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CRITICA MASONICA

CRITICA MASONICA

Etude Critique et Académique du fait maçonnique, reflets de la revue. Envisage la Franc-Maçonnerie comme un univers culturel dont l’étude nécessite d’employer les outils des sciences humaines, de procéder à une nette séparation du réel et du légendaire et de procéder à la prise en compte de ce légendaire comme un fait social et historique.


Lectures confinées / Christian Le Bart : « Petite sociologie des gilets jaunes - La contestation en mode post-industriel »

Publié par Rédac' sur 26 Février 2021, 14:33pm

Catégories : #Livres

Jean-Pierre Bacot

Pas si petit que cela, cet essai produit par l’un des meilleurs sociologues français, est en tout cas très dense. Des dizaines d’ouvrages en tous genres ont été publiés depuis que le premier rond-point a été occupé, le 17 novembre 2018, relevant souvent de témoignages intéressants. Mais il s’agit là d’une étude socio-politique s’appuyant essentiellement sur un corpus de presse écrite et de télévision et qui permet, entre autres aspects, une étude de la réception du phénomène. De nombreux extraits et/ou verbatim nous sont proposés par ce spécialiste des phénomène sociaux comme autant d’exemples de cette aventure originale. La caractérisation sociale de base des gilets jaunes est connue : c’est une population ouvrière, employée, ou issue de la toute petite bourgeoisie, avec un sentiment de double déclassement, géographique et financier.

Pour Christian Le Bart, le choix de l’engagement de ces contestataires relève d’une volonté de sortir de la logique institutionnelle, et ce dans un cadre sociétal devenu liquide, concept qu’il emprunte à Zygmunt Bauman[1]. Les gilets jaunes se sont également formés comme une somme d’individus plutôt que comme une organisation. Les quelques responsables autoproclamés ayant émergé, qui s’appuyaient souvent sur le nombre de likes sur Facebook, furent en effet très vite désavoués. C’est en fait toute la « grammaire » que pratiquent partis, syndicats et groupes divers qui s’est vue rejetée, jusqu’au refus de déclarer les manifestations et à l’échec total de la constitution de listes à quelque élection que cela fût.

Nul besoin de proposer une explication de gravure sur le symptôme qui nous fut offert d’une société post-industrielle largement individualisée portée en l’occurrence par des personnes qui, pour déclarer détester un néo-libéralisme qui les aura laissées sur la touche, n’en sont pas moins marquées par son éclatement et, peut-être aussi par un soupçon de mémoire anarchiste.

Le fait que le président Emmanuel Macron soit rapidement devenu le principal, sinon l’unique objet de la détestation des gilets jaunes, vient en partie du fait que le pouvoir qu'il incarne se soit concentré sur une personne et que, pour reprendre la formule d’Ernst Kantorowicz[2], l’Élysée ait choisi d’aller directement au contact, abandonnant toute « sacralité », refusant également les médiations qui sont le rôle traditionnel des corps intermédiaires. Du coup, cela valut des remarques macroniennes d’anthologie comme « les carburants, c’est pas bibi » ou des « je m’en occupe personnellement ».

Le sociologue précise que, plutôt que d’annoncer des pratiques post-démocratiques, un tel fonctionnement -accepté dans les deux sens- renverrait davantage à ce qui se passait avant la Révolution, avec un Souverain qui délivrait de temps en temps passe-droits et grâces à ses sujets. Christian Le Bart note in fine à ce propos : « Quant à l’État, il n’est pas très loin au terme du basculement constaté, de se voir accusé de souiller tout ce qu’il touche ».

Les politiques, comme les médias, auront connu de grandes difficultés à saisir le mouvement des ronds-points, peinant à trouver des interlocuteurs au-delà des « micros-trottoirs ». Le grand débat, décidé en décembre 2018 par le pouvoir, ne parviendra pas à enrayer le processus de contestation qui verra encore, en mars 2019, des violences urbaines éclater et faire de nombreux mutilés chez ceux qui avaient choisi une méthode de guérilla contre les forces de l’ordre, qui répliquèrent violemment.

Ce petit ouvrage très dense, paru aux Presses Universitaires de Rennes, est à conserver, surtout si le mouvement, aujourd’hui très essoufflé, devait reprendre dans la période que les historiens appelleront peut-être celle de l’après vaccin. Dans la négative, ce que le mouvement des gilets jaunes aura présenté comme nouveauté -ravissant certains et en inquiétant d’autres- s’ajoutera à la liste qui s’allonge des essais manqués d’ébranler le système.

* * *

Pour aller plus loin :

Rappelons que notre revue Critica masonica et ce blog  se sont déjà penchés sur ce sujet avec l’article « Trois défis après les gilets jaunes » de Thomas Chambers et George Curtis, paru dans le numéro 13 en 2019.

Retrouvez également la bibliographie de l’auteur de l’ouvrage, Christian Le Bart : https://univ-droit.fr/universitaires/26780-christian-le-bart.

 

[1] Zygmunt Bauman, La vie liquide, Le Rouergue/Chambon, 2006.

[2] Ernst Kantorowicz, Les Deux Corps du roi. Essai sur la théologie politique au Moyen Âge, Gallimard, 1989.

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