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Blog d'étude critique et académique du fait maçonnique, complémentaire de la revue du même nom. Envisage la Franc-Maçonnerie comme un univers culturel dont l’étude nécessite d’employer les outils des sciences humaines, de procéder à une nette séparation du réel et du légendaire et de procéder à la prise en compte de ce légendaire comme un fait social et historique.

« Un ennemi du peuple ». Mis en scène par Jean-François Sivadier. Ibsen actualisé

Jean-Pierre Bacot

 

Comment appeler cette bombe culturelle et politique : de l’hyper-théâtre ? Il s’agit en tout cas d’une des propositions les plus fortes que nous ait proposé le metteur en scène Jean-François Sivadier en s’emparant de la pièce la plus politique du dramaturge norvégien Henrik Ibsen (1828-1906), Un ennemi du peuple (en folkefiende, 1882). Il a choisi une nouvelle traduction de ce texte, due à Eloi Recoing, disponible dans une belle édition chez Actes sud, pour nous plonger dans un monde très actuel où la nécessité intérieure de l’éthique incarnée par un médecin, le docteur Stockmann- interprété par Nicolas Bouchaud-, est sans cesse menacée par le risque de la compromission. Les options se bousculent dans la tête des personnages, comme dans celle des spectateurs, à en donner le tournis, tout en nous renvoyant à des problématiques actuelles. Lâcheté, trahison, contradiction des intérêts, tout y passe de ce qui fait la difficulté d’un individu en révolte face à une collectivité, tout cela l’amenant à la solitude, puis aux limites de la folie.

 

Pour nous conduire encore plus loin dans le plaisir esthétique et la réflexion, Sivadier est allé chercher un texte du philosophe allemand Günther Anders, La Violence : oui ou non. Une discussion nécessaire (Gewalt, ja oder nein ? Eine notwendige Diskussion, traduction française de Christophe David avec Élsa Petit et Guillaume Plas, éditions Fario, 2014) écrit en 1987, après la catastrophe de Tchernobyl. Le metteur en scène a introduit cette réflexion radicale au quatrième acte de la pièce d’Ibsen, ce qui  démultiplie du coup la puissance d’un texte qui part d’une dimension écologique (la pollution de l’établissement thermal d’une petite ville provinciale), pour s’étendre à la question du rapport d’un individu à des pouvoirs publics obnubilés par l’argent, à l’asthénie du peuple et à la pusillanimité des relais d’opinion.

 

S’ajoute à ce cocktail détonnant ce qui relevait au début d’une improvisation de Nicolas Bouchaud et qui s’est finalement intégré à la mise en scène, sur le rapport du comédien au public. Cela ne fait qu’amplifier le succès, pour ne pas dire le triomphe de cette pièce qui n’en reste pas moins clivante et aura fait partir quelques spectateurs outrés avant la fin du spectacle.

 

La mise en scène de cet Ennemi du peuple est proprement éblouissante et l’équipe qui entoure Jean-François Sivadier  pour les décors, lumières et costumes, a su créer une ambiance crépusculaire. Quant à la distribution, elle est homogène et magistrale. Nicolas Bouchaud est porteur des interrogations d’un médecin ayant raison contre tous, en particulier contre son propre frère, Préfet interprété par Vincent Guédon, Cyril Bothorel jouant le beau-père et le batelier, Sharif Andourat le journaliste passant de gauche à droite, Agnès Sourdillon, la femme du médecin, Jeanne Lepers, sa fille, Stephen Butel, le représentant des petits propriétaires.

 

De nombreuses lieux ont été touchés depuis mars 2019 par cet Ennemi du peuple : Grenoble, Paris (Odéon), Lille, Chatenay-Malabry, Lyon (Les Célestins), Dunkerque, Caen, Clermont-Ferrand, Perpignan, Strasbourg (TNS), Angers, Luxembourg, Marseille (La Criée), Saint-Quentin-en-Yvelines. Le succès aura été partout au rendez-vous et la critique dans l’ensemble dithyrambique.

 

Les comédiens que nous avons rencontrés dans une des manifestations qui rappelait plusieurs problématiques de la pièce d’Ibsen terminent, nous ont-ils dit, certaines représentations d’Un ennemi du peuple par un appel et un soutien à la grève. D’où cette question, qui nous renvoie à la harangue finale de Nicolas Bouchaud par rapport au public : la puissance du traitement artistique de problématiques philosophiques et politiques, a fortiori ancrées dans l’actualité, peut-elle sortir une partie du peuple qui se considère comme éclairée de son bocal néo-libéral et l’entrainer à une autre action que théâtrale ?

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