Blog d'étude critique et académique du fait maçonnique, complémentaire de la revue du même nom. Envisage la Franc-Maçonnerie comme un univers culturel dont l’étude nécessite d’employer les outils des sciences humaines, de procéder à une nette séparation du réel et du légendaire et de procéder à la prise en compte de ce légendaire comme un fait social et historique.
Adon Qatan
« La sorcellerie et la sainteté, dit Ambrose, voilà les seules réalités. L’une et l’autre sont des extases, c’est-à-dire une façon de se retrancher de la vie de tous les jours. »
(Début du prologue de The White People/Le Peuple Blanc d’Arthur Machen, trad. de Jacques Parsons.)
Il y a de cela quinze ans, en fin 2010, paraissait un article de vingt pages dans la revue Historia Occultae, intitulé « De Umbra Ambelanii, le Très Haut Lunaire ». L’auteur dénommé Saltus Vadens, inconnu par ailleurs dans les milieux « autorisés » et initiatiques, faisait découvrir à ses lecteurs l’existence d’une société secrète paramaçonnique, le Très Haut Lunaire (THL) ou Grand Lunaire (GL) particulièrement inquiétante, puisqu’axée sur l’adoration du Démon, et qui serait apparue à la fin du XIXe siècle et disparue, ou entrée en sommeil, au début de l’Occupation.
Une année plus tard, dans la même revue, devait paraître un autre article en guise de réponse, pour une part assez cinglante, d’un certain Brice Michel, non pour nier l’existence dudit groupe, mais plutôt pour défendre Robert Ambelain (1907-1997) qui était mis en cause, ainsi que l’indiquait le titre : « De la Lumière ambelinienne, en vue de la défense d’un homme et d’un groupe ». Gino Sandri, suite à son contact en 2011 avec Saltus Vadens écrivit Le Grand Lunaire paru en 2013, où il donnait son point de vue sur le double thème Ambelain-THL. Étrangement, il ne semblait pas avoir connaissance de l’article de Brice Michel.
Dès la parution du De Umbra, le spécialiste et dignitaire maçonnique égyptien et martiniste Serge Caillet, s’exprima sur son blog, pour déclarer qu’il était impossible que Robert Ambelain ait pu appartenir au Grand Lunaire/THL.
Cette sentence, pour le moins extrême, est presque recoupée par la critique de Gino Sandri, qui estime quant à lui que le Grand Lunaire – comme il a tendance à le dénommer exclusivement – n’était pas le milieu qui a été décrit par d’aucuns. Tel le journaliste et écrivain des années 1930, Pierre Geyraud : sur le nombre d’adhérents – aux alentours d’une quarantaine chez Geyraud, et semble-t-il, moins d’une dizaine ou sept en tout, pour Gino Sandri – et au sujet des pratiques rituelles, messes noires, magie sexuelle de groupe affirmées chez Geyraud, mais non avérées pour Gino Sandri estimant que ses pseudo-révélations sensationnelles n’étaient qu’un miroir aux alouettes servant à détourner l’attention du public et des journalistes d’un autre groupement inconnu, pas forcément parisien, aux agissements autrement plus graves. Malheureusement, Monsieur Sandri ne nous révèle pas quelle pouvait être cette mystérieuse association, ses buts et ses actions.
Néanmoins son idée reste intéressante…, bien qu’au regard de la masse d’indices laissés par les tenants du THL à travers l’histoire de l’occultisme de la Belle Époque et des Années folles, et même au-delà, il faut être soit aveugle, soit particulièrement ingénu et naïf avec une pointe de crédulité à toute épreuve, soit avoir une mauvaise foi digne de certains thuriféraires maçonnico-occultistes, ou néo-alchimistes, d’Ambelain et/ou de Canseliet – tous les deux réputés avoir fait partie des derniers jeunes adhérents du THL des Années folles – pour tenter de nous faire croire à l’inexistence de cette fameuse société secrète. Car il va sans dire que nous nous attendons à ce qu’un jour, quelqu’un prétende prouver par A plus B que le THL n’a jamais eu la moindre existence. Ainsi entre les dénégations de Serge Caillet – dont certaines vont très loin dans ce dernier sens – et les propositions de Gino Sandri, il y aurait peut-être lieu de s’interroger, tout comme le fait Monsieur Sandri lui-même, à l’instar de Marc-Aurèle : à qui peut profiter actuellement leurs affirmations ou leurs théories, pouvant aller jusqu’à la négation absolue, pour quelles raisons et en vue de quelles actions ?
Nous n’allons pas aborder ici cet épineux problème, mais plutôt revenir sur la nature du THL et tenter d’en comprendre la philosophie – nous obligeant d’abord à spéculer sur ses origines.
