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Blog d'étude critique et académique du fait maçonnique, complémentaire de la revue du même nom. Envisage la Franc-Maçonnerie comme un univers culturel dont l’étude nécessite d’employer les outils des sciences humaines, de procéder à une nette séparation du réel et du légendaire et de procéder à la prise en compte de ce légendaire comme un fait social et historique.

Les littératures maudites. L’Œil du Sphinx était dans les brumes et regardait Marlin

Jean-Pierre Bacot

 

Le milieu éditorial des revues et collections spécialisées dans la littérature dite populaire est bien connu des lectrices et lecteurs de ce blog, notamment avec les revues Rocambole et Quinzinzinzili dont nous rendons régulièrement compte du contenu. Nous voudrions parler ici d’une partie passionnante de l’activité débordante de Philippe Marlin et sa petite équipe de passionnés à la tête de L’Œil du sphinx (ODS). L’association, couplée à une maison d’édition a été créée en 1989 et on lui doit déjà pas moins de 140 titres, nonobstant la revue annuelle Historia Occultae, née en 2010 dont nous reparlerons un jour prochain à propos du numéro 10 qui vient de sortir. Il s’agit, pour ce qui nous intéresse ici, d’une série de salons/colloques qui se sont traduits et se traduiront à chaque fois par un ouvrage consacré aux « littératures maudites ». Pour les spécialistes, on signalera qu’une autre numérotation existe, probablement ésotérique, celle des études du Dr Armitage, Lovecraft héritant  à ce propos du numéro 5.

 

Sous l’égide de ce mystérieux docteur sont également parus, parmi de nombreux titres : Imaginaire et maçonnerie (Philippe Marlin et Lauric Guillaud), Le polar ésotérique (colloque 2015), The Watan Origin : la géopolitique sous les regards de la science, de l'ésotérisme et de la littérature (Philippe Marlin), Lectures croisées d’un imaginaire du temps (Georges Bertin).

 

Le premier opus de la série « les littératures maudites », sorti en 2017 avec les actes du colloque qui s’était tenu l’année précédente à la médiathèque Voyelles de Charleville Mézières est donc consacré à l’oeuvre d’Howard Philips Lovecraft (1890-1947). Jacques Bergier n’est pas pour rien dans la mise en lumière de cet auteur majeur dont certains spécialistes découpent l’œuvre en trois périodes : celle de la rédaction des histoires macabres (1905-1920), celle du cycle onirique (1920-1927) et celle du mythe de Cthulhu (1927-1935). On notera qu’une opération de crowdfunding a été lancée pour une nouvelle traduction de l’ensemble de son œuvre. C’est dire si le succès de ce grand producteur d’imaginaire ne se dément pas en France, ni d’ailleurs sous d’autres cieux. C’est lui qui, avec John Ronald Reuel Tolkien (1892-1973), est à l’origine depuis trois quarts de siècle d’un renouveau de la littérature dite populaire.

Le livre commence par un long article de Philippe Marlin sur la fabrication des univers chez Lovecraft. Joslan F. Keller s’attaque ensuite à un manuscrit mystérieux, dit Voynich, lié au Necronomicon, texte inventé par Lovercraft dans l’univers de Cthulhu, mais qui ne serait pas si fictionnel que cela, à en croire les professionnels de l’exégèse. Ce qui suit et que nous ne détaillerons pas, trace autour de cet auteur-phare une sorte de kaléidoscope typique de la démarche de L’Œil du sphinx, à savoir une poursuite autant que faire se peut du mystère et de la recherche du sens caché pour que dure le plaisir sur le double plan du développement de la connaissance et de la gestion de l’imaginaire. Le fait que  cet auteur cultissime ne soit pas blanc bleu avec des traces de racisme n’échappe pas aux rédacteurs. Rien n’est décidemment jamais pur et sans tache dans ces univers, comme dans les autres secteurs artistiques. L’Américain né à Providence est à la fois un homme de ses lieux et de son temps et un voyageur inventeur. Le livre suivant devrait témoigner  du même type de tension.

 

Le deuxième tome des « littératures maudites » est dédié au créateur de Planète, Jacques Bergier (1912-1978), dans le même esprit que pour le précédent travail, avec le numéro 8 de la série souterraine. Grand promoteur d’un imaginaire buissonnant, si nous prenons ici le risque d’évoquer la formule de Darwin à propos de la création, ce résistant d’origine juive croisa sur sa route un certain Louis Pauwels (1920-1997). Les ambiguïtés de cette rencontre ne sont certes pas négligées par le Sphinx qui les a à l’œil, mais le bébé n’est pas pour autant jeté avec l’eau du bain. La récente exposition Giono au Mucem de Marseille, comme la saga infinie des études céliniennes, ont déjà montré que, toutes précautions explicitées, on pouvait apprécier la prose d’un personnage douteux, comme on jouit de la musique de Wagner, voire, aujourd’hui des films de Roman Polanski. Comme, de plus, Bergier n’est pas idéologiquement douteux pour ce qui le concerne, la voie est ouverte pour un hommage qui est d’autant plus passionnant que les chercheurs sont allés confronter les hypothèses comme celle de l’Atlantide popularisée par Platon dans un avant-matin des magiciens, aux recherches scientifiques.

