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Blog d'étude critique et académique du fait maçonnique, complémentaire de la revue du même nom. Envisage la Franc-Maçonnerie comme un univers culturel dont l’étude nécessite d’employer les outils des sciences humaines, de procéder à une nette séparation du réel et du légendaire et de procéder à la prise en compte de ce légendaire comme un fait social et historique.

« Réparer les cerveaux. Sociologie des pertes et des récupérations post-AVC » de Muriel Darmon

Jean-Pierre Bacot

La sociologie mène à tout, même à l’hôpital. Muriel Darmon, directrice de recherche au CNRS, spécialiste à la fois de l’univers médical (nous lui devons un précédent ouvrage sur l'anorexie[1]) et des processus de socialisation, a réussi à s’intégrer à une équipe hospitalière de neurologie. Nous ne saurons pas laquelle, les noms ayant été volontairement changés. L’essentiel est que, de longs mois durant, l’auteure de cet ouvrage a pu observer les différences sociales et de genre chez des victimes d’accidents vasculaires cérébraux (AVC) dans le double processus d’identification et de récupération des fonctions atteintes.

Ces disparités pourraient, nous dit Muriel Darmon, se vérifier sur d’autres pathologies d’origine neurologique, mais c’est autour de cet AVC que la recherche est menée. Preuve est désormais faite, après de nombreuses études que celle-ci vient conforter dans un style plus directement sociologique, qu’un capital culturel élevé aide non seulement à équiper le cerveau, mais aussi à formaliser les pertes fonctionnelles et à mieux les prendre en charge. Avec un âge et une gravité égaux, les différences sociales prennent toute leur part non seulement chez le ou la malade, mais aussi dans le regard des équipes médicales.

De fait, les exercices de rééducation semblent mal adaptés à des publics populaires et, a fortiori, à celles et ceux qui ne maîtrisent pas la langue française, même si des efforts sont menés pour pallier ces difficultés. Qui aurait avancé, sans pareille enquête, que les différences de classe mais aussi de genre jouaient à ce point dans la gestion des pertes, dysfonctionnements qui peuvent être diversement reçus par les victimes d’AVC ?

Quant à la constatation selon laquelle les femmes récupèrent moins bien que les hommes de ce type d’accident, les causes biologiques qui ont été avancées semblent solides, mais elles n’excluent pas un rapport avec les origines environnementales, économiques et sociales de ce décalage. Il est possible que la surmortalité des femmes par rapport aux hommes et leur plus faible récupération réside en partie, outre le fait qu’elles vivent plus longtemps que les hommes, dans les conditions de leur prise en charge et dans leur propre vision des conséquences. Il faudra d’autres enquêtes pour affiner cet aspect.

Ce livre, d’une lecture agréable, quelque austère qu’en soit le sujet, nous montre que les malades les plus pauvres veulent sortir plus vite de l’hôpital, tandis que d’autres, davantage dotés en termes de capital financier et culturel, chercheront à peaufiner leur convalescence. On apprend aussi que certains progrès notés par le patient et/ou sa famille et ses proches ne seront pas pris en compte par l’équipe médicale, car ne faisant pas partie des protocoles, ou n’étant pas inscrits dans un « horizon d’attente », comme aurait dit Hans-Robert Jauss.

Les derniers chapitres reprennent la notion de socialisation en insistant sur la forme scolaire que prennent les modules de remise en état des malades. Cet aspect dont les soignants n'ont que trop peu conscience accentue l'aspect de classe puisque celles et ceux qui ont eu un problème avec l'école apprécient fort peu qu'on leur rappelle ce qui les a déjà fait souffrir

Dans sa conclusion, l’auteure qui se réclame de la sociologie critique et d’un héritage bourdieusien creuse un aspect passionnant, le fait que l’habitus (la manière d’être) se traduit de manière neuronale. C’est un autre point de vue, même s’il n’y a pas antagonisme, que celui du neurobiologiste Jean-Pierre Changeux qui parle, depuis son livre « L’homme de vérité »[2], d’épigénétique. La collection « laboratoire des sciences sociales », dans laquelle parait cet ouvrage de Muriel Darmon aux éditions de la Découverte, est dirigée par Bernard Lahire, que cite Muriel Darmon et dont nous avons eu l’occasion de rendre compte des travaux.

 

[1] Muriel Darmon, « Devenir anorexique. Une approche sociologique », éditions La Découverte, 2008.

[2] Jean-Pierre Changeux, « L’homme de vérité », éditions Odile Jacob, 2002.

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