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CRITICA ▲

Blog d'étude critique et académique du fait maçonnique, complémentaire de la revue du même nom. Envisage la Franc-Maçonnerie comme un univers culturel dont l’étude nécessite d’employer les outils des sciences humaines, de procéder à une nette séparation du réel et du légendaire et de procéder à la prise en compte de ce légendaire comme un fait social et historique.

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« L’épopée de passeurs - L’âge d’or du trafic de migrants à Djibouti », par Alexandre Lauret

Jean-Pierre Bacot

C’est une histoire terrible que nous raconte en détails Alexandre Lauret, géographe et anthropologue, une épopée publiée à la Découverte (22 euros). Entre 2007 et 2020, il a existé à Djibouti une filière de passeurs qui s’enrichirent considérablement, avant de disparaître dans un monde impitoyable de rivalités, ayant dépensé sans compter et largement partagé leurs gains avec leurs proches. Mais celles et ceux qui eurent le plus à souffrir furent évidemment les migrants éthiopiens voulant quitter leur pays en guerre permanente. Ils avaient à traverser la région aride du nord de Djibouti d'où ils embarquaient sur de frêles esquifs pour tenter de franchir la mer Rouge, avant de traverser le Yémen, lui aussi  en guerre et tenter de trouver un travail en Arabie Saoudite.

Le livre est consacré aux intermédiaires, qualifiés de figures honnies, et sur lesquels les États, nous explique-t-on, se dédouanent de leurs responsabilités. Leur histoire, tragique épopée, est aujourd’hui possible, dans la mesure où l’auteur a passé deux années à Djibouti, période pendant laquelle 1,2 millions d’Éthiopiens ont tenté l’aventure et où les passeurs, pour la plupart d’anciens pêcheurs, ont construit une belle fortune.

L’auteur retrace l’histoire de ce trafic qui s’est en quelque sorte industrialisé entre 2011 et 2012. Après cela, une libéralisation du processus a amené à une sorte de chaos, avant que les Yéménites ne prennent le contrôle en 2015. Dernière étape de la tragique épopée, la guerre des réseaux entre 2015 et 2018, marquée par des exactions sur les migrants proprement inqualifiables. Puis, en 2019, s’installa une « paix des braves », avant que le Covid n’amène le démantèlement général de l’organisation.

Décrivant les affrontements et les vols de convois entre réseaux ou les rivalités avec leurs homologues éthiopiens ou yéménites et les courses poursuites avec les militaires locaux, Alexandre Lauret s’intéresse aussi à ce qu’il appelle le « discours politique subalterne », à savoir la tentative de justification de marginaux sociaux, politiques et géographiques par laquelle ces passeurs légitiment leur activité. Tirant le bilan de longs mois passés à leurs côtés,  Alexandre Lauret finit son ouvrage par des pages étonnantes sur la mélancolie des passeurs dont il se demande s’ils n’ont pas eu un aspect rebelle. Ils auront en tout cas souvent témoigné d’un comportement éthique, notamment face à la mort fréquente des migrants.

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