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Blog d'étude critique et académique du fait maçonnique, complémentaire de la revue du même nom. Envisage la Franc-Maçonnerie comme un univers culturel dont l’étude nécessite d’employer les outils des sciences humaines, de procéder à une nette séparation du réel et du légendaire et de procéder à la prise en compte de ce légendaire comme un fait social et historique.

« Sexties, les filles du terrain vague » de Benoît Bonte

Julien Vercel

L’histoire que raconte Benoît Bonte (éditions P.L.G., 2020) est celle de « filles » de papier dessinées par des mecs qui ont multiplié les héroïnes aussi déterminées que dénudées aux éditions du Terrain vague.

Pourtant celui qui a permis tout cela n’était pas dessinateur : Éric Losfeld fut l’éditeur de 16 albums de bandes-dessinées de 1964 à 1973 et le directeur de la librairie-maison d’édition « Le Terrain vague ». C’était un grand amateur d’érotisme et, entre 1955 et 1962, il avait même publié ce qui serait bien la première BD pornographique : Suzanne, écolière d’amour. Ce n’est pas son unique « première fois », il y en aura d’autres jusqu’en 1973 quand il sera contraint de revendre sa maison d’édition. Benoît Bonte raconte comment « le concept même d’une bande dessinée POUR adultes est réellement né à cette époque ». Car Losfeld voulait inscrire la BD dans son temps résumé ainsi : « aujourd’hui les seins nus sont exhibés sur les plages de Saint-Tropez. Demain ce sera à Paris, dans la rue, qu’il s’agisse ou non de belles poitrines ».

Parmi les 16 albums du Terrain vague, 6 sont devenus de grands classiques : Barbarella ; Les aventures de Jodelle ; Saga de Xam ; Epoxy ; Pravda et Valentina.

Barbarella de Jean-Claude Forest est d’abord publié en feuilleton à partir de 1962 dans V magazine puis en album au Terrain vague en 1964. Ses traits sont empruntés à ceux, non de Brigitte Bardot, mais de Colette Forest, l’épouse de l’auteur... puis de Jane Fonda en 1968, dans le film de Roger Vadim.

Les aventures de Jodelle de Guy Peellaert sortent en 1966, sans prépublication et l’album peut donc être considéré « comme l’un des premiers ʺromans graphiquesʺ de l’histoire de la BD ». L’année suivante sort Saga de Xam de Nicolas Devil et Jean Rollin, « peut-être le premier ʺconcept albumʺ de la BD française » selon Thierry Groensteen (1), délicate façon de recouvrir de « concept » les conséquences de la consommation de substances diverses.

Quant à  Epoxy de Jean Van Hamme et Paul Cuvelier publié en 1968, c’est « la première bande dessinée intégralement érotique et conçue comme telle dès le début » (les personnages d’une action se situant dans l’antiquité évoluent toujours nus !). La même année Guy Peellaert, sur un scénario de Pascal Thomas, publie Pravda la surviveuse qui avait commencé en feuilleton dans Hara-Kiri en 1967. Pravda emprunte les traits de « Françoise Hardy, visage anguleux, regard sombre et silhouette longiligne ».

Enfin, 1969 est également une première fois, puisque Valentina de Guido Crepax, coiffée comme Louise Brooks, vit ses fantasmes sadomasochistes très librement dans un album rempli de citations érudites qui le font échapper à un érotisme « grand public », Benoît Bonte le qualifiant même d’« une des premières, sinon la première, bande dessinée ʺintellectuelleʺ de son histoire ».

Malgré ce beau palmarès, Éric Losfeld se caractérisait aussi par son « incapacité à faire des choix pertinents, [son] manque de culture BD, [ses] emballements irréfléchis, etc... » et une obstination à publier malgré ses dettes. Dans son essai, Benoît Bonte raconte donc aussi l’histoire des 10 autres albums du Terrain vague qui ne sont pas devenus des « classiques »... l’un des derniers chapitres étant intitulé « La queue de la comète ». Mais quelle comète !

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1. Thierry Groensteen, Les Sixties. Années utopies, Somogy, 1996.

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