Blog d'étude critique et académique du fait maçonnique, complémentaire de la revue du même nom. Envisage la Franc-Maçonnerie comme un univers culturel dont l’étude nécessite d’employer les outils des sciences humaines, de procéder à une nette séparation du réel et du légendaire et de procéder à la prise en compte de ce légendaire comme un fait social et historique.
Julien Vercel
Alors que les célébrations de la naissance de François Mitterrand, né le 26 octobre 1916, s’achèvent, plusieurs personnalités se disputent son héritage : c’est la culture de gouvernement pour les uns, c’est l’union de la gauche pour les autres. En revanche, personne ne se rappelle comment et dans quelles circonstances François Mitterrand est devenu le chef du Parti socialiste (PS) au congrès d’Épinay de 1971et a ainsi fait l’unité autour de lui pour conquérir le pouvoir… Et pourtant ! Et pourtant la démarche pourrait inspirer Emmanuel Macron s’il voulait bien dépasser la seule aventure personnelle et médiatique et s’inscrire dans une véritable stratégie politique.
Petit retour sur l’histoire de ce congrès.
Depuis 1969, Alain Savary dirige le Nouveau parti socialiste (NPS), succédant à la Section française de l’Internationale ouvrière (SFIO). Mais le NPS est divisé entre des courants s’inspirant de la social-démocratie et d’autres s’inspirant du marxisme.
Quant à François Mitterrand, il n’est pas adhérent du PS, il dirige la Convention des institutions républicaines (CIR), mais dispose d’une certaine popularité depuis 1965 quand il a mis Charles de Gaulle en ballotage lors de l’élection présidentielle. Pour s’imposer à la tête du PS lors du congrès d’Épinay, il agrège d’abord la CIR avec des catholiques de gauche tels ceux d’Objectif socialiste dirigé par Robert Buron ; des radicaux et des républicains. Mais pour obtenir la majorité, il s’allie également à deux tendances plus éloignées de la CIR : il s’agit du Centre d'études, de recherche et d'éducation socialiste (CERES) dirigé par Jean-Pierre Chevènement et du groupe dirigé par Gaston Deferre et Pierre Mauroy, tous les deux opposés à la direction d’Alain Savary. En trois jours, François Mitterrand adhère au PS, en devient premier secrétaire et sera bientôt chargé de conclure un programme de gouvernement avec les autres formations de gauche !
Alors 2017 = 1971 ? Emmanuel Macron est bien à l’extérieur d’un parti, l’actuel PS, qui est englué dans des divisions doctrinales et des rivalités personnelles entre « socio-libéraux », « socio-démocrates » et « frondeurs » comme l’était le NPS en 1971. Comme François Mitterrand, Emmanuel Macron est régulièrement accusé d’être de droite, de venir du milieu catholique pour l’un, du milieu de la banque pour l’autre, tout aussi hostile à la gauche. Il lui faut également trouver sa « caution de gauche », c’était le CERES pour François Mitterrand, Emmanuel Macron devra obtenir le soutien de Robert Badinter, Christiane Taubira… Bref d’une personnalité à la moralité et à l’engagement indiscutables.
Si l’on veut pousser un peu plus loin le petit jeu des concordances entre 2017 et 1971 à gauche pour qu’Emmanuel Macron ramasse la mise, il lui reste au moins à intégrer trois autres leçons mitterrandiennes sur la conquête du pouvoir.
La première leçon pour conquérir le pouvoir, c’est qu’un parti et ses réseaux sont nécessaires. Il faut des militants, des relais comme des sources d’informations, il faut nourrir son action autrement que par les conseils d’un cabinet en communication ou les flatteries des courtisans. Or, jusqu’à présent, Emmanuel Macron a fait le choix de s’appuyer sur les medias et l’opinion, en court-circuitant les corps intermédiaires.
La deuxième leçon, liée à la précédente, c’est qu’il n’est pas possible de séduire un parti en niant le clivage entre la droite et la gauche. Des passerelles, voire des contrats de gouvernement sont toujours possibles entre ces deux camps, mais aucun responsable ne s’est installé durablement dans le paysage politique en brouillant ces repères.
Enfin, la troisième leçon concerne la capacité de traduire une ambition personnelle en aventure collective. Cela nécessite de définir une stratégie à moyen terme. Pour François Mitterrand, il s’agissait de s’émanciper de l’hégémonie du Parti communiste et même de s’imposer comme la force centrale et gouvernementale de la gauche. Pour Emmanuel Macron, une stratégie clairement énoncée fait encore défaut.
Outre ces trois leçons à méditer, Emmanuel Macron devra aussi surmonter deux handicaps.
Le premier est la croyance indéfectible qu’il semble afficher en la force de la persuasion. Lorsqu’il était ministre de l'Économie, de l'Industrie et du Numérique, il a ainsi passé de longues heures à expliquer les dispositions de la fameuse « loi Macron » à chaque parlementaire : « C’est l’explication, la pédagogie, ce que j’ai longuement fait au Parlement, qui permet de dépassionner le débat et d’avancer » (1er mars 2016). C’était bien : le ministre se montrait accessible, il prouvait sa réelle volonté de débat. Mais un président doit savoir trancher, c’est-à-dire fixer les limites du dialogue et arbitrer. Surtout, en période d’attentats, laisser croire que la persuasion gouvernerait désormais toute chose, y compris la force, relèverait d’une imposture couteuse politiquement et, surtout, humainement.
Le second handicap est la figure du « traitre » que ne manqueront pas de lui coller les partisans de François Hollande. Or, en politique, les traitres ne sont guère populaires.