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Blog d'étude critique et académique du fait maçonnique, complémentaire de la revue du même nom. Envisage la Franc-Maçonnerie comme un univers culturel dont l’étude nécessite d’employer les outils des sciences humaines, de procéder à une nette séparation du réel et du légendaire et de procéder à la prise en compte de ce légendaire comme un fait social et historique.

Meckert-Amila, Les dilemmes d’un grand du polar

Jean-Pierre Bacot

Avant propos : pourquoi proposer sur ce blog des notes de lecture ? Tout simplement parce que nous vivons une incontestable modification anthropologique qui fait que nous passons désormais un long temps de disponibilité de notre cerveau sur les réseaux dits sociaux, organisés pour cultiver l’addiction par les magnats de la Silicon Valley ou de la Chine et que nous voyons la lecture comme l’un des antidotes possible.

Certes, ce que nous présentons ici se trouve en ligne, mais nous ne pouvons rien contre la crise des supports papier, qui voit les revues mourir les unes après les autres ou, dans le meilleur des cas, espacer leur parution, ou encore choisir de publier en ligne.

De plus, à regarder attentivement ce que propose la toile, on s’aperçoit que la paresse règne en maîtresse : reproduction des quatrièmes de couverture répétée à l’envi. À l’exception de quelques sites et blogs spécialisés et de bienfaisantes revues et magazines survivants, la critique est moribonde, et pas seulement en termes de littérature. Nous remercierons donc les éditeurs de livres et de revues qui nous font confiance et nous permettent de rendre compte de leurs publications. Face à cette situation catastrophique, nous ne nous résolvons pas à baisser les bras. La pierre ne se dégrossira pas toute seule et pour répandre des connaissances, encore faut-il les acquérir.

 

En pleine guerre, Jean Meckert (1910-1995) a commencé à écrire des romans dans un registre que l’on avait commencé à définir comme « prolétarien », un genre qui était déjà passé de mode après la Libération. Malgré la reconnaissance critique pour ses qualités littéraires, et, notamment, son acceptation par un éditeur prestigieux, Gallimard, ses débuts furent difficiles.

Son premier manuscrit ; La Marche au canon (au double sens de celui qui tue surtout les sans-grades et de celui que l’on boit pour oublier les horreurs de la guerre) fut refusé et ne sortit des limbes qu’en 2005, grâce aux éditions Joëlle Losfeld. La notoriété de Meckert commença mezzo vocce avec la parution dans la collection blanche de Gallimard du roman Les Coups, en 1941, réédité avec succès en 1972, puis en 1993, avec rien moins qu’une préface d’André Gide, une postface d’Annie Lebrun et une lettre de l’auteur. Le livre, bien que remarquable, soulèverait aujourd’hui de nouvelles objections, dans la mesure où le narrateur devient violent avec sa femme, faute de trouver les mots pour exprimer sa pensée.

Ayant commencé à travailler à 13 ans, Meckert a débuté  son existence en vivant de petits métiers, à Paris dans les ateliers du quartier de Belleville, puis dans des bureaux. Il lisait beaucoup, avait appris l’anglais tout seul, tandis que germait en lui l’idée de devenir écrivain. L’homme au marteau suivit parut en 1943, dans la prestigieuse collection blanche de Gallimard. Le roman fut, lui aussi, réédité, bien plus tard, chez Losfeld en 2006, de même que La Lucarne (1945), repris en 2004 (même éditeur). Dernier opus de cette série prolétarienne, Nous avons les mains rouges (1947) repris par Encrages en 1993 et Losfeld en 2020. Ce dernier livre fut mal reçu par les milieux de la Résistance communiste à qui l’auteur reprochait, en gros, de n’avoir pas fini le travail après guerre vis à vis des collaborateurs.

L’une des raisons pour lesquelles cet ouvrage fut apprécié par certains et détesté par d’autres est que son auteur acceptait de lutter contre la violence avec, par exemple, des résistants qu’il imaginait justement poursuivre leur tâche après guerre par la chasse aux collabos. Meckert n’était pas marxiste, mais pas tout à fait anarchiste non plus, dans la mesure où il montre souvent les cas de révolte individuelle comme des impasses.

