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Blog d'étude critique et académique du fait maçonnique, complémentaire de la revue du même nom. Envisage la Franc-Maçonnerie comme un univers culturel dont l’étude nécessite d’employer les outils des sciences humaines, de procéder à une nette séparation du réel et du légendaire et de procéder à la prise en compte de ce légendaire comme un fait social et historique.

« Les formes contemporaines de l’antimaçonnisme » sous la direction de Jean-Philippe Schreiber (1/2)

 

Jean-Pierre Bacot

 

C’est une lecture kaléidoscopique que nous offre cette réunion de chercheuses et  chercheurs de haut niveau que Jean-Philippe Schreiber a coordonnés dans un ouvrage (éditions de l’université de Bruxelles, 2019) qui mérite de figurer dans toutes les bibliothèques de celles et ceux qui pensent qu’il est toujours préférable de connaître la réalité et les déterminations de ses adversaires, voire de ses ennemis. Nous avons choisi d’en rendre compte plus longuement qu’à l’habitude, en espérant que ce livre collectif sera très largement diffusé.

 

Dans sa présentation intitulée « les habits nouveaux d’une passion séculaire », Jean-Philippe Schreiber estime que l’antimaçonnisme contemporain se nourrit, outre du souvenir des discours hostiles du passé -ces « forces occultes » qui menacent la Tradition- d’une certaine mode du complotisme, mais aussi d’une idéologie antisystème et d’une volonté de transparence. Il existe également des fixations religieuses perdurantes, tout cela formant une pensée de caractère paranoïde alimentée, si ce n’est amplifiée, par les réseaux sociaux. C’est aussi d’une inculture crasse que témoignent les formes du discours antimaçonnique contemporain. L’auteur, dans un heureux élargissement, s’attache à la situation africaine où l’appartenance maçonnique de certaines élites locale alimente la méfiance tenace d’une partie de la population. On en viendrait presque à regretter, à lire Jean-Philippe Schreiber, le bon vieux temps des ennemis cultivés.

 

Jérôme  Rousse-Lacordaire, l’une des têtes pensantes de ce qui reste de la famille dominicaine s’attache à décrire minutieusement la manière dont la sainte Église apostolique et romaine est lentement passée de l’affrontement au dialogue. Il commence à rappeler le tollé que souleva des deux côtés de la barrière, en 1961, l’invitation dans une loge de Laval du Grand orient de France du père Riquet, jésuite, pour une conférence. Il explique ensuite comment l’Église considérait, il n’y a pas si longtemps, la franc-maçonnerie comme son contraire à cause d’un secret assimilé à un complot, mais aussi comme une concurrente qui, même lorsqu’elle ne se réclamait pas d’une forme d’athéisme, introduisait avec le relativisme un gros ver dans le fruit, sans parler d’un ésotérisme qui n’était pas du goût du Vatican. Jérôme  Rousse-Lacordaire termine sa contribution par une autre affaire, celle de l’entrée en loge du père Pascal Vesin en 2001 à Annecy et de son expulsion de l’Église. C’est donc un durcissement que l’on constate aujourd’hui. Pas très grave, ajouterons nous car la maçonnerie, dans sa diversité se porte bien en France alors que l’Église  y est moribonde, ce que l’auteur évite de souligner.

 

Olivier Dard, avec : « De l’ancien au nouveau ? Facettes de l’antimaçonnisme contemporain » interroge les médiations que prend aujourd’hui la haine du franc-maçon et du Juif associé, à travers des publications dont les auteurs s’autorisent parfois de faits-divers pour mener une pseudo contre-enquête qui mène évidemment aux maçons Illuminati qui nous gouvernent en un arrière plan secret.  Par ailleurs, les réseaux sociaux ont construit une image de ces Illuminati largement oublieuse des origines  bavaroises du mouvement pour, en faire une composante majeure d’un « imaginaire conspirationniste collectif » qui est largement à l’œuvre, mais très difficile à combattre dans la mesure où il ne propose aucun véritable argument, mais des certitudes. L’auteur termine par une note quasi optimisme dans la mesure où il considère que l’antimaçonnisme se trouve dilué dans ce processus.

Emmanuel Kreis avec « la propagande anti judéo-maçonnique dans la France contemporaine » aborde la question par un aspect qui rappelle les années trente et les décennies qui ont précédé l’acmé de cette association entre Juifs et Maçons. Il interroge les médiations très modernes qui, venues pour partie du monde anglo-saxon, rendent le spectateur familier des thèmes complotistes, à travers des séries comme X-files,  tout ce qui véhicule des phénomènes étranges,  dans une manière de gérer l’imaginaire qui n’a rien de négatif en soi, mais qui permettant que se greffent sur les habitudes qu’elle construit de vielles lunes qu’internet va permettre de réactiver. On lira le développement passionnant établi par Kreis entre le new age, les extra-terrestres et le complot judéo-maçonnique.

 

Cécile Vandepellen-Diagre et Emmanuelle Danblon creusent ce rôle d’internet présent dans tous les textes de cet ouvrage collectif, dans la mesure où tous les ennemis de la maçonnerie y tiennent position. A propos des « rhétoriques de l’antimaçonnisme sur internet », les auteures désignent les catholiques traditionalistes « réactionnaires intégraux », les islamistes, les extrêmes droites et, plus difficiles à cerner, les antisystèmes ésotériques. Le point commun de toutes ces marges est de désigner la maçonnerie comme repoussoir et bouc émissaire. A propos des ésotéristes anti système, la dernière phrase de ce texte est éclairante «  L’avenir nous dira si (cette catégorie), la plus troublante, la plus difficile à analyser par son hétérogénéité, est en train de signer la fin d’une modernité qu’on croyait immortelle ».

À suivre...

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G
Jaimerais bien
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