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Blog d'étude critique et académique du fait maçonnique, complémentaire de la revue du même nom. Envisage la Franc-Maçonnerie comme un univers culturel dont l’étude nécessite d’employer les outils des sciences humaines, de procéder à une nette séparation du réel et du légendaire et de procéder à la prise en compte de ce légendaire comme un fait social et historique.

Comment le cinéma est devenu un art en France (4/4)/ 1959-1969, l’intégration sous conditions par le ministère de la Culture

Julien Vercel

Nommé ministre des Affaires culturelles en 1958, André Malraux conçoit la culture comme le nouveau lieu du sacré, en remplacement des religions déclinantes : « Le problème que notre civilisation nous pose n'est pas du tout celui de l'amusement, c'est que jusqu'alors, la signification de la vie était donnée par les grandes religions, et plus tard, par l'espoir que la science remplacerait les grandes religions, alors qu'aujourd'hui il n'y a plus de signification de l'homme et il n'y a plus de signification du monde, et si le mot culture a un sens, il est ce qui répond au visage qu'a dans la glace un être humain, quand il y regarde ce qui sera son visage de mort. La culture, c'est ce qui répond à l'homme quand il se demande ce qu'il fait sur la terre » (discours, inauguration de la Maison de la culture d'Amiens, 19 mars 1966).

Dieu est mort, c’est entendu, mais le problème est que Satan est réapparu sous la forme des industries mercantiles du divertissement, au premier rang desquelles, le cinématographe : « Les usines de rêve ne sont pas là pour grandir les hommes, elles sont là très simplement pour gagner de l'argent » (ibid.). Il le répète tout au long de l’année 1966 : « Le cinéma n'est pas né pour servir l'humanité, il est né pour gagner de l'argent. Il se fonde donc sur les éléments les plus suspects de l'émotion, à l'exception du comique. Il convient donc d'opposer au puissant effort des usines du rêve producteur d'argent celui des usines du rêve producteur d'esprit. C'est-à-dire d'opposer aux images du sexe et de la mort les images immortelles » (discours, ouverture du colloque organisé à l'occasion du Festival mondial des arts nègres, Dakar, 30 mars 1966).

L’intégration du cinéma dans le domaine artistique et le giron du ministère des Affaires culturelles se fait donc, mais sous conditions. En effet, celui qui écrivait, en 1940 : « Par ailleurs, le cinéma est une industrie » (« Esquisse d’une psychologie du cinéma », Verve, n°4, juin) a toujours distingué les films qui relèvent d’une démarche artistique parce qu’ils contiennent l’expression propre de l’artiste, ses émotions et sa vie interne, des films qui relèvent du simple témoignage, de la captation du réel qui ne fait pas l’art.

Le ministre Malraux va donc défendre une « politique de qualité » (JEANNELLE Jean-Louis, Cinémalraux. Essai sur l’œuvre d’André Malraux au cinéma, Hermann, 2015) lorsqu’est mise en place le dispositif d’avance sur recettes par le décret n°59-733 du 16 juin 1959. Comme l’explique encore le ministère, « l' avance sur recettes a pour objectif de favoriser le renouvellement de la création en encourageant la réalisation des premiers films et de soutenir un cinéma indépendant, audacieux au regard des normes du marché et qui ne peut sans aide publique trouver son équilibre financier » (culturecommunication.gouv.fr). Il faut attendre 1969, avec la création du service des archives du film, pour que, pour la première fois, le cinéma soit reconnu « comme activité artistique productrice d’œuvres à préserver et transmettre aux générations futures » (ibid.).

La « politique de qualité » permet de justifier de tenir hors du périmètre d’action du ministère, le cinéma populaire comme les cinémas marginaux. Par exemple, lors de la vague pornographique des années 1970, Michel Guy, secrétaire d’État à la Culture, explique : « L’aide que les pouvoirs publics apportent à l’industrie cinématographique par le fonds de soutien sera supprimée pour les films de violence ou de pornographie de la plus médiocre qualité » (Le Film français, 5 septembre 1975).

***

En 1957, le cinéma faisait 411,6 millions d’entrées en France, un record pour les années 1950 qui approchait le record absolu de 1947 (423,7). L’année suivante, en 1958, il ne faisait déjà plus que 371 millions d’entrées et la baisse continue jusqu’à 116 millions d’entrées seulement en 1992 avant de remonter autour de 200 millions depuis. Peut-être parce-que, en devenant un « art » à la fin des années 1950, le public populaire a déserté les salles et se tournera vers la télévision, peut-être que seules les catégories montantes de la bourgeoisie, cadres en tête, trouvaient leur bonheur dans un « septième art » ainsi légitimé.

En devenant un art, les cinéastes de la Nouvelle vague et leurs imitateurs ont refusé d’être considéré comme de simples techniciens mettant en valeur les dialogues écrits par des gens venus du théâtre. Le réalisateur se positionne comme un vrai artiste et veut contrôler tout le processus créatif. Désormais, il coécrit ou même écrit lui-même ses films, il en est le seule et véritable auteur... jusqu’à, parfois, en devenir caricatural.

En mai 1973, Jean-Luc Godard se brouille avec François Truffaut. Parmi ses reproches, figure celui-ci : « J’ai vu hier ‘La Nuit américaine’. Probablement personne ne te traitera de menteur, aussi je le fais. (...) Menteur, car le plan de toi et de Jacqueline Bisset l’autre soir chez Francis n’est pas dans ton film, et on se demande pourquoi le metteur en scène est le seul à ne pas baiser dans ‘La Nuit américaine’ ».

En guise de réponse, François Truffaut balance son ancien camarade de la Nouvelle vague : « Tu as fait tourner Catherine Ribeiro que je t’avais envoyée, dans ‘Les Carabiniers’, et puis tu t’es jeté sur elle, comme Charlot sur sa secrétaire dans ‘Le Dictateur’ (la comparaison n’est pas de moi), j’énumère tout cela pour te rappeler de ne rien oublier dans ton film de vérité sur le cinéma et le sexe. Au lieu de montrer le cul de X… et les jolies mains d’Anne Wiazemsky sur la vitre, tu pourrais faire le contraire maintenant que tu sais que, pas seulement les hommes, mais les femmes aussi sont égales, y compris les actrices. Chaque plan de X… dans ‘Week-end’ était un clin d’œil aux copains : cette pute veut tourner avec moi, regardez bien comment je la traite : il y a les putes et les filles poétiques ».

Tout ça pour ça ?

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V
On se cultive sur ce blog, ça change d'autres que je ne citerai pas par charité d'âme.
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