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Blog d'étude critique et académique du fait maçonnique, complémentaire de la revue du même nom. Envisage la Franc-Maçonnerie comme un univers culturel dont l’étude nécessite d’employer les outils des sciences humaines, de procéder à une nette séparation du réel et du légendaire et de procéder à la prise en compte de ce légendaire comme un fait social et historique.

Point de vue / Faut-il faire un plat des « zemmourades » aux olives

Le billet d’humeur d’Augustine

 

« Monsieur Zemmour a du mérite : il donne envie de faire dans la nuance. Commençons par ses conclusions. Il veut que toute personne ayant la nationalité française porte un prénom bien français – Chantal, Pierre ou Paul. On le comprend. Il veut que la France soit propre comme un linge au sortir d’une machine à laver. C’est un point de vue. Suivons-le jusqu’au bout : faisons le ménage dans les noms de famille par la même occasion. D’abord le sien : Zemmour est un mot arabe qui veut dire klaxon [et non « olive » comme l’a affirmé par erreur Jean-Luc Mélenchon, en confondant avec un mot berbère]. Il a tort de se priver de la version française d’un nom qui lui va comme un gant. Le klaxon est la parfaite métaphore de son combat. Tut-tut-tut ! Garez-vous et laissez-moi passer » (1).

Contrairement à Bruno Mégret qui lui s’est affranchi en son temps de Jean-Marie Le Pen, Éric Zemmour (2), véhiculeur de la pensée d’extrême droite tout en se réclamant de la tradition gaulliste, reste de façon incontestable l’héritier de la pensée lepéniste, allant puiser le pire dans l’idéologie du maître : le racisme ordinaire du « bougnoule », c’est ainsi que Jean-Marie Le Pen qualifiait les arabes lors d’une interview en 1987 (3). Pas davantage qu’il n’hésite à reprendre un des thèmes de campagne du Front National : « Un million d’immigrés, c’est un million de chômeurs en plus… » qui, il le sait, reste très mobilisateur pour un certain public de campagne électorale, ajoutant que les problèmes économiques rencontrés par les Français ne sont que les conséquences des mauvaises mesures des gouvernements successifs de droite comme de gauche, tout comme la non-réponse du président Macron à la colère des Gilets jaunes et à sa non-gestion de l’immigration. Éric Zemmour comme le Front National de Jean-Marie Le Pen à son époque, rejette tous les partis politiques sans distinction aucune.

Éric Zemmour se présente comme le sauveur d’une France dépravée, rongée par son immigration, brandissant la menace du « grand remplacement » et la perte de nos fondamentaux virils. Il promet à qui veut bien l’entendre qu’il va sortir la France de la crise dans laquelle elle se trouve... Sauf que son discours de pré-rentrée en campagne ne propose aucune mesure concrète et constitue encore moins un programme.

Ses seules préconisations sont en effet un redressement de la moralité des Français avec des mesures qui s’apparentent aux idées d’une droite conservatrice dure, désireuse d’ordre caché sous la sécurité, idées qui brandissent la patrie, la famille, l’école, nous assurant qu’elles seraient la solution à la crise économique du pays sans préciser comment bien entendu. Avec l’immigration en toile de fond, il caractérise le danger le mieux identifié pour certains, dans notre beau pays France « l’étranger ». Il le ressasse continûment dans toutes les émissions qu’il anime, tout autant que dans les éditoriaux qu’il rédige pour Le Figaro, les articles qu’il signe dans les journaux. Quant à ses livres, ils sont de véritables « lavages de cerveau » dignes de la plus redoutable littérature propagandiste. Son dernier livre s’intitule La France n’a pas dit son dernier mot. On la croyait pourtant morte lors d’un précédent ouvrage, Le suicide français, la voilà qui bougerait donc encore, le temps d’écouler les stocks et/ou de préparer une candidature à la présidence de la République ?

Le point culminant de la stratégie de démarcation d’Éric Zemmour est sans doute ce « grand remplacement » qui reste son dada tout comme celui des droites extrêmes ! « Le concept, clé de voûte de la popularité d’Éric Zemmour, séduit largement dans les droites radicales, sans pour autant faire l’unanimité. Un vocable jugé trop complotiste par Marine Le Pen. Et la petite musique est devenue fanfare. Composé il y a dix ans par un obscur écrivain dandy, Renaud Camus, le thème du ʺgrand remplacementʺ a un temps été cantonné aux seules marges : ici à l’honneur dans une convention sans lendemain visant à unir les droites extrêmes ; là dans le manifeste d’un terroriste ayant massacré, en 2019, 51 personnes à Christchurch (Nouvelle-Zélande). De fait, la formule prétend décrire un phénomène assez radical : en France, le peuple autochtone (comprenez : les Blancs) serait en voie de disparition sous l’effet de l’immigration extra-européenne. Le tout avec la complicité, si ce n’est la volonté consciente, d’une élite mondialisée. De tabou, l’expression est ensuite passée au niveau d’un quasi-lieu commun, ânonné à longueur de matinales ou de plateaux télés par nombre de politiques de droite plus ou moins extrêmes » (4).

