapent la confiance. Ces trolls comme d’ailleurs tout contributeur sur l’internet, à la différence des professionnels de l’information, ne sont soumis à aucune déontologie.

Les résultats sont là : on croyait qu’il suffisait de montrer les faits (le fact cheking) pour dévoiler le mensonge, mais la vérification des faits semble plutôt conforter les électeurs devenus méfiants envers les élites. L’ère de la post-truth est venue, une société du mensonge où tout le monde ment à tout le monde, où règne la dérision, la satire et l’infotainment

La vieille tradition de la diffusion de fausses nouvelles

La post-truth s’appuie d’abord sur la diffusion de fake news pour créer l’émotion, or cette diffusion de « fausses nouvelles » n’est pas récente : depuis les sonnets de Pierre l’Arétin en 1522 diffusant des nouvelles à la véracité pas toujours vérifiée pour disqualifier certains candidats au pontificat jusqu’aux ragots publiés par les paragraph men dans les journaux anglais dont le Morning Post ou The Morning Herald. Pour la France, certains voient même dans ces « libelles » et autres publications souvent éditées à Londres, la cause des crises politiques puisque les situations complexes étaient réduites à des conflits personnels et les rumeurs les plus scabreuses circulaient sur le clergé et le couple royal.

Le baratineur et le crédule

D’autres facteurs ont pu faire vaciller le statut de la vérité dans nos sociétés et les élites elles-mêmes ont d’ailleurs pu y contribuer en diffusant des mensonges. Quand Tony Blair, leader des travaillistes, confie son destin à des conseillers en communication et stratégie, les spin doctors, pour « raconter des histoires ». Quand Jacques Séguéla théorise une publicité fondée sur les émotions créées par une marque devenue « star » plutôt que sur la qualité de ses produits. Quand George W. Bush, président des États-Unis, raconte que Saddam Hussein, président de l’Irak, détient des « armes de destruction massive ». Quand Nigel Farage, chef du Parti pour l’indépendance du Royaume-uni (UKIP), admet avoir menti pour convaincre les électeurs britanniques de voter en faveur du Brexit. Quand, une fois élu, Donald Trump revient sur la promesse de mur avec le Mexique pour parler de simple clôture…

Pour Andrew Calcutt, les responsables sont d’abord ces universitaires qui ont subverti l’objectivité en montrant que tous les discours étaient des constructions sociales. Les penseurs de l’école française comme Foucault et Derrida auraient ainsi contribué à déconstruire la vérité et à la réduire à un rapport de pouvoir.

Selon Harry Frankfurt, l’ultime pas est franchi quand le « menteur » devient « baratineur ». Car le menteur tient compte de la vérité et sait que ce qu’il raconte est faux, mais le baratineur « se moque de savoir s’il décrit la réalité » et n’a donc plus aucun rapport avec elle.

Du côté de ceux qui entendent le baratineur, entre les vérités et les mensonges, il y aurait des énoncés qui ne sont pas vrais, mais qu’ils jugeraient trop inoffensifs pour être dénoncé comme faux ! Dans la même idée, le sociologue Gérald Bronner préfère insister sur le rôle de notre crédulité, c’est-à-dire le rôle de ceux qui font circuler des informations fausses en croyant qu’elles sont vraies. Il pointe une disposition à la crédulité qui n’est donc pas une indifférence à la vérité mais un rapport paresseux avec elle. Enfin, il appelle notre attention sur le fait qu’« un monde de mensonges responsables est peut-être plus sûr qu’un monde de conneries irresponsables ». Bienvenue dans le nouveau XXIe siècle.

 

SOURCES

ARENDT Hannah, La Crise de la culture, Gallimard, 1972

BRONNER Gérald, entretien, theconversation.com, 19 février 2017

CALCUTT Andrew, « Comment lagauche libérale a inventé la ‘post-vérité’ », theconversation.com, 6 décembre 2016

CAMBIER Alain, « La raison du plus fou », Le Monde, 21 janvier 2017

DARNTON Robert, « La longue histoire des ‘fake news’ », Le Monde, 21 février 2017

FRANKFURT Harry, De l’art de dire des conneries, éditions Mazarine, 2017

SALMON Christian, Storytelling. La machine à fabriquer des histoires et à formater les esprits, La Découverte, 2008

ZARETSKY Robert, « Les Ferments des révolutions », Los Angeles Times, 18 décembre 2016

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