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CRITICA ▲

Blog d'étude critique et académique du fait maçonnique, complémentaire de la revue du même nom. Envisage la Franc-Maçonnerie comme un univers culturel dont l’étude nécessite d’employer les outils des sciences humaines, de procéder à une nette séparation du réel et du légendaire et de procéder à la prise en compte de ce légendaire comme un fait social et historique.

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Le hussard rouge de la République (2/2) : La construction d'une école de pensée

Jean-Pierre Bacot

Avant-propos : Nous inaugurons avec cet article une nouvelle formule qui marque l’évolution de ce blog Critica. Tout en publiant régulièrement des articles courts, nous voulons laisser la place à des recherches de plus grande dimension que nous séquencerons. Nous frisons aujourd’hui les 700 abonnées, ce qui laisse espérer aux autrices et auteurs un lectorat supérieur a celui qu’offrent bien des revues qui cherchent à survivre sous forme papier. La rédaction de Critica est donc prête à recevoir vos propositions et vous en remercie par avance.

 

Ce post est la seconde partie d'un article diffusé en deux fois, les 28 mars et 30 mars 2025.

 

La naissance d’une famille

L’un des intérêts du livre de Bazin qui parle du CCI comme d’une petite armée de gardes rouges, est de montrer qu’il ne s’agit pas de guerres picrocholines, mais, le plus souvent, de divergences réelles quant à l’analyse d’une situation géopolitique mouvante. Boussel qui est devenu ouvrier à Clichy pendant la guerre commence à travailler un double registre syndical et politique qui en fera un militant redoutable, dont les puristes de tout poil de l’un ou l’autre registre se méfieront, mais qui le marquera sa vie durant, lui permettant de jouer sur les deux tableaux.

Un nouveau venu, Michel Raptis, dit Pablo, mène le bateau d’une main de fer la tête de la branche européenne de la quatrième internationale dont la future Ligue Communiste Révolutionnaire, devenue en 2009 NPA (Nouveau Parti Anticapitaliste), constituera la section française. C’est de là que vient le qualificatif de « pabliste ».

Quant à Boussel, il deviendra Lejeune, puis Temansi, puis, fin 1944, Lambert. Quittant l’usine et la CGT, il sera nommé contrôleur à la sécurité sociale, tout en assurant une activité politique intense. Il s’occupera en effet assidûment d’un parti dont les effectifs atteignirent une première acmé avec un millier de militants. Mais les scissions, maladie non pas infantile, mais structurelle du trotskisme, vont commencer, éloignant nombre de militants et le parti va s’étioler. En 1953, malgré démissions et exclusions, Lambert va installer son magistère. Commence alors la naissance d’un parti invisible, celui des anciens lambertistes.

En 1952, après la prise de distance de la Yougoslavie du bloc soviétique en 1948, la guerre de Corée (1950-1953), le monde change, les Empires tremblent, mais la révolution ne vient pas et Lambert installe son emprise sur ce qui devient un véritable courant de pensée et d’action. Bazin raconte dans le détail comment, patiemment, il se replie souvent sur le syndical, renoue avec la CGT, avant de choisir la liberté que lui offrira Force Ouvrière et son droit de tendances et devient ami avec Alexandre Hébert (1921-2010), célèbre anarcho-syndicaliste.

Ce qui se joue dans cette amitié relève aussi du politique, car les libertaires conserveront toujours une place dans la mouvance lambertiste et au milieu des années 1950, la Loire Atlantique, bastion d’Hébert, aura été en fait le seul bastion prolétarien du groupe.

Autre amitié de Lambert, celle de Messali Hadj, le chef du MTLD, le Mouvement pour le triomphe des libertés démocratiques , futur MNA en 1954, mouvement indépendantiste algérien concurrent du FLN. Certains voient alors en lui un nouveau Lénine. Mais le FLN va tout emporter et Lambert faire marche arrière et arrêter son soutien à une cause qu’il estime perdue. Il reste qu’aujourd’hui, ce qui est arrivé dans l’Algérie postcoloniale ne donne pas forcément tort à ce qui fut une option ancrée dans le syndicalisme.

Le gaullisme s’étant installe 1958, deux ans après le rapport Khrouchtchev, la crise finale revient à l’ordre du jour d’un parti réduit à une cinquantaine d’adhérents, mais la Révolution ne vient toujours pas.

En marge de la modernité

L’entrisme dans la gauche socialiste française, en particulier le courant poperéniste et l’alliance avec les réformistes de Force Ouvrière vont permettre au Parti qui changera régulièrement de nom (il est aujourd’hui revenu au POI d’avant-guerre) de se refaire une musculature.