Nos médias, qui affectionnent plus que tout les stars diaboliques de la politique, hier Jean-Marie Le Pen, aujourd’hui Éric Zemmour, ont fait de ce dernier une vedette, le présidentialisant avant même qu’il se soit officiellement déclaré candidat. Les instituts de sondage dont l’éthique s’efface devant à une bonne commande, portent, à la date du 9 octobre 2021, Éric Zemmour devant Marine Le Pen avec 17% d’intentions de vote, le positionnant ainsi au second tour face à Emmanuel Macron. Et le polémiste nous promet de dire dans quelques semaines s’il ira ou n’ira pas à la présidentielle de 2022.

En attendant ce jour fatidique, juste un petit retour sur son livre qui en dit long sur ce personnage à la pensée nauséabonde. Même si, sur le fond, son livre n’avance rien de bien nouveau, l’obsédé Zemmour y écrit que la « submersion migratoire » menacerait l’existence même de la nation. « Le ʺgrand remplacementʺ n’est ni un mythe ni un complot, mais un processus implacable (…). Cette question identitaire rend subalternes toutes les autres, même les plus essentielles ». L’ensemble du livre décline ses obsessions racistes et homophobes, il voit l’immigration musulmane comme une « radicalisation exterminatrice », nous prédisant une guerre civile prochaine. Il écrit : « La Seine-Saint-Denis est l’emblème de ce grand remplacement », comparant le département au Kosovo : « Le Kosovo est l’avenir de la Seine-Saint-Denis ; la Seine-Saint-Denis est l’avenir de la France ». Ajoutons que dans son livre peu de politiques et de journalistes trouvent grâce à ses yeux. Même si parfois cela porte à sourire, il n’en reste pas moins que les propos sont d’une rare méchanceté : Étienne Mougeotte (qui vient de nous quitter) est « servile et obséquieux » ; Dominique Baudis « un séducteur professionnel un peu fat » ; François Bayrou « ce bon judas béarnais (…). Machiavel de cour d’école. [Spécialiste] « des coups tordus de sous-préfecture » ; Michel Noir, que « plus personne n’ose appeler “grand con” ». Quant à Valérie Pécresse, « son livre est d’une rare vacuité »

L’historien des idées Stéphane François a mis en évidence combien le racisme, qu’il soit biologique ou culturel, « fait partie des constantes de la Nouvelle Droite » (5). Il montre que l’Europe y est considérée comme assaillie par l’immigration, celle-ci étant présentée comme une invasion voire une colonisation, préfigurant le fantasme du « grand remplacement » aujourd’hui installé dans l’espace médiatique. L’auteur rappelle également que ces thèses se fondent sur une conception de l’Europe comme ensemble culturel cohérent, ancré dans une prétendue « continuité raciale depuis près de 30 000 ans ». Par ailleurs quand on lui demande « Qu’est-ce-que l’extrême droite ou les extrêmes droites ? », Stéphane François répond : « J’emploie rarement le terme d’extrême droite. J’emploie celui d’extrême droite radicale ou d’extrême droite identitaire. On entend par là, et je ne suis pas le seul, les mouvements qui (…) ont du mal à accepter les valeurs des Lumières. Ce sont des mouvements antirépublicains et antidémocrates, même s’ils jouent le jeu de la démocratie. En plus, ils définissent un ennemi. En l’occurrence, depuis quelques années, l’ennemi est clairement affiché : l’Arabo-musulman ». Et il précise sur les différents extrémismes, de droite et islamistes « Clairement. C’est une construction en miroir, l’un répond à l’autre. Dans ces milieux de droite français ou européens, il y a une assimilation, une essentialisation même du musulman à l’islamiste ou au terroriste. Ceux qui n’embêtent jamais personne, que l’on ne voit pas, que l’on entend peu, qui vivent paisiblement leur foi, sont assimilés de fait à une cinquième colonne. (…) La théorie de la ʺrémigrationʺ vise tous les musulmans ». Cette théorie de la « rémigration » est encore un des grands thèmes d’Éric Zemmour quand il nous rase tous les matins en s’imaginant Président !

Et comment réagissent les obédiences maçonniques face à la montée exponentielle des « zemmourades » ?