De l’origine du Haut Mal
C’est en 1985 que paraissait La franc-maçonnerie oubliée de Robert Ambelain, un livre paradoxal à bien des égards, qui, s’il fut désagréable pour certains maçons, ne fut guère étonnant pour d’autres, habitués depuis quelques années à ce qu’ils considéraient comme étant des frasques historiques. Le désagrément maçonnique provenait principalement des affirmations d’Ambelain sur l’origine luciférienne de la Franc-maçonnerie, évoquant certes lointainement, le canular taxilien. Secondairement, l’auteur rappelait quelques lois et règlements maçonniques désuets qui donnaient une curieuse impression réactionnaire ou antiprogressiste à l’ouvrage. Tout cela faisait un ouvrage assez éclectique – certains diraient « de bric et de broc » – susceptible de contenir quelques pépites intéressantes, mais aussi de nombreuses erreurs. Parmi lesdites pépites, il y a le chapitre V « Les disciples maçonniques de Babeuf », qui nous intéresse particulièrement quant au sujet que nous abordons ici.
Nous y voyons l’ancien grand dignitaire et résistant maçonnique de Memphis-Misraïm et du martinisme, décrire non sans une certaine angoisse, la libéralisation de la Franc-maçonnerie française depuis la Révolution jusqu’à la Belle Époque. Et lorsque nous écrivons « libéralisation » c’est un euphémisme pour le barbarisme « anarchisation ». Ainsi, Robert Ambelain déplorait que furent initiés, jadis, les Frères Auguste Blanqui, Joseph Proudhon, Elie, Elisée et Paul Reclus ainsi que François Raspail, tout en constatant que les conditions sociales du XIXe siècle étaient difficiles, et qu’elles ne pouvaient que favoriser une réaction politique radicale. Pour résumer la pensée de l’auteur, tout cela alla de mal en pis…, jusqu’à l’apparition de ce qu’il nomme donc le Grand Lunaire, qui fut l’ultime conséquence de l’esprit anarchiste et pour ce que nous pouvons en comprendre, la réaction de la réaction à la crise de la citation du Grand Architecte de l’univers (GADLU), à la laïcité, au matérialisme, à l’athéisme et à la politisation développés dans les loges.
Reprenons les arguments de Robert Ambelain. D’abord, « De 1860 à 1870, le Grand Orient de France et le Rite Écossais Ancien Accepté subirent un noyautage systématique de la part de militants du socialisme à la Proudhon (…) », puis « Et ce qui était prévisible arriva. Le dimanche 12 février 1880, trente-six loges du Rite Écossais Ancien Accepté faisaient dissidence, rejetaient l’autorité du Suprême Conseil et les hauts grades, et se constituaient en Grande Loge Symbolique Écossaise » (GLSE). Remarquons qu’à la suite, l’auteur affirme que la devise qui nous paraît désormais normale – si ce n’est traditionnelle – « un maçon libre dans une loge libre », est une « erreur fondamentale » pour cause de règlement intérieur des loges et des obédiences. Autant prétendre, à l’instar de René Guénon, que la Liberté et l’Égalité de la devise républicaine française (et d’une majorité d’obédiences maçonniques) sont des catégories proprement métaphysiques, impossibles à mettre en œuvre dans notre petit cosmos relatif, et a fortiori dans notre misérable société moderne régie par des lois toutes autant relatives et restrictives. Cela sent quelque peu la mauvaise volonté politique, le manque d’imagination philosophique et comme souvent aussi et encore, la mauvaise foi pure et simple pour d’obscures raisons.
Mais reprenons l’exposé de notre auteur : « Cette devise, où l’anarchisme du « Ni Dieu ni maître ! » d’Auguste Blanqui transparaissait discrètement, ne suffit pas à certains. Et la Grande Loge Symbolique Écossaise à son tour subit un schisme intérieur. Un petit nombre de maçons décida d’aller plus loin. Et ce fut de leur sortie que se constitua le trop fameux G.L., plus connu sous le nom de Grand Lunaire. »
Et voilà l’apparition du Très Haut Lunaire ou Grand Lunaire, pas si « fameux » (au sens de l’anglais famous ou « connu ») que cela, puisqu’il semblerait qu’une majorité de maçons français actuels en ignorent totalement l’existence passée. Cela à un point tel que même une spécialiste universitaire comme l’historienne Françoise Jupeau Réquillard, ne mentionne absolument pas ce schisme au sein de la GLSE créant le THL, tel que décrit ci-dessus par Ambelain, dans son ouvrage parfaitement informé et référencé : La Grande Loge Symbolique Ecossaise 1880-1911 – ou les avant-gardes maçonniques.
