Blog d'étude critique et académique du fait maçonnique, complémentaire de la revue du même nom. Envisage la Franc-Maçonnerie comme un univers culturel dont l’étude nécessite d’employer les outils des sciences humaines, de procéder à une nette séparation du réel et du légendaire et de procéder à la prise en compte de ce légendaire comme un fait social et historique.

Jean-Pierre Bacot
L’article le plus original et en même temps le plus intéressant du n° 60 de Franc-maçonnerie magazine (janvier-février 2018) est celui que nous propose Pierre Mollier. L’auteur est allé dénicher une tentative de création au début du XIXème siècle d’un 34ème degré au Rite écossais ancien et accepté (REAA), intitulé « Pacificateur américain, prince des tropiques ». Il y a peu de chances que des maçons, même les plus entreprenants et amateurs de nouveautés anciennes, cherchent à le réactiver. On le comprendra en lisant Pierre Mollier qui avance on ne peut plus prudemment sur un terrain brûlant, mais qu’on ne peut que remercier d’apporter du grain à moudre à une sociohistoire des débuts du REAA en France.
En 1804, des milliers d’anciens colons reviennent de Saint-Domingue, cette ile comprenant alors l’actuel Haïti, lieu de commerce et d’esclavage généralisé, place importante du fameux « commerce triangulaire ». Rappelons que ce système consistait à amener de force des Africains en Amérique pour en faire des esclaves producteurs de denrées précieuses pour les Européens, essentiellement le sucre et le café. Les esclavagistes chassés par l’indépendance de l’île reviennent à Paris après la guerre civile. Parmi eux, on trouve nombre de maçons ramenant avec eux un système en 33 grades que leur avait fourni le célèbre Étienne Morin. Mais, explique Pierre Mollier, les dignitaires de l’Empire vont rapidement prendre le contrôle sur cette structure qu’ils veulent socialement élitiste. Cambacérès va devenir Grand Commandeur dès 1806. Vers la fin de l’Empire, en 1813, Germain Hacquet sera le seul « américain » à faire encore partie du Suprême conseil, les autres étant écartés.
C’est au sein d’une marginalité imposée par le pouvoir politique que va naître une volonté d’alternative revancharde dans l’esprit de certains nostalgiques, avec à leur tête La Hogue, beau père de Grasse-Tilly, qui était alors prisonnier des Anglais. Un clan des sept va fonder à Paris « l’Ordre illustre et militaire des pacificateurs américains chevaliers princes des tropiques ». Cet ordre qui voudrait maintenir un Suprême conseil de Saint-Domingue en exil se donne comme but la reconquête de la colonie perdue. Se désignant comme futurs officiers supérieurs de l’armée de la revanche sinon de la vengeance, richement décorés, les membres de l’Ordre ont un mot de passe : « Haïti », réponse : « 1813 ». Les travaux se ferment sous l’acclamation « Gloire éternelle aux illustres vengeurs du Nouveau monde ! »
Imaginons donc un 35ème degré dont le décor serait à choisir sans triangle et dont l’acclamation serait : « Gloire au frère Etienne de Polverel et à Léger-Félicité Sonthonax qui signèrent l’abolition de l’esclavage » (Voir, notamment sur cette question : Jacques de Cauna, « Polverel et Sonthonax, deux voies pour l'abolition de l'esclavage », Outre-Mers. Revue d'histoire, Année 1997, 316 pp. 47-53).
Sinon, dans les nombreux articles de ce numéro de Franc-maçonnerie magazine, signalons celui de Jean-Moïse Braitberg : « Militaires et francs-maçons, les liaisons dangereuses » et une entrevue d’Hélène Cuny avec les responsables de la franc-maçonnerie féminine turque qui nous laissera quelque peu sur notre faim, eu égard à l’évolution de ce pays qui n’est pas évoquée, pas davantage que ne l'est la question de la mixité.