Seul pour l’instant, le Grand-maître du Grand orient, Georges Sérignac, a accordé un entretien au journal Le Monde (7). Il a notamment déclaré que son organisation proposera pendant la campagne présidentielle « d’échanger », « à l’exclusion de ceux d’extrême droite », c’est-à-dire Marine Le Pen et Éric Zemmour. Georges Sérignac est en revanche prêt à discuter avec l’extrême gauche et salue même les « propositions nouvelles de solutions alternatives, qu’elles viennent de Xavier Bertrand ou de Jean-Luc Mélenchon ». S’il dénonce « l’outrance du mouvement décolonial ou indigéniste », il juge cependant qu’il peut « s’expliquer » par l’oppression passée. Refusant de prononcer le nom d’Éric Zemmour, il parle d’un « polémiste révisionniste, négationniste, défenseur de Pétain ». Il dénonce un monde politique prisonnier de la « surenchère » et « des clashs sur des sujets monomaniaques, presque obsessionnels, à l’exemple de l’islam ». Pour le leader franc-maçon, les médias sont en partie responsables de la situation, puisque celles-ci mettent en avant le polémiste « sous prétexte qu’il ʺdit des chosesʺ qu’une certaine partie de la population penserait ». Quant au poids des francs-maçons sur la campagne présidentielle, il rappelle : « nous avons plus de 1 370 loges, qui comptent en moyenne de 30 à 40 membres. Ces derniers ont une famille, une activité professionnelle, un engagement politique… les idées se diffusent ainsi ».

Il est vrai que nous n’aspirons pas au repos.

____________________

1. Dominique Eddé, romancière et essayiste libanaise, « Éric Zemmour rêve d’un pays arrêté dans l’espace et dans le temps », Le Monde, 5 octobre 2021.

2. Éric Justin Léon Zemmour est né à Montreuil, le 31 août 1958. Il est issu d’une famille française d’Algérie (Blida et Constantine). Sa famille arrive en France durant la guerre d’Algérie. Il se définit comme un Français d’origine berbère et a été élevé dans la tradition juive.

3. Jean-Marie Le Pen, documentaire d'Ali Magoudi et Pierre Jouve, 1987.

4. Stéphane François, Extrême droite et ésotérisme : retour sur un couple toxique, Critica Masonica, numéro spécial n° 1, janvier 2016.

5. Stéphane François, La Nouvelle Droite et ses dissidences. Identité, écologie et paganisme, Lormont, Le Bord de l’eau, coll. « Documents », 2021.

6. Stéphane François : « Il ne fait pas bon d’être musulman en Europe », entretien par Linda Lefebvre, saphirnews.com, 19 avril 2019.

7. Georges Sérignac, « Grand Orient de France : ʺTout discours antirépublicain est à combattreʺ », entretien par Abel Mestre, Le Monde, 3 octobre 2021.
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F
Bonjour
Je regrette que vous consacriez autant de temps et d'énergie à Monsieur Zemmour, un de ces nombreux polémistes dont l'histoire est pleine. En faisant cela premièrement vous faites exactement ce que font les médias que vous critiquez pour avoir donné de l'importance à Monsieur Zemmour.
Mais beaucoup plus grave, vous ne vous interrogez pas sur les raisons qui fondent le "succès" de ce polémiste et de ses idées, semblable en cela aux politiques qui ont développé depuis les années 80 (date de la la montée de Le Pen) une dialectique de forme plutôt que de fond, basée sur un déni et coupée en cela du réel.
Il n'est pas interdit de réfléchir plutôt que passer son temps à commenter.
Bien fraternellement
Jacques Fiorentino
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A
Cher Jacques Fiorentino,
Je vous invite à relire mon billet d’humeur dont il me semble que l’objet essentiel n’est pas qu’Éric Zemmour mais aussi les idées qu’il défend, à savoir, celles d’une droite extrême à laquelle il appartient. Il m’apparaît difficile de faire l’impasse sur celui qui prétend devenir le président de la France, même si à ce jour il ne s’est pas déclaré officiellement car soyez certain que s’il parvient à réunir ses 500 signatures, il se présentera à la présidence de la République française. Par ailleurs, il ne faut pas confondre les articles qui dénoncent les idées nauséabondes de certain·e·s futur·e·s candidat·e·s avec les articles qui ne servent qu’à en attiser les braises….
L
Réfléchir plutôt que commenter? Vaste débat. N'y a-t-il pas à craindre qu'une intervention qui est conforme à vos idées, qui leur fait écho, soit parée du titre de réflexion? Alors que si cette intervention n'est pas conforme à vos souhaits elle soit seulement un commentaire? Ce que vous venez d'écrire en réponse à Augustine, tel va le considérer comme réflexion, tel autre n'y verra que commentaire. Non? S'il vous semble que Augustine a péché par manque d'exposition des "raisons qui fondent le "succès" de ce polémiste, peut-être allez-vous nous livrer ces raisons? Ce sera très pédagogique pour nous ici, en manque de ce savoir, et nous aurons tous à y apprendre beaucoup. Mais il est encore bien trop tôt pour savoir si nous y apprendrons à partir de réflexions ou de commentaires. J'ajoute, et on voudra bien m'excuser de céder facilement à un trait d'humour, qu'un commentaire n'a jamais voulu dire comment taire. Bien Fraternellement également.