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Blog d'étude critique et académique du fait maçonnique, complémentaire de la revue du même nom. Envisage la Franc-Maçonnerie comme un univers culturel dont l’étude nécessite d’employer les outils des sciences humaines, de procéder à une nette séparation du réel et du légendaire et de procéder à la prise en compte de ce légendaire comme un fait social et historique.

Une barbarie de moins en moins douce et une collaboration de plus en plus forte ? (1/4)

Julien Vercel

 

Depuis la chute du mur de Berlin et l’adieu complet au monde bipolaire ; l’irruption d’un islamisme politique meurtrier au début du XXIe siècle ; l’effondrement des grands partis de gouvernement depuis 2017 ou encore les mouvements insurrectionnels et citoyens, il n’est pas de décennies sans que nos repères soient à nouveau bouleversés. La réflexion critique sur la société actuelle serait donc plus que jamais nécessaire ou, en tout cas, le devrait. Surtout pour le public maçonnique qui se veut « éclairé ». Et en particulier pour le public maçonnique français dont l’histoire est très liée à celle de l’État sous la forme républicaine.

 

Car les mouvements systémiques qui ont touché nos repères politiques, économiques, sociaux et culturels n’ont pas épargné l’État. Philippe Bezes a raconté l’histoire de ses transformations internes (Réinventer l’État. Les réformes de l’administration française (1962-2008), Presses universitaires de France, 2009) depuis la rationalisation des choix budgétaires dans les années 1960, les transformations du rapport des usagers à l'administration dans les années 1970, la décentralisation et la modernisation du service public des années 1980 et la diffusion du « nouveau management public » dans les années 1990. Au fil de ces années, l'« État-providence » est devenu l’« État-stratège » avant de s’effacer récemment au profit d’une « Start-up Nation ». Tous ces changements intervenus en interne reflètent des changements dans les missions que remplit l’État dans la société française et mériteraient une attention particulière. D’autant plus que les études, les analyses ou les essais relatifs à ces changements et à leurs motivations idéologiques sont disponibles. Rien n’est caché ! Cette série d’articles propose donc quelques voyages au cœur de cette disponibilité pour, comme l’écrit Aristote, ne pas rester « devant l’évidence des faits comme les chauve-souris devant l’éclat du jour. »

 

En 2003, Jean-Pierre Le Goff publiait La barbarie douce. La modernisation aveugle des entreprises et de l’école (La Découverte). Il analysait cette pensée « chewing-gum » qui, au nom de la nécessaire adaptation aux « mutations du monde contemporain » et du client-roi, dissout l’épreuve du réel. Les entreprises comme les services publics réclament alors de leurs salariés toujours plus de responsabilité, de motivations, de réactivité, de participation... et de performances qui, bien sûr, sont évaluées en continu. En 2019, Barbara Stiegler publie « Il faut s'adapter ». Sur un nouvel impératif politique (Gallimard). Elle y analyse le nouveau mot d’ordre néolibéral qui vise à toujours accélérer et optimiser les rendements pour survivre dans la compétition mondiale.

 

Jean-Pierre Le Goff voyait de la « douceur » dans cette barbarie, car elle se faisait toujours au nom de l’autonomie, de la transparence et de la convivialité ! Elle se voulait même rassurante puisque ceux qui la portaient ne renonçaient pas au discours des grands principes de la République, des valeurs et de l’éthique. Ceux qui exerçaient le pouvoir pouvaient ainsi se déresponsabiliser, ils prétendaient agir pour contribuer à l’émancipation de celles et ceux qui subissaient ces changements et déstructurations incessants.

 

Barbara Stiegler insiste, pour sa part, sur l’importance d’arracher le consentement des populations en maintenant un discours sur la justice, l’équité et l’égalité des chances, comme lors de l’actuelle réforme des retraites portée par Emmanuel Macron et Édouard Philippe... au nom de l’universalisme.

 

Le néolibéralisme, voilà l’ennemi !

 

            Le néolibéralisme décrit par Barbara Stiegler serait la forme qu’a prise la « barbarie douce » de Jean-Pierre Le Goff. Avant-hier le libéralisme politique permettait d’instaurer des régimes démocratiques et pluralistes ; hier, le libéralisme économique prônait le démantèlement des politiques publiques pour célébrer l’équilibre des marchés ; aujourd’hui, le néolibéralisme - et c’est l’une de ses originalités - obtient la collaboration de l’État. À partir de l’ordo-libéralisme, voilà la puissance publique qui autorise l’introduction de la logique du rendement capitaliste jusque dans notre rapport au temps et nos rythmes de vie et qui, par exemple, ouvre le dimanche à l’économie. De plus, du temps du libéralisme, l’État se retirait de la sphère économique provoquant pauvreté, inégalités et déstructurations sociales. Au temps du néolibéralisme, quand l’État revient, c’est sous la forme des forces de l’ordre pour contenir les drames humains nés du libéralisme.

 

L’originalité du moment est bien là. Dans « l’ancien monde » politique, les critiques les plus radicales de l’État venaient pourtant des libéraux. Ils accusaient classiquement l’État d’être un « Léviathan » qui bridait l’initiative privée, entretenait une bureaucratie pléthorique et confisquait les richesses au nom d’une redistribution au profit des moins méritants. Une des formes libérales extrêmes était l’anarchisme qui rêvait d’une société sans État. Mais ça, c’était avant. Bientôt s’ajoutèrent les zones à défendre (ZAD) et l’insurrection des Gilets jaunes. Désormais, il semble souffler un vent d’hostilité générale envers l’État. Fini l’État des socio-démocrates et des démocrates-chrétiens, protecteur, bienveillant et « Providence », bienvenue à l’État répressif et policier. L’État est ainsi devenu le défenseur d’un modèle repoussoir de société dans la mesure où ses politiques publiques participent au néolibéralisme. C’est d’ailleurs cette collaboration, cette alliance entre l’État et le néolibéralisme qui définit le mieux « le nouveau monde » politique.

 

Mais invoquer, hier, L’horreur économique (Viviane Forrester, Fayard, 1996) ou, aujourd’hui, le néolibéralisme, n’est pas suffisant pour comprendre le ralliement de l’État au néolibéralisme. Cette série propose donc d’explorer quelques modalités de cette nouvelle collaboration.

 

À suivre : Comment la concurrence est devenue un objectif de la construction européenne.

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