 

Ce Matin des magiciens, porté par Bergier et Pauwels et paru en 1960 chez Gallimard est rempli de ce que nombre de spécialistes universitaires considèrent comme de pures  billevesées. Dont acte. Mais le réenchantement multiforme, soutenu  par la revue Planète, apparue l’année suivante pour une existence de dix ans, a bénéficié d’un tel succès de librairie  qu’on ne peut pas nier qu’il ait répondu à une sorte d’horizon d’attente, selon la formule d’Hans Robert Jauss reprise à d’autres chercheurs et appliquée à la littérature (Pour une esthétique de la réception, 1990). Nous étions à un moment où l’Eglise catholique perdait en France son hégémonie,avant de connaître son agonie annoncée. Quant à la fantaisie des contenus, ces inventions parfois étranges, osons dire que les grandes religions en auront comporté de leur côté des tonnes.

 

Le troisième ouvrage concerne Arthur Conan Doyle (1859-1930) (n°11 pour la numérotation occulte). Il commence par la reprise de l’éditorial de Louis Pauwels dans le premier numéro de Planète en 1961.  De cet auteur extrêmement prolixe, on ne citera ici que deux séries, celles de Sherlock Holmes, célébrissime, et du Professeur Challenger. Un thème est développé qui mérite que l’on s’y arrête, celui du goût du pastiche qu’avait Doyle, qui marque évidemment une distance avec les milieux que son œuvre traverse, par exemple le spiritisme. On ne compte plus les adaptations, tous médias confondus, de ce qui introduisit une dimension policière moins magique que d’autres registres, mais qui, du coup, contribua à ancrer un imaginaire anglo-saxon dans des populations latines  par rapport auquel les créateurs locaux, quel que fût leur talent, ne parvenaient pas à suivre. Fort heureusement, la fiction française s’est récemment réveillée. Qu’aucun nationalisme ne soit vu dans cette remarque, mais le fait que la littérature et la musique dites populaires soient  arrivées à un moment d’industrialisation de cette culture d’ailleurs aura relevé, en un mot comme en cent, d’une sorte de colonisation de l’imaginaire.

 

Dans le rôle de passeurs qui est le leur, les nombreux auteurs qui collaborent à cette entreprise méritent d’être qualifiés dans leur complexité heuristique. Ce sont des sortes de croyants rationalistes, des amateurs d’obscurité non obscurantistes. Philippe Marlin et sa bande se montrent en effet fidèles à la fascination qu’ils ont perçue depuis parfois longtemps pour les grands producteurs d’imaginaire littéraire et ils interrogent en même temps les personnages et les mythes qu’ils ont produits bien au-delà d’une description, avec d’une part un approfondissement et d’autre part une recherche de sens caché, d’une volonté de guérison d’un symptôme de manque à croire. La grande majorité de ces cherchants/chercheurs se recommandent du Fortisme, notion qui vient de l’œuvre de Charles Fort (1874-1932) écrivain américain « qui partit à la recherche de tous les faits anomatiques que la sciences de son époque rejetait ou ignorait », nous explique Philippe Marlin, lequel conduit de temps en temps lui-même des expéditions scientifiques pour avoir le cœur net ou non de faits inexpliqués.

 

Un quatrième volume est annoncé, dont le numéro secret, ésotérique, nous est encore inconnu, réalisé à partir du salon qui s’est tenu en septembre dernier, et qui était consacré pour l’essentiel à Edgar Poe (1809-1849), celui-là même dont s’inspira fortement, à ses propres dires, Lovercraft en sa première période. Ce quatrième tome promet d’être passionnant, dans la mesure où il envisage Poe sous de nombreuses facettes, dans son rapport à ses illustrateurs, à l’ésotérisme, à la psychanalyse, à ses traducteurs, etc. On trouvera également des nouvelles de tout ce qui se situe entre croyances parallèles et imaginaire littéraire à travers des interventions de praticiens.

 

Histoire de faire riche, nous est retombé sous la main le numéro 18, automne 1978, Gallimard, de La Nouvelle revue de psychanalyse consacré à la croyance où le premier texte, signé Jean-Bertrand Pontalis tente, non sans talent, de spécifier le monde de la croyance de celui de la pensée. Ne voilà t-il, pas ici un thème pour une journée d’études : existe-t-il  une autonomie de la croyance par rapport à la pensée ?

 

Quoi qu’il en soit de son rapport au freudisme, la configuration que nous détaillent les documents accompagnant les journées d’étude nous montre l’ancrage local de cet Œil du Sphinx. L’association bénéficie en effet de l’appui de plusieurs entités  administratives et culturelles du Nord et de l’Est du pays, ce dont on ne peut que se féliciter à un moment où le efforts de diffusion de la pensée sous toutes ses formes souffre d’un désintérêt croissant des politiques publiques.

 

On nous permettra, en conclusion, une petite pique à l’ami Marlin : peut-on encore parler à propos d’Edgar Poe d’une littérature maudite ? Sauf à choisir l’acception québécoise du terme, à savoir une littérature « mauditement bonne », entendez excellente. Peut-être faudrait-il demander au Sphinx s’il a une idée sur la question…

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