Blog d'étude critique et académique du fait maçonnique, complémentaire de la revue du même nom. Envisage la Franc-Maçonnerie comme un univers culturel dont l’étude nécessite d’employer les outils des sciences humaines, de procéder à une nette séparation du réel et du légendaire et de procéder à la prise en compte de ce légendaire comme un fait social et historique.
/image%2F1213701%2F20250512%2Fob_5f7464_whatsapp-image-2025-01-15-at-14-36-23.jpeg)
Julien Vercel
Cette série se compose de trois articles qui seront publiés les 20, 22 et 24 mai 2025.
Dans nos sociétés consuméristes, la nature est à la mode et fait vendre. Mais que se cache-t-il derrière cet engouement et qu’entend-on par « nature » ? L’archéologie d’un mot a permis d’aborder la tradition française de méfiance envers la nature dont il fallait s’émanciper depuis Les Lumières. Mais la visée émancipatrice initiale portée par les Lumières a été oubliée au profit d’une conception dualiste qui sépare l’être humain de la nature et aboutit à l’exploitation du monde, la hiérarchie des êtres vivants et des situations écologiques désastreuses.
Contre la conception dualiste
À partir de cette deuxième définition de la nature, les critiques vont se focaliser sur cette conception d’une séparation entre l’être humain et la nature, c’est-à-dire sur la conception dualiste. Cela a pu passer par la dénonciation du christianisme, responsable de la destruction du lien cosmique entre l’humain et la nature. L’historien Lynn White Jr explique en 1967 (1), que le christianisme est une « religion néfaste pour l’humanité » (2) puisqu’elle aurait désenchanté le monde. Ce que reprend quelques années plus tard le mythologue Mircea Eliade, en écrivant que « le christianisme a désacralisé le cosmos » (3). Mais remarquons que, déjà, aux XVIIIe et XIXe siècles, un certain courant romantique s’affirmait nostalgique d’un Eden où l’être humain vivait en harmonie avec la nature.
Au-delà de la critique du christianisme - qui serait responsable de l’incomplétude de l’être humain, de sa perte d’unité avec le monde, et qui sera, par la suite, repris par les néo-paganistes parfois liés à l’extrême-droite -, et sans doute beaucoup plus intéressant pour notre époque, le philosophe et scientifique James Lovelock, décédé en 2022 à 104 ans, s’est opposé en 1979 à la conception d’une nature mécanique et extérieure à l’humain, nature qu’il faudrait dominer et maîtriser. Il propose alors ce qu’il appelle « l’hypothèse Gaïa », c’est-à-dire qu’il pose l’hypothèse de l’existence d’une forme d’autorégulation par et pour le vivant. Certains y ont vu la marque d’une pensée New Age, mais il est plus pertinent de voir en James Lovelock celui qui a inauguré un champ scientifique nouveau : les sciences du « système terre », c’est-à-dire l’étude des interactions entre l’atmosphère, les océans, le climat, les êtres vivants et les effets des activités humaines... Ce sont ces études donnant un nouveau cadre pour penser les changements globaux, qui sont à l’origine de la notion d’anthropocène (4).
Toute une école contemporaine de pensée a poursuivi dans cette voie. Déjà des paysans refusent d’être appelé « exploitant » agricole, car ils ne veulent pas se limiter à exploiter les animaux, les plantes et les terres et se considèrent au cœur d’un écosystème qu’il faut chérir et protéger. Le sociologue Bruno Latour et l’anthropologue Philippe Descola remettent en cause la référence à la nature quand il s’agit de la nature des Modernes, celle de René Descartes, une nature mécanique qu’il convient de dominer par la science et la technique, une nature extérieure à l’humain et inscrite dans une vision dualiste qui sépare nature et société.
Pour Bruno Latour dans Nous n’avons jamais été modernes (5) paru en 1991, le « grand partage » entre culture et nature ; être humain et animal ; primitif et cultivé ou encore sauvage et domestiqué, ne partage plus rien, car il ne permet pas de rendre compte des hybrides scientifiques, politiques, culturels, économiques, etc… qui prolifèrent dans le monde. Si bien que la « nature » ne serait, en fait selon lui, que ce qui autorise les scientifiques à parler avec autorité, à imposer leurs vues au reste du monde. Quant à Philippe Descola, il nomme « naturalisme » la conception (occidentale) opposant l’humain (le culturel) au non-humain (le naturel) qui aboutit finalement à ne tenir compte que des intérêts humains, que ce soit dans l’exploitation de la nature comme dans la protection. C’est le fait de considérer que l’humain se singularise de tous les autres organismes vivants par son intériorité et son esprit (6). Ce naturalisme serait donc l’exacte contraire de l’animisme, qui considère qu’une plante, un animal, un humain s’ils diffèrent par leurs apparences, sont les mêmes du point de vue de leur intériorité.
Le monde de la culture et en particulier celui de la danse cherche aussi à appréhender différemment la nature. Sans remonter aux précurseurs, en 1900, à Monte Verità dans le canton du Tessin en Suisse, où Rudolf Laban et Mary Wigman avaient fondé une communauté proto-hippie prônant l’amour libre, la communion avec la nature et la libération par la danse, il est possible de citer, plus près de nous le chorégraphe et danseur Sylvain Prunenec qui a opté pour des formes de danse en extérieur sur les places de villages lors de sa traversée du continent eurasien du Finistère à l’île de Sakhaline en 2019. Il y a aussi l’Américain Daniel Linehan qui, pour son spectacle « Sspeciess » en 2020, s’est immergé dans la forêt afin de se nourrir d’une expérience sensorielle. Enfin, la chorégraphe et danseuse Vania Vaneau a présenté en 2021 sa création en solo : « Nebula », sur un lit de charbon, manipule de l’argile et de l’or dans un rite chamanique évoquant la catastrophe écologique (7). Tous ces artistes - et il y en a d’autres - veulent rétablir le lien rompu avec la nature.
