Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

Blog d'étude critique et académique du fait maçonnique, complémentaire de la revue du même nom. Envisage la Franc-Maçonnerie comme un univers culturel dont l’étude nécessite d’employer les outils des sciences humaines, de procéder à une nette séparation du réel et du légendaire et de procéder à la prise en compte de ce légendaire comme un fait social et historique.

À propos du « Brady, cinéma des damnés » de Jacques Thorens

Julien Vercel

Le Brady, cinéma des damnés (éditions Verticales, 2016) rassemble sous formes de chapitres courts et vivants, la chronique d’un projectionniste de ce drôle de « cinéma de quartier » du 39 boulevard de Strasbourg à Paris. Un cinéma qui « a l’art d’être toujours en chantier sans qu’on sache s’il est en rénovation ou en démolition ».

Muni de sa licence de cinéma et de son certificat d’aptitude professionnelle (CAP) de projectionniste, Jacques Thorens est embauché comme projectionniste, caissier et surveillant de 2000 à 2002. Il décrit tous les aspects de la vie d’une cinéma, depuis la recherche de films jusqu’à leur projection et l’édition des chiffres de (faible) fréquentation ! Car pour lui, Le Brady est comme un Titanic qui n’en finirait jamais de couler, depuis son ouverture en 1956 jusqu’à son rachat par Jean-Pierre Mocky en 1994 et sa revente en 2011.

Le portrait de Jean-Pierre Mocky est d’ailleurs tout en nuance. On sent pointer une certaine admiration quand l’auteur reconnaît que le réalisateur volontiers provocateur est « l’un des rares à balancer dans un milieu où chacun ferme poliment les yeux sur les choses sales et embarrassantes, étouffe ses opinions de peur d’en subir les conséquences ». Voire une tendresse quand il note qu’« il apporte toujours une vision singulière et dérangeante qui l’empêchera d’être vraiment grand public ». Mais Jacques Thorens critique aussi un patron, « bordélique, dans la vie comme dans ses films » et s’agace gentiment de voir le cinéaste jouer à l’artiste maudit : « Tant qu’à subir quelque chose autant s’en servir. D’où cette contradiction apparente chez lui : mettre en avant sa bizarrerie et se plaindre qu’on le traite comme un anormal ».

Mais, l’un des intérêts de cette chronique est le double lien que l’auteur fait entre le patron et son cinéma puis entre le cinéma, son public et son quartier. C’est ainsi qu’il écrit à propos de Jean-Pierre Mocky : « Son destin s’apparente curieusement à celui du Brady : dingue et insubmersible ». Plus loin il constate qu’alors que Le Brady s’est spécialisé, depuis les années 1960, dans le cinéma de genre, peplums, polars, épouvante, horreur, et nudies, « la définition du cinéma bis correspond aussi à la clientèle : populaire, à petit budget, mal aimé, jugé ringard, moche, dégénéré, ridicule, bizarre, transgressif ».

Constat qui ne devrait pas faire plaisir aux responsables d’établissements culturels : le type de programmation -ici le cinéma bis et les films de Jean-Pierre Mocky- est au moins aussi important que les conditions d’accueil et l’organisation des séances. Car jusqu’en 2003, Le Brady était un cinéma permanent attirant le public populaire ; des solitaires venus soulager leur libido (« Le seul cinéma où l’on se masturbe devant un film avec Michel Simon ») ; des amateurs de rencontres éphémères fréquentant plus les toilettes que la salle (« Le seul cinéma où la file d’attente est plus longue à l’entrée des WC que devant  la caisse ») ; des clochards se reposant au chaud quels que soient les films projetés transformant le cinéma en « dortoir avec des images » et, parfois, quelques amoureux de cinéma bis (« La seule chose qui devient rare : le spectateur venu seulement pour un film »).

Pour Jacques Thorens, Le Brady ressemblait souvent au royaume des « fêlés », à l’image du quartier avec ses prostituées qui confiaient leurs affaires au caissier le temps de faire une passe ; ses coiffeurs africains et leurs rabatteurs ; ses policiers soudain zélés quand il s’agit de faire du chiffre pour obéir aux consignes sarkozistes. Le Brady, c’était tout ça, belle réussite d’intégration entre une institution et son environnement ! Un des derniers exemples de ces « cinémas de quartier » qui disparurent de nos villes au profit de complexes multisalles rentabilisés par la vente de pop corn et beaucoup moins par les films. En 1977, Eddy Mitchell chantait dans La dernière séance : « La photo sur le mot fin/ Peut faire sourire ou pleurer/ Mais je connais le destin/ D'un cinéma de quartier/ Il finira en garage/ En building supermarché ». Le Brady, cinéma des damnés nous rappelle cette époque qui s’intéressait autant aux freaks qu’au fric.

Retour à l'accueil
Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article