Blog d'étude critique et académique du fait maçonnique, complémentaire de la revue du même nom. Envisage la Franc-Maçonnerie comme un univers culturel dont l’étude nécessite d’employer les outils des sciences humaines, de procéder à une nette séparation du réel et du légendaire et de procéder à la prise en compte de ce légendaire comme un fait social et historique.
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Jean-Pierre Bacot
Il s’appelait Varian Fry. Né en 1907 à New-York, ce journaliste installé pour raisons professionnelles à Marseille a sauvé, grâce à son Centre Américain de Secours, un grand nombre de personnes menacées, essentiellement des intellectuels juifs et des opposants allemands ou français qu’il a aidés à s’extraire d’une Europe aux mains des nazis et de leurs collaborateurs. Tout cela s’est passé entre août 1940 et septembre 1941. On estime que le réseau Fry aura exfiltré entre 2000 et 4000 personnes, en partie malgré les Américains, dont bien peu le soutenaient et qui n’en étaient pas encore à vouloir entrer en guerre.
Dans son livre Marseille 1940, Quand la littérature s’évade, un autre journaliste, allemand celui-ci, Uwe Wittstock, qui fut jadis correspondant de Die Welt en France, raconte, dans une démarche rigoureusement chronologique, la manière dont s’est organisée cette action de résistance active, qui ne fut que très tardivement reconnue, un phénomène que nous essayerons de comprendre en conclusion.
Fry, décédé en 1967, reçut peu avant sa mort la légion d’honneur française et Israël le désigna plus tard comme « Juste parmi les nations ».
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Uwe Wittstock
Divorcé en 1942 de sa femme restée aux États-Unis et dont il avait compris que son action en France l’avait éloignée, Fry se remaria et eut trois enfants, dont l’un alla planter un arbre en Israël en sa mémoire.
Par les sentiers traversant les Pyrénées, ou par bateau, à l’aide de vrais et de faux passeports, souvent aidés financièrement, on retrouve dans cette aventure tragique Thomas et Heinrich Mann, Hannah Arendt, Walter Benjamin qui, épuisé par la marche, se suicidera à Port Bou, André Breton, Max Ernst, Anna Seghers, Stéphane Hessel, Victor Serge et bien d’autres. Jusqu’à ce que Fry soit expulsé vers les États-Unis, bien des personnes menacées, dont beaucoup internées au camp des Milles, seront sauvées. Il y aura hélas quelques échecs, essentiellement à cause de « collabos » zélés.
Pour cause d’inimitié des autorités américaines qui le considéraient comme un trublion, Fry qui perdait progressivement ses soutiens, sera renvoyé dans son pays en juillet 1941, au moment où Franklin Roosevelt, moins courageux que sa femme Eleanor qui fut le principal soutien de Varian Fry, durcissait les conditions d’émigration aux États-Unis. Parallèlement, l’antisémitisme, comme l’antimaçonnisme, s’institutionnalisaient en France.
On mesure comment, dans un tel contexte local et international, semaine après semaine, la situation s’est durcie et combien on ne pouvait compter pour respirer que sur des actions individuelles. Il s’agissait de sauver d’une mort certaine une partie des bannis du fascisme triomphant. Marseille perdit petit à petit son rôle de refuge, pour devenir un entonnoir et une véritable prison.
Certains des soutiens de Varian Fry entreront ensuite dans la Résistance, après son retour aux États-Unis, parmi lesquels Daniel Bénedite, Jean Gemähling et Justus Rosenberg, l’un des rares qui ait émis des critiques contre Fry. Que ce dernier ait pu faire mieux dans son action relève finalement d’une faible importance. En effet, l’Américain aura construit un instrument vertueux, en même temps qu’empirique, sans autre idéologie qu’un antifascisme actif. En ces mois de grande noirceur, ils étaient peu dans cette ville-monde à tenter de préserver une lueur d’espoir.
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Varian Fry, circa 1941
On doit à Uwe Wittstock, né en 1955, d’autres livres, parmi lesquels un Février 1933, l’hiver de la littérature, paru en français 2023. Les deux ouvrages sont publiés par Grasset et vendus au même prix : 28 euros.
D’autre part, de nombreux travaux ont été consacrés à ce moment crucial de l’histoire européenne et marseillaise, dont nous allons indiquer quelques uns. Mais il nous faut noter auparavant que le plus récent d’entre eux date de 1983, soit plus de quarante années après les événements. Les souvenirs de Varian Fry, sortis aux États-Unis 1945, sous le titre La liste noire seront traduits en français qu’en 1999, chez Plon.
Comment expliquer ce délai dans lequel Uwe Wittstock s’inscrit ? Fallait-il attendre que les acteurs du drame soient tous décédés ? Il n’existait pourtant pas de tabou qui ait empêché de magnifier un acte de résistance, comme on le fit pour tant d’autres. Peut être un élément de réponse tient-il dans le fait que Varian Fry, de retour aux États-Unis aura été ostracisé et n’aura plus fait parler de lui. Mais pourquoi les Français et celles et ceux qu’il avait sauvés du pire n’ont-ils pas pris le relais ? Peut-être faudrait-il pour tenter de comprendre ce long silence, reprendre la célèbre phrase attribuée à André Malraux : « Entre les communistes et nous, il n’y a rien» et l’appliquer à l’imaginaire de la Résistance qui régnait après guerre entre le Général et « le parti des fusillés ». Cela ne laissait pas de place à un Américain, fût-il un grand résistant sur le sol français. Il aura fallu que le paysage imaginaire construit après la Libération s’estompe pour que le champ de la mémoire puisse s’élargir.
Quoi qu’il en soit de cette interrogation, nous citerons, parmi ces publications consacrées à l’action de Vartan Fry :
Citons aussi la série Transatlantique disponible sur Nexflix qui raconte l'œuvre du sauveur d'artistes antinazi sur un mode romancé et le documentaire Visa pour la liberté, réalisé par Mathieu Verdeil. Mais nous sommes dans les deux cas en 2023, au 80ème anniversaire des événements.
Nota : un grand merci à Chantal Champet pour ses précieux renseignements.