Cela ne l’empêchera pas de passer à côté de mai 1968, ce qui lui sera toujours reproché. Que Lambert ait toujours été contre l’action violente n’explique pas qu’il ait en cette époque troublée navigué à vue, défilant tout de même avec ses troupes le 13 mai. Cela ne l’empêchera pas de clamer que la révolution était imminente. C’est une certaine modernité qui était en jeu, même si on le comprit plus tard, mais Lambert était un traditionaliste.

Les lambertistes vont pourtant bénéficier de la vogue de l’extrême gauche, toutes tendances confondues, notamment dans la jeunesse ; les effectifs vont à nouveau gonfler, le nombre de permanents augmenter, le parti se professionnaliser.

La question syndicale provoquera une nouvelle crise en 1984. Refusant la création d’une branche enseignante à Force ouvrière, Stéphane Just (1921-1997) et un petit groupe seront exclus. Ils créeront un petit parti qui lui même explosera en 1997, avant un regroupement autour de « Combattre pour le socialisme ».

La période qui suivra sera notamment marquée par l’affaire à laquelle Bazin consacre tout un chapitre : le vrai-faux entrisme de Lionel Jospin au Parti socialiste. Le futur Premier Ministre entre en 1965 dans ce qui est devenu l’Organisation Communiste Internationaliste, puis au PS en 1970. Niant jusqu’à plus soif son appartenance trotskiste, absent aux obsèques de Lambert où l’on retrouva le 25 janvier 2008 au Père Lachaise près de 2000 personnes, Lionel Jospin qui finira par avouer son ancienne appartenance aura sans doute été le plus joli coup d’infiltration. Mais pour quel résultat ? Il reste en effet à éclairer le fait que nombre de militants venus d’un lambertisme révolutionnaire sont devenus de parfaits socio-démocrates, comme, par exemple, Jean-Christophe Cambadelis.

Dernier personnage important, dans la configuration, Marc Blondel qui ne fut peut-être pas membre du courant lambertiste, mais en aura constitué le premier compagnon de route, permettant à ses amis syndicalistes, laïcistes et francs-maçons de leur créer une deuxième maison au sein de Force Ouvrière où ils retrouvent quelques libertaires.

Les dernières années ont été encore été marquées par des « purges et trahisons », le dernier épisode ayant été, après la mort de Lambert le départ de celui qui fut considéré comme le dauphin de Pierre Lambert, Daniel Gluckstein, en 2015, parti fonder le Parti Ouvrier Indépendant et Démocratique avec un bon tiers des militants.

Et maintenant ?

En 2025, le monde a encore bougé et l’horizon révolutionnaire est plus lointain que jamais. Dans une nouvelle configuration, où la Russie et la Chine sont devenues des pays capitalistes dictatoriaux, les lambertistes forment le squelette de la France Insoumise et de la Libre Pensée. Ils continuent à construire une minorité à Force Ouvrière et forment en creux l’un des plus importants partis de la politique française, celui des anciens membres d’une des organisations qui ont existé sous cette bannière depuis 1953. Mieux formés que leurs partenaires, ils n’en ont que plus de facilités à s’imposer dans un contexte qui ne cesse de changer, dans une accélération qui défie la compréhension. Par rapport aux décennies précédentes, les partis sont devenus essentiellement des machines électorales. Les débats de fond y sont souvent inexistants.

Lambert ne fut pas un intellectuel, pas même un « organique », au sens marxiste pour ceux qui furent formés dans les écoles du parti communiste. Il ne fut ni un grand orateur, ni une belle plume, ni un puits de culture. Nul ne le lui reprochera, mais c’est sans doute la raison pour laquelle son courant n’aura jamais eu la visibilité dont d’autres auront bénéficié, ne serait-ce que fugacement. La masculinité de son appareil l’aura également desservi dans la période la plus récente. On ne peut aujourd’hui être crédible sans une double composante féministe et écologiste, deux adjectifs qui ne font pas partie du vocabulaire lambertiste. Peut-être l’imbrication dans la France Insoumise fera-t-elle bouger les lignes.

Pierre Lambert n’aura pas moins campé l’un des personnages les plus importants des dernières décennies dans le monde politique et syndical français, ne serait-ce que par ce qu’il a construit involontairement : une sorte école de formation d’une partie de la gauche française. Bazin parle même d’un « conservatoire » et d’une «université rouge ». Ce fut, affirme son biographe, un antimoderne, passé à côté de tout ce qui a secoué la pensée contemporaine et une partie de l’extrême gauche (structuralisme, féminisme, préoccupations climatiques), manœuvrier, mais honnête, tout sauf ce « parrain » dont l’auteur a affublé le titre de son livre au demeurant remarquable.

Une complainte yiddish et l’Internationale pour accompagner à sa dernière demeure « Pierrot de Montreuil » auront signé ce qui fait l’une des spécificités de la politique française, le mariage d’une culture post-ashkénaze et d’un marxisme antistalinien, dont Pierre Lambert fut un véritable parangon, dans la lignée assumée de Lev Davidovitch Bronstein, dit Trotzky.

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