Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

Blog d'étude critique et académique du fait maçonnique, complémentaire de la revue du même nom. Envisage la Franc-Maçonnerie comme un univers culturel dont l’étude nécessite d’employer les outils des sciences humaines, de procéder à une nette séparation du réel et du légendaire et de procéder à la prise en compte de ce légendaire comme un fait social et historique.

« (Très) cher cinéma français » de Éric Neuhoff

Benjamin Rathery

 

Au départ, (Très) cher cinéma français  de Éric Neuhoff (Albin Michel, 2019) se présente comme une charge enlevée - et en colère - contre le cinéma français contemporain. En 1977, Eddy Mitchell chantait dans La Dernière séance (1977) : « La lumière revient déjà », aujourd’hui Éric Neuhoff constate la panne générale : « Il est temps de rallumer les lumières. » Pourquoi pas. Même si ce n’est pas très original.

 

Car il y a déjà eu des diagnostics sans concession sur l’état de notre cinéma qui aime tant à se féliciter du nombre de spectateurs en salles sans prendre le temps de regarder qui sont et où vont ces spectateurs. Ainsi, en 2016, Olivier Babeau dans deux articles « Un diagnostic critique » et « L’oubli du marché » (19 février 2016) proposait une longue étude argumentée et ouvrait plusieurs débats sur les publics, le système de production et les soutiens... Sur ce sujet, (Très) cher cinéma français apporte peu d’arguments nouveaux et même se montre moins convaincant parce que l’auteur n’arrive pas à sortir de sa nostalgie pour le cinéma d’avant. Mais à la différence d’Anton Ego, le critique gastronomique de Ratatouille (de Brad Bird, 2007) qui finit par retrouver le goût des saveurs de son enfance, il ne retrouve jamais le goût du cinéma d’antan sur les écrans d’aujourd’hui.

 

Dans sa colère contre le cinéma et ses réalisateurs, la charge pamphlétaire peut être drôle : « Pour punir les réalisateurs, il faudrait les obliger à passer un week-end avec un de leurs personnages. » Mais elle demeure enracinée dans la nostalgie et bien ciblée contre les femmes : « Rendez-nous le temps du whisky et des p’tites pépées » ; « Les femmes étaient encore magiquement belles sur les trottoirs du boulevard Saint-Germain qui était à double sens » ; « L’époque manque de ces sorcières à la perversité infinie » ; « Qui nous rendra les garces d’antan ? »

 

Car la seule vraie « originalité » de cet essai est son sexisme daté et permanent. Les femmes dégustent avec une fixation particulière sur Isabelle Huppert : « Un pays où Isabelle Huppert est considéré comme la plus grande actrice est un pays qui va mal » ; « Elle est sexy comme une biscotte. » Tout le reste est du même tonneau : « Qu’est-ce que le cinéma, après tout, sinon se retrouver dans un lit avec de jolies filles ? » C’est du (super) male gaze. Les jeunes et nouvelles actrices « disparaissent sans laisser de traces » ; « Généralement, elles ne tardent pas à enlever leur petite culotte avec la prestesse d’une gymnaste des anciens pays de l’Est » ; « Il y a un truc qui cloche. Jadis, les films étaient faits pour voir des femmes plus belles que nos voisines de pallier. Cela n’est plus de saison. »  Les actrices sont décrites avec « genoux cagneux et jambes en X, cheveux filasses et fesses en goutte d’huile » ; « Assez de ces demoiselles gentilles, aux rondeurs incertaines, ces gourdasses sans cesse au bord des larmes, qui marchent les pieds en dedans, ont les genoux qui se touchent, des mains de musaraigne. » Les reproches envers le cinéma français disparaissent alors sous les propos sexistes parce que nous sommes encore au temps navrant où c’est « le prix à payer pour les chefs-d’œuvre. » (1). D’ailleurs, le pamphlet a été couronné par le prix Renaudot.

 

________________________

1. Dans son article « Sexisme et misogynie: plongée dans le ʺMasque et la Plumeʺ, l’émission phare de France Inter », Marine Turchi évoque l’émission du 9 septembre 2018 : « Alors que l’émission revient un jour sur la scène traumatisante vécue par l’actrice Maria Schneider sur le tournage du ʺDernier Tango à Parisʺ (piégée par Bertolucci et Brando, qui avaient simulé par surprise une scène de viol), Éric Neuhoff justifie : ʺEst-ce que ce n’est pas le prix à payer pour les chefs-d’œuvre ?ʺ » (Médiapart, 2 février 2020).
Retour à l'accueil
Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article