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Blog d'étude critique et académique du fait maçonnique, complémentaire de la revue du même nom. Envisage la Franc-Maçonnerie comme un univers culturel dont l’étude nécessite d’employer les outils des sciences humaines, de procéder à une nette séparation du réel et du légendaire et de procéder à la prise en compte de ce légendaire comme un fait social et historique.

« L’invention de la science-fiction en France » (et son entrée à l’Université), de Jean-Jacques Bridenne

Jean-Pierre Bacot

Nous continuons ici notre petite série consacrée à la littérature dédiée à l’histoire de la science-fiction, avec un classique, étonnamment oublié dans le remarquable dictionnaire Un siècle de Science fiction de Jean-Pierre Andrevon que nous avons chroniqué récemment. Il s’agit de la thèse soutenue en 1952 à l’université de Lille par Jean-Jacques Bridenne (1913-1969), sous le titre « La littérature d'imagination scientifique au 19e siècle ». Statisticien de formation, mais passionné de SF, il soutint son doctorat en littérature.

Les éditions Encrage viennent de proposer l’édition de ce travail pionnier, dans la précieuse collection érudite « les papiers de Rocambole », ouvrage préparé et commenté par Jean-Luc Buard, de manière diaboliquement détaillée avec une préface de Gérard Klein, sous le titre « L’invention de la science-fiction en France, les héritiers de Cyrano » (un titre qui rend hommage à Savignien Cyrano de Bergerac, auteur de L’autre Monde ou Histoire comique des États et Empires de la Lune, œuvre publiée en 1655, et qui relève très probablement de la première œuvre de science-fiction française).

Si ce texte était resté jusqu’aujourd’hui inédit, son auteur n’était pas inconnu des spécialistes, loin s’en faut, Jean-Jacques Bridenne ayant en effet publié en 1950 chez Dassonville un premier ouvrage, La Littérature française d'imagination scientifique. Il avait fourni ensuite, de 1953 à 1958, des articles au mensuel Fiction, et à d’autres revues spécialisées de la même époque et avait donc largement participé à la montée en puissance d’un genre qui allait très vite trouver son public.

L’auteur a également œuvré au phénomène Fandom, apparu dans les années 1960, autour de fanzines (publications à faible diffusion) comme Ailleurs, animé par Pierre Versins et de revues telles Désiré de Jean Leclercq.

N° 10 de la revue Fictions 1954, ce numéro comprend un article de Bridenne :
« Jules Robida, le Jules Verne du crayon »

L’œuvre et les recherches de celui que l’on peut considérer comme un pionnier sont mises en lumière, avec un panorama introductif consacré à l'arrivée de la science-fiction américaine en France entre 1949 et 1953, laquelle précéda la naissance d’une littérature francophone. Cette étude complète ce que fit Bridenne dans « La science-fiction, un nouveau genre littéraire ? » (Étude parue en 1952 dans Lectures culturelles). On trouvera également dans ce livre divers documents, en particulier un entretien avec l’auteur, daté de 1950, et des articles biographiques, parus après le décès prématuré de Bridenne en 1969.

L’ouvrage comprend un index et une chronologie des œuvres françaises étudiées, textes auxquels il sera utile de se référer au gré des lectures que l’on pourrait faire. Ce ne sont pas les découvertes qui manqueront.

On ne peut que saluer ce travail de remise en mémoire, dirigé par le rédacteur en chef du Rocambole, qui tient compte des recherches les plus actuelles et qui en fait un ouvrage indispensable aux innombrables spécialistes et passionnés de science-fiction, un genre foisonnant dont le succès public ne se dément pas, après trois quarts de siècle.

Bridenne explique bien dans la période charnière qu’il étudie comment la science-fiction eut à gagner sa légitimité en piochant à la fois dans la littérature « légitime » et les romans pour l’enfance. Certains craignaient qu’elle fasse concurrence au roman policier. Aujourd’hui, la concurrence est pacifiée et l’on peut même repérer quelques hybrides.

À propos du lectorat de cette science-fiction, David Morin Ulmann anthropologue de la modernité a publié en 2011 Que disent de nous les civilisations extraterrestres ? Il a mis en ligne un article intitulé « Éléments pour une sociologie des publics de la S-F ». Il note (…) « qu’il s’agit de très gros lecteurs, souvent très cultivés, y compris de tradition classique, mais portés sur les sciences et tout l'imaginaire (et la fascination) qui peut l'accompagner, ou bien de scientifiques de formation (socio démographiquement surreprésentés chez les amateurs) épris de littérature. Or, au-delà du fait d'être (considéré comme) un genre mineur, la S-F cumule une seconde tare, très française, reposant sur la fracture entre culture/enseignement littéraire et culture/enseignement scientifique. C'est un genre à part, parce qu'il tend à réconcilier les deux, ce que notre système d’éducation admet mal. »

Le livre de Jean-Jacques Bridenne, mis en forme par Jean-Luc Buard se doit de figurer dans toutes les bibliothèques de passionnés, et ils sont légion, sans oublier un grand nombre de collections spécialisées (le blog, incontournable pour les spécialistes, de Papy Dulaut en propose pas moins de 433). Mais il existe aussi d’autres blogs, des sites, des revues-papier, en Français et dans d’autres idiomes, bref tout un monde de l’imaginaire né au milieu du XIXème siècle et structuré au milieu du XXème, ce que Bridenne aura exemplifié pour le futur.

Il se vend en France chaque année plus de trois millions d’ouvrages de littérature de l’imaginaire, dont une bonne moitié pour la seule SF. Toujours pour citer le blog de Papy Dulaut, la plus longue série aura été celle de Perry Rhodan, saga allemande créée en 1961 et dont la version française parut dès 1966. On en est au 45ème cycle, avec pas moins de 3 300 volumes, neuf auteurs mobilisés et un milliard d’exemplaires vendus au total. Vous avez dit littérature marginale ? C’est à une véritable explosion et à une mondialisation du genre que l’on a assisté, dans laquelle la France aura connu une place de choix, hommage étant évidemment rendu aux auteurs étatsuniens.

On rappellera enfin que dans le numéro 48 de Quinzinzinzili (automne 2023) dont nous avons rendu compte en son temps, Olivier Messac a rendu hommage à Jean-Jacques Bridenne, dans un numéro presque entièrement dédié aux origines de la Science-fiction. Régis Messac avait fait quelques années avant la même démarche que lui, en soutenant une thèse sur le roman policier et en insistant déjà sur l’imaginaire scientifique.

Jean-Luc Buard et Daniel Compère signent également dans cette édition une bibliographie complète de Jean-Jacques Bridenne, développant celle qui était parue en 2017 dans le n°80 de Rocambole. On trouvera aussi plusieurs éléments concernant l’existence de l’auteur et les hommages qui lui furent rendus à l’occasion de son décès prématuré.

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