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CRITICA MASONICA

CRITICA MASONICA

Etude Critique et Académique du fait maçonnique, reflets de la revue. Envisage la Franc-Maçonnerie comme un univers culturel dont l’étude nécessite d’employer les outils des sciences humaines, de procéder à une nette séparation du réel et du légendaire et de procéder à la prise en compte de ce légendaire comme un fait social et historique.


« La vie psychique du racisme - Tome 1. L’empire du démenti », de Livio Boni et Sophie Mendelsohn

Publié par Rédac' sur 7 Avril 2021, 13:25pm

Catégories : #Livres

Jean-Pierre Bacot

C’est en partant de l’œuvre d’Octave Mannoni (1899-1999), philosophe, ethnologue, puis psychanalyste lacanien, que Livio Boni et Sophie Mendelsohn ont écrit ce livre (publié par La Découverte), après un long travail effectué au sein du « Collectif de Pantin », commencé en 2018.

Mannoni œuvrait à Madagascar comme ethnologue, poète, botaniste et photographe au moment de la révolte de 1947. Après un affreux massacre dans lequel les tirailleurs sénégalais furent impliqués par le gouvernement colonisateur et qui fit autour de 100.000 morts, elle devait conduire à l’indépendance de l’île. Prié de renter en France pour cause de sympathies anticolonialistes, il arriva à Paris l’année suivante. Alors qu’il avait commencé une analyse avec Jacques Lacan, il publia en 1950 une Psychologie de la colonisation qui fut davantage appréciée dans sa traduction anglaise qu’en France et dont le contenu est ici repris.

C’est en effet cette œuvre (rééditée après sa mort par Maud Mannoni, également psychanalyste et son épouse) que nos auteurs mettent en dialogue avec d’autres textes. Ils le font en particulier avec ce qu’écrivait Franz Fanon, qui fit paraitre en 1952 Peaux noires et masques blancs. Livio Boni et Sophie Mendelsohn sont, comme le fut Mannoni, deux psychanalystes lacaniens. Le premier est spécialiste des études postcoloniales, notamment de la réception des auteurs critiques occidentaux en Inde. Il est également directeur de programme au collège de France. La seconde est une praticienne et théoricienne, créatrice du collectif de Pantin, continuatrice de la parole du maître qui prophétisa en 1972 que le racisme avait devant lui un bel avenir.

Dans une démarche des plus honnêtes, se confrontant sans cesse à la réfutation de leur pensée par des auteurs venus d’autres disciplines, Livio Boni et Sophie Mendelsohn vont chercher chez Mannoni au-delà d’un nécessaire processus de « décolonisation de soi », de quoi travailler « l’envers inconscient de la scène coloniale », une sorte de vie psychique collective (certes pas d’inconscient collectif, pas de Young à l’horizon !). Le racisme se joue aujourd’hui dans un registre postcolonial, nul ne l’ignore, mais il s'agit d'essayer de comprendre pourquoi et, surtout, comment  il se (re)construit-il toujours? 

Aucune des deux postures postcoloniales ne semble aujourd’hui tenable, pas davantage qu’hier, qu’il s’agisse d’un retour de l’universalisme, ou d’une revendication identitaire. La rencontre du sujet avec le désordre du monde et la différence ne se traitent pas d’un trait de plume et les lectures que les uns et les autres font de leur vécu réel ou fantasmé sont antagonistes.

Le racisme est analysé comme une croyance, mais en même temps une connaissance menacée. En effet le colon et/ou le raciste sait/savent confusément qu’il ne peut exister d’infériorité de l’Autre, mais le besoin revient sans cesse d’être rassuré sur le fait qu’il existe tout de même une différence, pour que la position mentale ne soit pas intenable et, dans ce processus , la personne devient de plus en plus violente. C’est l’empire du « démenti » permanent, mot freudien que les auteurs ont préféré à « déni », pour traduire l’allemand Verleugnung. Le raciste d’aujourd’hui habite dans la post-colonie et vit dans une tension mentale qui, certes, ne l'excuse pas.

La question sexuelle et celle de la jouissance, l’une des notions-clef du lacanisme, ne sont jamais loin puisque c’est la virilité qui est aussi symboliquement en jeu, le « Sauvage » étant toujours supposé être doté d’une puissance hors norme, ce qui nécessite immédiatement une déqualification/disqualification pour en quelque sorte rééquilibrer la pensée du raciste. D’où cette idée qu’un début de solution du problème viendrait des femmes, les pères ne pouvant plus jouer un rôle-référent.

Ces idées sont formulées dans cet ouvrage en langue lacanienne, avec une qualité littéraire doublée de préciosités. Cela dit l’analyse est serrée et l’hommage fait à Octave Mannoni comme précurseur d’une démarche commençant par la décolonisation de soi est méritée. On peut en effet penser ce que l’on veut, au nom d’une rationalité et d’une analyse des déterminations sociales, de la lecture psychanalytique du racisme. Mais force est de constater que tout ce qui a été pensé sur le racisme par d’autres disciplines a fait chou blanc. Quant aux freudiens classiques, s’ils se sont intéressés à l’antisémitisme, ils n’ont pas dit grand chose de ce qui gangrène encore et toujours les imaginaires et les discours.

Au moment de sa réédition, le livre de Mannoni fut étrillé par Maurice Bloch dans la revue Terrain, n° 28, mars 1997, sous le titre : « La psychologie au secours du colonialisme ». Mais quoi qu’il en soit de cette bataille d'idées, la question du racisme reste intacte et qui s’y attaque en profondeur mérite d’être lu.

Cet ouvrage est publié aux éditions de la Découverte, 15 €. Un tome 2 est annoncé.

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