Blog d'étude critique et académique du fait maçonnique, complémentaire de la revue du même nom. Envisage la Franc-Maçonnerie comme un univers culturel dont l’étude nécessite d’employer les outils des sciences humaines, de procéder à une nette séparation du réel et du légendaire et de procéder à la prise en compte de ce légendaire comme un fait social et historique.
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Jean-Pierre Bacot
Avant-propos : Nous inaugurons avec cet article une nouvelle formule qui marque l’évolution de ce blog Critica. Tout en publiant régulièrement des articles courts, nous voulons laisser la place à des recherches de plus grande dimension que nous séquencerons. Nous frisons aujourd’hui les 700 abonnées, ce qui laisse espérer aux autrices et auteurs un lectorat supérieur a celui qu’offrent bien des revues qui cherchent à survivre sous forme papier. La rédaction de Critica est donc prête à recevoir vos propositions et vous en remercie par avance.
Cet article sera diffusé en deux parties, les 28 et 30 mars 2025.
Sous le titre contestable, inutilement publicitaire, Le Parrain rouge, sous-titré : Pierre Lambert, les vies secrètes d’un révolutionnaire, François Bazin vient de signer la première et remarquable biographie d’un personnage assez mal connu, malgré le rôle qu’il a joué pendant plusieurs décennies dans la politique française et singulièrement dans son versant progressiste et laïque.
Pierre Bussel, patronyme francisé en Boussel par l’état-civil, est né à Paris en juin 1920, d’un père tailleur qui deviendra fou et d’un mère courage, issus tous deux d’un Sthetl de l’Empire des Tsars d’où ils avaient fui les pogroms. Ce fut, au début de son existence, un vrai fils de la République, un pauvre, en même temps qu’un cas exceptionnel d’émancipation. Marqué très jeune d’un côté par la laïcité et l’athéisme et, parallèlement, par l’esprit révolutionnaire, Boussel a suivi un parcours qui explique que soient si nombreux à la Libre Pensée et plus largement, dans la gauche laïque, celles et ceux qui se sont plus ou moins longtemps inscrits dans sa mouvance. C’est dans les années 1990 que l’opération d’infiltration réussit sur cette libre Pensée fondée un siècle plus tôt. Mais, nous explique François Bazin, cela échoua avec la Ligue des Droits de l’Homme.
Masculiniste, ne dédaignant pas les formules homophobes, se montrant très tôt grand séducteur, réputé bon vivant, Boussel fut finalement, dès son époque, un politicien à l’ancienne, partageant avec Robespierre son caractère incorruptible.
Ce n’est qu’à la fin de sa vie, dans un entretien avec Jean Birnbaum et Brigitte Bouvier au printemps 2002 (dans le cadre d’une série de 25 émissions consacrées sur France Culture à des dirigeants trotskistes) qu’il accepta de revenir sur son passé. Comme pour nombre de militants de son époque il ne considéra jamais sa personne comme un sujet principal et fut d’une totale discrétion sur sa vie privée. Nous n’insisterons pas ici sur ce que cette biographie en révèle. Pour ce qui est de l’engagement politique, le livre de Bazin, aussi passionnant soit-il, est parfois difficile à lire tant on se perd dans les allégeances de et à Pierre Lambert. Essayons cependant de nous y retrouver.
L’entrée en politique et en syndicalisme
En 1936, celui qui était encore Pierre Boussel, quitta l’école, survivant de petits métiers ouvriers après s’être s’engagé dans le mouvement communiste. Il s’installa à Montreuil, dont le PCF avait conquis la Mairie l’année précédente. Ancré au cœur de la citadelle rouge, se réclamant très vite d‘une conscience de classe, il ne tarda pas à ruer dans les brancards. Ainsi, lorsque Pierre Laval s’en alla pactiser à Moscou avec Staline, il demanda des explications et alors qu’il n’avait encore aucune idée de celui qui fondera la quatrième internationale en 1938, il se fera exclure des jeunesses communistes à quinze ans. On lui reprochera un « trotskisme avéré » et il en sera à jamais vacciné contre les staliniens qu’il vouera toute son existence aux gémonies.
Fréquentant les premiers militants trotskistes, il adhérera brièvement à la SFIO, puis au Parti Socialiste Ouvrier et Paysan où se trouvent derrière Marceau Pivert beaucoup d’anciens membres de la tendance « Gauche révolutionnaire » de la « vieille maison » socialiste, un parti où Trotsky avait demandé à ses partisans de se réfugier, une structure où Boussel connaitra sa deuxième exclusion.
Marceau Pivert était membre du Grand Orient depuis 1919 (loge « l’Etoile polaire »), ce qui sera aussi le cas de futurs lambertistes, malgré l’anathème lancé par le « Vieux », Léon Trotsky en des termes peu amènes ( « A extirper au fer rouge »).
Pour le futur Lambert et ceux qui le suivront, il y aura toujours partage entre ceux qui penseront que la franc-maçonnerie relève d’une structure bourgeoise de collaboration de classe et ceux qui y verront un lieu d’échanges intellectuels et personnels précieux au sein du centre de l’union laïque. Les autres familles trotskistes resteront sur ce qu’on appellera la XXIIème condition de l’internationale publiée en 1922 (il y en avait en fait XXI, plus celle, non dite de la non-appartenance maçonnique). Lambert sera invité dans la loge « l’Homme libre » de son fidèle Christian Eyschen, qui fut celle du chansonnier libertaire Léo Campion (1905-1992). Lambert notera le silence des auditeurs et la bienveillance des débats en loge, notant qu’il ferait bien d’en prendre de la graine pour sa propre organisation.
Très vite, viendra l’expérience de la clandestinité. Boussel avait à peine atteint la vingtaine que la police s’intéressait aux activités d’un groupe dont il faisait partie, bien qu’elle ne comprenne pas toujours très bien les tenants et aboutissants de cette mouvance nouvelle dans le paysage. Il sera arrêté, condamné, puis s’évadera. Rien d’héroïque, expliquera-t-il plus tard, juste de la débrouille.
Parmi les méchantes langues qui l’accableront pour sa supposée pusillanimité, on trouve celui qui dirigeait un groupuscule concurrent depuis 1939, David Korner, dit Barta, (1916-1976), qui bâtira plus tard Voix ouvrière, devenue Lutte ouvrière. Traiter Boussel de faible relève d’une antienne qui durera des décennies. Les chapelles trotskistes se détestent cordialement les unes les autres depuis l’origine. Mais François Bazin fait litière des calomnies et rétablit l’honneur de Pierre Lambert.
Sur le plan que l’on n’appelait pas encore géopolitique, ce qui se joue dans les années 1940 est révélateur de ce qui clive toujours l’extrême-gauche française, avec deux tensions : choisir entre les impérialismes, pactiser où non avec les partis progressistes de la bourgeoisie. Aujourd’hui, la question de l’Ukraine aura reposé le problème.
Les deux groupes trotskistes ne s’adorent pas et les anathèmes commencent à pleuvoir. Le Courant Communiste Internationaliste est considéré par le Parti Ouvrier Indépendant comme « un parti de dingues » et le POI comme nationaliste par le CCI. En 1944, les deux familles vont cependant regrouper leurs forces. Boussel est encore au CCI, mais il en sera exclu en 1944 et passera dans la maison d’en face, le POI. La tactique avant toute chose, sur un fonds idéologique constant qu’on peut ainsi résumer : une idéologie révolutionnaire et une pratique réformiste.