Overblog Tous les blogs Top blogs Associations & ONG
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU

Blog d'étude critique et académique du fait maçonnique, complémentaire de la revue du même nom. Envisage la Franc-Maçonnerie comme un univers culturel dont l’étude nécessite d’employer les outils des sciences humaines, de procéder à une nette séparation du réel et du légendaire et de procéder à la prise en compte de ce légendaire comme un fait social et historique.

Plus qu’oublié : Jules Mary (1851-1920) - Le Rocambole (n°105-106)

Jean-Pierre Bacot

Vous connaissez Jules Mary ? Nous non plus. Et pourtant, ce fut l’un des romanciers populaires les plus lus entre 1880 et 1920. C’est ce genre de personnage important en son époque, mais oublié, depuis que la revue Le Rocambole aime à remettre en lumière depuis plus d’un quart de siècle. Encore faut-il, et de cette exigence la rédaction s’explique en introduction de ce numéro 105-106, millésimé printemps-été 2024, posséder en magasin suffisamment de renseignements biographiques et bibliographiques pour se lancer dans ce type d’aventure.

Avec cette éthique, Daniel Compère, qui dirige le dossier s’attaque à cet écrivain ardennais qui vécut de 1851 à 1920. Le chercheur aura abattu un travail immense, commencé jadis dans un séminaire universitaire. Il débute par une lecture critique de la biographie quelque peu euphorisante qu’écrivit en 1908 Jules Mazé, Jules Mary, sa vie, son œuvre. Très classiquement, Mary commença par publier dans des journaux, puis produisit un nombre impressionnant de nouvelles, de contes et de romans, dont certains furent adaptés par lui au théâtre et par d’autres au cinéma.

C’est le roman judicaire qui le rendit célèbre. Publié dans le Petit Journal en 1886-1887 et parallèlement en volume, puis en fascicules, Roger la Honte fut dans ce style un énorme succès. Il fut adapté à l’écran par André Cayatte en 1946. Auparavant, de nombreux films et ciné-romans avaient décliné l’oeuvre de Mary. C’est dans les années 1950 que l’oubli commença à s’installer. Compère publie pas moins de neuf articles de journal et d’interviews parus entre 1897 et 1922 qui nous permettent de mesurer ce que fut la réception de cette œuvre romanesque à son époque.

Christophe Marécaille s’attache aux débuts de Jules Mary au Courrier Républicain, et dresse l’inventaire complet des fictions qu’il publia dans ce quotidien populaire parisien. L’écrivain s’était déjà installé dans une production massive.

Adeline Guérin s‘empare de « l’étrange aventure éditoriale de Roger la Honte », qui inspira de nombreux dessinateurs et affichistes multiplia les éditions, notamment à la Librairie illustrée et chez Rouff. La seule qui soit actuellement disponible est celle de la Collection Bouquins de Laffont, en 2001, mais elle est amputée de plusieurs passages. Ainsi en va-t-il de la littérature populaire, on n’hésite pas à en modifier le contenu, ce qui constitue une incontestable marque de mépris.

Robert Bonaccorsi étudie la double figure de l’innocent et du coupable dans  pas moins de dix-sept romans judiciaires. Ils relèvent pour le chercheur qui reprend les typologies d’Umberto Eco et Antonio Gramsci d’une démarche « politique-sentimentale » et d’une pensée déiste a–religieuse (Dieu est parfois invoqué en l’absence totale des prêtres).

Alfu prend à bras le corps un autre aspect d’importance : Jules Mary et la question allemande. L’écrivain voue une « haine éternelle »  à une nation qu’il voit comme agressive et même annexionniste. Sur ce plan là, comme pour l’absence de religion, Mary aura été porteur, par le caractère massif de sa production, d’un outil de construction de l’idéologie dominante.

Christophe Marécaille revient ensuite sur une autre double figure, celle du médecin et de l’assassin. Erreurs, médicales, simulations, hypnose, autant de situations dont Mary a usé pour essayer de tromper son lectorat. « Nous ne sommes pas obligés d’être consentants », conclut l’auteur de l’article.

Daniel Compère propose pour conclure son étude une bibliographie chronologique, avec un classement par genre. 76 romans, 23 récits et nouvelles, 12 pièces de théâtre, mais aussi une bonne centaine de titres alternatifs montrent dans quelle jungle a navigué notre ami chercheur.

Deux petits articles terminent ce dossier imposant, la filmographie que décline Shanaz Barday et « Un incontournable tombé dans l’oubli » par Alfu, qui explique  ainsi cet oubli d’un Mary qui fut en son temps un auteur important : « C’est avant tout parce que la quantité de production et de diffusion a toujours été considérée par les élites prescriptrices comme une tare, mais aussi parce que le roman populaire, sauf d’admirables exceptions, est une littérature éphémère, dans ses supports, comme le journal quotidien, comme dans ses thèmes ». On ne saurait mieux dire.

En Varia, on trouvera d’abord « Les nouvelles révélations de Rocambole » consacrées par Jérôme Serme au magazine Lui, non pas la déclinaison française de Playboy, apparue dans le paysage fin 1963, mais un autre titre qui publia en 1959-1960 des articles en tous genre, dont des romans photos déjà déshabillés.

Jean-Luc Buard poursuit avec la deuxième partie de sa recherche sur les articles rares ou inédits de Jean-Jacques Bridenne (1913-1969). Ce dernier est bienvenu chez Rocambole dans la mesure où il écrivit sur des écrivains oubliés, mais aussi sur George Sand et sur la littérature enfantine. Philippe Kassarian revient sur le dernier numéro de la revue (103-104) pour présenter une « nouvelle moisson de vampires ».

Le numéro se termine par les rubriques classiques consacrées aux autographes et aux pseudonymes, avant deux contes de Jules Mary, présentés par Daniel Compère, Les lapins du Père-Lachaise (1884) et La Guérite (1888).

Redisons pour conclure que sans cette revue, désormais semestrielle, la littérature populaire ne pourrait bénéficier d’une telle sauvegarde. L’un des prochains numéros sera consacré au romancier polonais Henryk Adam Aleksander Pius Sienkiewics (1846-1916), dont on ne se souvient généralement que par un seul roman, qui eut rapidement un succès international, fut très souvent adapté et qui se passe à Rome au temps de l’Empereur Néron, Quo Vadis ? (1896). Ce succès, peut être dû aux jeunes lectrice et lecteurs étudiant le latin, ne fut pas pour rien dans l’obtention du prix Nobel en 1905.

Retour à l'accueil
Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article