Pour celles et ceux qui souhaiteraient approfondir l’œuvre et le personnage, comme l’ambiance sociale et littéraire de l’époque, nous conseillerons la lecture d’un très bon ouvrage de Pierre Gauyat : Jean Meckert, du roman prolétarien au roman noir contemporain, paru aux éditions Encrage, collection travaux, n°56, 2013 (27 euros – hélas en rupture de stock). Ce livre, issu d’une thèse, inscrit avec force détail l’œuvre, le style et les positions éditoriale et idéologique de Meckert-Amila ( nom sonnant américain qu'il prendra en  entrant dans la séries noire à la demande de Duhamel). Si ce n’est l’heureuse féminisation aujourd’hui d’un paysage hier très masculin, Gauyat nous éclaire sur des problématiques qui nous parlent encore. Il montre bien en particulier ce qu’il en est de la dialectique entre roman populiste et prolétarien, la prégnance du communisme, ainsi que les thématiques proches de celles de Simenon, notamment le monde des éclusiers, mais avec des personnages issus du peuple, y compris parfois des paysans mal dégrossis. Pierre Gauyat parcourt dans le détail les référents, les modes d’écriture d’un écrivain pour qui le monde ouvrier, puis employé, de basse condition demeure le référent principal. Il analyse ensuite son activité d’auteur de polars américanisés et, enfin, la dialectique entre l’histoire et les référents idéologiques.

Quoi qu’il en soit de l’accueil positif de certains grands noms de la littérature dès l’entrée de Meckert dans le sérail, ce n’est pas dans son registre réaliste et politiquement engagé qu’il put gagner sa pitance. Comme il le dit un jour en substance, « la Blanche ne me nourrissait pas, je suis allé dans la Noire ». Du coup, il fera plus que décupler les tirages de ses livres et sortira de la misère financière

C’est en effet la rencontre avec Marcel Duhamel (1900-1977), le patron d’une Série Noire qui prend son envol dès son démarrage en 1945  avec la traduction des maîtres anglo-saxons, qui relança Meckert. La Série Noire a en effet commencé par publier les auteurs américains du roman noir (Raymond Chandler, Dashiell Hammett, Horace Mac Coy, etc.,), eux même influencés par la grande crise économique de 1929 et ses dégâts sociaux.

Cette prégnance de l’univers venu d’outre-Atlantique est telle en ces années d’après-guerre que Meckert devra prendre un pseudonyme (John, puis Jean Amila) dès son premier ouvrage, « adapté de l’américain par Jean Meckert », paru en 1950 (n°53 de la Série Noire). Suivront pas moins de 18 titres jusqu’à 1982. Les spécialistes, comme Didier Daeninckx, considèrent qu’il est un pionnier de que l’on appellera le néo-polar, ce qu’Annie Collovald et Erik Neveu ont défini comme le passage du gauchisme politique au gauchisme littéraire (Revue Sociétés et représentations, 2001) Didier Daeninckx emploiera à propos de Meckert-Amila cette belle formule : « l’inconnu du noir express ».

Effectivement trop peu (re)connu à cette époque, Amila ne fut pas ce que l’on appelait à son époque un écrivain engagé, au sens qu’il n’accola jamais son nom à des pétitions et ne participa pas à des manifestations. Mais cela ne l’empêcha pas de prendre des positions critiques extrêmement courageuses et il le paya très cher. En effet, enquêtant sur les essais nucléaires français dans le Pacifique et sur le rôle des Services secrets, il fut sauvagement agressé par un commando de barbouzes en 1975, en sortant de l’ORTF. Il avait 65 ans. Frappé notamment à la tête, il subit des traumatismes sévères, puis une dépression, dont il mit sept ans à guérir, période pendant laquelle il n’écrivit rien. Il est probable que certains n’ont pas apprécié son livre La Vierge et le Taureau, qui remettait en cause les essais nucléaires français dans le Pacifique.

Comme de bien entendu, ses agresseurs ne furent jamais retrouvés et les presses de la Cité retirèrent lâchement l’ouvrage de la vente. Amila racontera une partie de son existence dans Comme un écho errant, que Gallimard refusera et qui sera édité bien après sa mort, en 2012, par Joseph K. éditions.

Après avoir repris la plume, notre auteur produisit quelques romans d’espionnage et de science-fiction apocalyptique, en utilisant parfois d’autres pseudonymes. Son dernier texte, Balcon d'Hiroshima, vingtième et unième et dernier roman policier, parut en 1985 dans la collection Série Noire, avec le numéro 2007.

Aujourd’hui les frontières entre la littérature dite de genre et celle qui n’ose plus se dire légitime sont fort heureusement devenues poreuses et les auteurs n’ont plus à se chercher de pseudonyme, ni même une légitimité, qu’il s’agisse du polar ou de la science-fiction, lorsqu’ils passent d’un registre à l’autre.

Meckert-Amila aura assumé une sorte de transition. Il fut d’abord un créateur classique, bien que profondément novateur, puis fut porté, pour survivre, par le vent d’Amérique, pour en venir enfin à une synthèse personnelle. Nous ne pouvons qu’inciter lectrices et lecteurs soit à rechercher les éditions originales s’ils sont collectionneurs, soit à acquérir les rééditions modernes que propose Gallimard, parfosi en livre de poche. Cet écrivain mérite le respect, son parcours est éclairant, pour ne pas dire exemplaire.

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