Overblog Tous les blogs Top blogs Associations & ONG
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU

Blog d'étude critique et académique du fait maçonnique, complémentaire de la revue du même nom. Envisage la Franc-Maçonnerie comme un univers culturel dont l’étude nécessite d’employer les outils des sciences humaines, de procéder à une nette séparation du réel et du légendaire et de procéder à la prise en compte de ce légendaire comme un fait social et historique.

« Catarina et la beauté de tuer des fascistes », de Tiago Rodrigues - Le théâtre pour éviter le pire

La famille et le jeune chêne de la future victime - Crédits photos : Filipe Ferreira

Jean-Pierre Bacot

Depuis 2000, la pièce Catarina et la beauté de tuer des fascistes, écrite par celui qui est devenu directeur du festival d’Avignon en 2022 tourne en Europe, recevant, à en croire la critique, un succès constant. Tiago Rodrigues présente un spectacle en langue portugaise (avec sous-titres), ce qui donne paradoxalement un parfum universel à ce texte puissant et cette mise en scène efficace. Il s’agit d’une sorte de fable politique. Depuis soixante-dix ans, une famille maintient une tradition, tuer chaque année un fasciste et l’enterrer sous un jeune chêne. Il s’agit de rendre hommage à Catarina Eufémia, féministe antifasciste portugaise, assassinée par des nervis en 1950.

Lorsque vient le tour de l’une des filles de tirer trois balles sur celui qui a été kidnappé, on l’apprendra, sur dénonciation, elle hésite et le débat, où se croisent conscience historique et éthique va s’enclencher. La mémoire familiale, si forte depuis des décennies, va se fissurer et les questions s’instiller. Faut-il répondre à la violence par la violence ? La vengeance est-elle légitime quand la justice est absente ? Faut-il laisser les monstres s’exprimer ? La démocratie est-elle impuissante face à la montée des périls ? Les choix individuels, comme le fait d’être vegan, ont-ils une efficacité ? Que peuvent les convictions contre les croyances ? Comment être fidèles aux martyrs ?

La fin de la pièce verra un député d’extrême-droite débiter un très long discours, hélas conforme à ce que l’on peut entendre dans les milieux néo-fascistes, qui voit une partie du public protester, n’en pouvant plus d’entendre ce qu’il sait pourtant être du théâtre.

Ce n’est certes pas un hasard si Berthold Brecht est plus d’une fois évoqué par l’un de personnages. Pour les effets de distanciation, bien évidemment, Verfremdungseffekt, mais on ne peut aussi s’empêcher de se souvenir de cette phrase culte de ce grand dramaturge : « Der Schoß ist fruchtbar noch, aus dem das kroch », qui peut se traduire par: « Le ventre est encore fécond d'où c'est sorti en rampant ». Autre référence qui vient à l’esprit, la pièce qu’écrivit Brecht en Finlande, en 1941 : La résistible ascension d’Arturo Ui. (Der aufhaltsame Aufstieg des Arturo Ui), qui raconte la lente prise de pouvoir par Hitler.

Tiago Rodrigues

Tiago Rodrigues estime que sa pièce est davantage prophétique que dystopique. L’histoire est censée se passer en 2028. Elle est pourtant déjà d’actualité, depuis plusieurs années. Les huit comédiens qui incarnent ce choix sont tous excellents : Isabel Abreu, Romeu Costa, António Fonseca, Beatriz Maia, Marco Mendonça, António Parra, Carolina Passos Sousa, João Vicente. Ils évoluent dans un décor minimaliste qui exprime bien un double entre-deux, celui d’une position dans et en dehors le monde, comme dans le temps présent et l’histoire. Les costumes sont aussi hors mode, tout en étant cohérents.

Depuis qu’elle a été montée, cette pièce ne cesse de résonner avec l’actualité. Des italiens ont essayé en vain de la faire interdire et elle est en passe de devenir un classique, tout en demeurant un théâtre d’intervention. Nous l’avons vue, avec en prologue, une prise de parole de syndicalistes de la culture dénonçant les coupes sombres dans les budgets. Le public a applaudi plus que chaleureusement le spectacle à 90 %, certains scandant, en italien, cette fois : «Siamo tutti antifascisti! » apportant la preuve, si l’en fallait une, que la culture peut aider à la vigilance, par delà les frontières que les nationalistes aiment tant.

Certains estiment qu’un processus de résistance à bas bruit a déjà commencé. Historiens et artistes sont sur le pont du bateau Le Gramsci, devant s’amarrer de port en port, qui s’arme pour rétablir une hégémonie culturelle telle qu’elle existait, après la défaite des fascismes, soit, au Portugal, jusqu’en 1974 et en Espagne en 1977.

Les lectrices et lecteurs intéressés par cette problématique pourront lire avec intérêt le magnifique roman de Jean Meckert,  écrit en 1947, "Nous avons les mais rouges, éditions  Joelle Losferd, 2020.

Retour à l'accueil
Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article