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Blog d'étude critique et académique du fait maçonnique, complémentaire de la revue du même nom. Envisage la Franc-Maçonnerie comme un univers culturel dont l’étude nécessite d’employer les outils des sciences humaines, de procéder à une nette séparation du réel et du légendaire et de procéder à la prise en compte de ce légendaire comme un fait social et historique.

« La fabrique des transclasses » de Chantal Jaquet et Gérard Bras (dir.)

Julien Vercel

Alors que, pour les uns, « l’ascenseur social » serait en panne, alors que, pour les deuxièmes, les « premiers de cordée » ne doivent surtout pas être découragés et que, pour les troisièmes, il faudrait redonner toute sa place à la « promotion au mérite », Chantal Jaquet (déjà autrice des Transclasses ou la non-reproduction, Presses universitaires de France, 2014) et Gérard Bras dirigent ce nouvel ouvrage paru en 2018 aux Presses universitaires de France. L’intérêt essentiel et bienvenu est de « faire entendre à travers la polyphonie des textes ou des récits la voix singulière de transclasses et de faire résonner leur parcours de façon à rendre compte d’une condition commune qui les unit par-delà des différences irréductibles ».

Dans l’introduction, « Transclasses : fabrique contre mérite », Chantal Jaquet définit la notion de « transclasses » comme ceux qui « contrarient le déterminisme social, sans pour autant l’invalider ». Le néologisme « transclasse » forgé par l’autrice est neutre à la différence d’autres termes à connotation morale comme « transfuge ». Ainsi, est transclasse « dans une société donnée quiconque a quitté sa classe d’origine et a vu son capital économique, culturel et social changer, en tout ou partie »... en ascension ou en descente !

La première partie est historique. C’est Gérard Bras qui l’ouvre avec Michelet, Le parcours de l’historien du XIXe siècle permet d’illustrer une façon de « monter » en « restant peuple ». Rester soi, « c’est ne pas chercher à imiter en vue de complaire, en particulier ne pas chercher, quand on est dominé, à singer les dominants ». C’est donc ne pas être affecté par l’envie. « Rester peuple », c’est « tenir ensemble quelque chose des deux termes, origine et arrivée ».

Puis Ronan de Calan étudie la figure du « pur littérateur en déclassé volontaire » en  montrant combien 1848 a marqué une rupture. Avant 1848, il s’agissait surtout pour l’artiste de ne pas tomber en bourgeoisie, mais, après, l’artiste ne s’affilie pas au mouvement ouvrier et rallie plutôt l’idée d’une aristocratie des lettres, « une noblesse sans nom, sans fief et sans féal, sans fortune non plus, mais une aristocratie de l’idéal ». L’artiste est de fait réintégré dans la bourgeoisie, car soit il travaille comme un forçat (Théophile Gautier), soit il est rentier (Gustave Flaubert), soit il vit d’un second métier (Stéphane Mallarmé). Du coup, le dandysme qui transforme la vie même en œuvre d’art est la dernière tentative d’échapper à la bourgeoisie : « être écrivain sans œuvre, c’est peut-être le ʺsummumʺ de l’aristocratie, qui retrouve à la fois l’art de l’éloquence ʺen situationʺ et le mépris pour une activité frivole et somme toute entachée de bourgeoisie ».

Enfin Paul Pasquali s’intéresse à ces « migrants » sociaux qui intègrent les filières d’élite. La critique est bien argumentée, car ces mesures d’ouverture ont une portée faible et même accentueraient le sentiment d’illégitimité : la consécration scolaire demeure ambigüe et la voie d’accès anormale... activant la peur de la chute ; le spectre des origines et la crainte de la « fausse note » parmi les heureux bénéficiaires !

La deuxième partie propose des histoires de transclasses avec plusieurs témoignages, mêlant récits personnels et analyses. La troisième partie se penche notamment sur l’école normale des instituteurs comme « lieu transclasse » dans les années 1970 puis sur les cumuls de questionnements quand la personne transclasse est issue de l’immigration.

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