Enfin, récemment, Guillaume Blanc, dans L’invention du colonialisme vert. Pour en finir avec le mythe de l’Éden africain (8), a établi un lien entre la fin du XIXème siècle lorsque les explorateurs ont ramené de leurs voyages l’idée selon laquelle le continent noir était le dernier à relever d’une pureté originelle, d’un Éden, « demeure de la nature inévoluée depuis son origine », et les années 1960 de décolonisation qui virent la création de parcs « naturels » parce que les Africains auraient été incapables de conserver toutes les richesses de leur nature ! Résultat : « il y a environ 350 parcs nationaux en Afrique et, dans la plupart d’entre eux, les populations ont été expulsées pour faire place à l’animal, la forêt ou la savane ».
La troisième définition
La messe est donc dite : la philosophie moderne aurait fait de la nature un outil théorique pour exploiter le monde, hiérarchiser les êtres vivants et a abouti à des situations désastreuses : risque nucléaire ; pollution de l’air ; agriculture intensive ; perturbateurs endocriniens... la liste est longue des conséquences de ce rapport au monde. L’actualité sanitaire finit d’instruire le procès du dualisme entre être humain et nature avec les pandémies de Dengue, Chikungunya, Ébola, virus de l'immunodéficience humaine (V.I.H.) ou le coronavirus 2 du syndrome respiratoire aigu sévère (SARS-CoV-2) responsable de la maladie à coronavirus 2019 (Covid-19). Elles ont toutes pour trait commun, d’avoir été transmises aux humains par des animaux, ce que l’on appelle des zoonoses, nées de la consommation ou de l’exploitation de chauve-souris, singes, rats, viandes de brousses, conjuguées aux déforestations, à la monoculture ou à l’élevage industriel. C’est donc entendu, l’être humain n’est plus au-dessus des autres, il devrait être, au contraire, celui qui se soucie de tous les autres. La nature serait alors, dans une troisième définition, l’ensemble des êtres et des choses qui constituent l’univers, le monde physique.
Alors : ensemble des lois qui paraissent maintenir l’ordre des choses et des êtres ; ensemble du monde physique considéré en dehors de l’être humain ou ensemble des êtres et des choses qui constituent l’univers ? Cela fait trois sens bien distincts pour un même mot, la nature. Or cette troisième définition qui rassemble aujourd’hui plus de personnes que les deux premières, risque d’être confondue avec les deux premières. Dès lors, pour lever l’ambiguïté d’un mot pouvant prêter à interprétations, il peut être tentant d’essayer de le remplacer par un autre.
À la recherche du mot perdu
Avant le débat actuel, il y a eu d’autres tentatives d’enrichir notre vocabulaire pour éviter le mot « nature » qui était considéré comme trop connoté du côté du religieux ou du dualisme. Il y eut d’abord le mot « écosystème », proposé en 1935 par le botaniste Arthur George Tansley qui désigne l’ensemble formé par un milieu et les organismes qui y vivent.
Il y a, ensuite, le mot « environnement ». En 1972, se tient à Stockholm la première conférence des Nations unies sur l’environnement. Elle se nourrit du rapport Nous n’avons qu’une terre de l’économiste Barbara Ward et de l’agronome et biologiste René Dubos qui dénoncent l’impact sur l’environnement des activités humaines et offre, pour la première fois, un traitement exhaustif des aspects pluridisciplinaires des questions d’environnement. Le rapport appelle de ses vœux un « ordre planétaire » constitué par « une planification mondiale de l’hygiène et de l’éducation, des investissements mondiaux dans une agriculture de progrès, une stratégie mondiale pour l’institution de villes meilleures et une action mondiale pour maîtriser la pollution et améliorer l’environnement ». La France avait adopté le mot l’année précédente, c’est en effet en 1971, qu’avait été créé le ministère de la Protection de la nature et de l’Environnement.
Il y a, enfin, « biodiversité ». Il a été inventé, en 1986, par le biologiste et entomologiste, Edward O. Wilson. Il est devenu d’usage courant, mais il ne s’est pas imposé tout de suite puisque la conférence des Nations unies sur l’environnement et le développement, couramment appelée « le sommet de la Terre » en 1992 à Rio, ne s’en est pas emparé et a préféré parler de « diversité biologique ».
Mais ces mots ont leurs limites. Ainsi, « écosystème » est passé dans le langage courant en devenant à la mode que ce soit dans le numérique, le management ou la presse économique ! Quant à « environnement » et « biodiversité », ils sont souvent jugés trop anthropocentriques et sont soupçonnés de réactiver l’extériorité de l’humain par rapport à la nature, le fameux dualisme tant rejeté puisque, après tout, l’environnement est ce qui environne l’être humain et la biodiversité s’entend généralement dans le périmètre des mondes animal et végétal.
1. « The Historical Roots of Our Ecologic Crisis », Science, vol. 155, n°3767, 10 mars 1967.
2. Cité par Stéphane François, « L’écologie, un refus des Lumières ? », gaucherepublicaine.org, 19 février 2011.
3. Fragments d’un journal, éditions Gallimard, 1973.
4. Thibaut Sardier, « James Lovelock, mort d’un prophète du climat », libération.fr, 27 juillet 2022.
5. Éditions La Découverte.
6. Philippe Descola, Par-delà nature et culture, Gallimard, 2005.
7. Belinda Mathieu, « Quand la nature mène la danse », telerama.fr, 25 mai 2022.
8. Éditions Flammarion, 2020.
À suivre…