À partir de là, bien des choses sont supposables. Par exemple et une fois encore, que le THL n’aurait pas existé, n’ayant été de bout en bout qu’un montage historico-littéraire, auquel aurait participé Robert Ambelain, des années 1930 jusqu’à son décès en 1997. Ce qui est un peu gros et ferait de lui un menteur au long cours. Ce que ses idolâtres inconditionnels ne pourraient admettre, et nous non plus, mais pour d’autres motifs – comme nous l’avons exposé plus haut, et pour des raisons de vérité et d’objectivité historique. En revanche, tout honnête lecteur de Robert Ambelain aura remarqué depuis fort longtemps que ses très nombreuses parutions contiennent des erreurs assez diverses. Certaines de ses fautes sont involontaires, mais d’autres furent certainement voulues. Et, à ce propos, il est notable que l’auteur affirme détenir ses informations d’un ancien ami, Jules Boucher : « Nous tenons ces détails de Jules Boucher, qui appartint au Grand Lunaire plusieurs années (…) », ce dernier ayant disparu en 1955, nous comprenons qu’Ambelain s’est totalement dédouané sur le dos de son défunt camarade de ce qui fut sa propre appartenance au THL, mais aussi des erreurs parfaitement volontaires qu’il pourrait commettre dans sa note historique sur la sulfureuse société secrète. Or, sachant que le THL était une organisation occultiste, nous nous demandons dans quelle mesure le schisme dont nous parle Robert Ambelain ne s’est pas opéré, effectivement à la fin du XIXe siècle, mais dans le milieu très spécifique d’une obédience maçonnique occultiste.
On se souviendra qu’il y eut quelques associations typiquement occultistes à la mode de la Belle Époque : l’Ordre Kabbalistique de la Rose-Croix (OKRC) de Stanislas de Guaïta, sa concurrente la Rose-Croix Catholique du Temple et du Graal fondée par Joséphin Péladan, l’Église Gnostique de Jules Doinel, et tout le reste de la galaxie reliée hiérarchiquement au docteur Gérard Encausse alias Papus (qui devint a posteriori, pour beaucoup de personnes, « le Prince des occultistes français » à la suite d’Eliphas Lévi), comme l’Ordre Martiniste dont il fut le Grand Maître, ou la Grande Loge Swedenborgienne de France, la Loge symbolique Humanidad, le Rite de Memphis-Misraïm dont Papus devint aussi le Grand Maître pour la France de 1908 à 1916…, et la discrète Fraternitas Thesauri Lucis (FTL) très rosicrucienne de quelques amis de Papus. Sans oublier l’influence anglo-saxonne avec l’Hermetic Brotherhood of Luxor (HBL), la Société Théosophique et la Golden Dawn, dans lesquels le même Papus fut initié sans grandes conséquences notables.
Cependant, si l’on se fie aux indices d’Ambelain – en excluant que le scénario du schisme ait eut lieu au sein de la GLSE, non confirmé pour l’instant – il s’agit avant tout de Franc-maçonnerie française, donc non anglo-saxonne et ni une Rose-Croix ou une quelconque Église excentrique, dans le contexte d’une influence politique socialiste, donc anarchiste, au sein des obédiences de la fin du XIXe siècle, et après 1880. Si l’on ajoute à cela notre présupposé d’obédience occultiste, plutôt parisienne, ayant d’abord subi un schisme lié au refus de la citation du GADLU, puis une seconde scission aboutissant au THL. Papus aurait-il pu être impliqué dans cette formation, lui qui était au centre de bien des organisations ? Cela paraît très douteux, car nulle part nous ne trouvons « le Balzac de l’occultisme » influencé par les penseurs anarchistes de son siècle, et encore moins partisan de Lucifer-Satan. Toutes ses associations, à commencer par l’Ordre Martiniste fondé en 1887, étaient d’influence chrétienne, sans parler qu’aux alentours de 1894 il considéra le lyonnais Nizier Philippe, dit Maître Philippe, un guérisseur empreint de mysticisme chrétien, comme son maître spirituel. En réunissant toutes ces caractéristiques, nous remontons au moins à une obédience maçonnique et occultiste française, et accessoirement centralisée sur Paris : celle du Rite de Misraïm.
Au noir pays d’Ægypte ?
Si après la campagne d’Egypte de Bonaparte (de 1798 à 1801), se développèrent en France autant l’égyptologie que l’égyptomanie, il y eut aussi une renaissance de la Franc-maçonnerie dite égyptienne en France – comme un souvenir nostalgique de l’aventure de Cagliostro. Parmi les nouvelles obédiences, majoritairement éphémères, apparurent les deux organisations qui perdurèrent jusqu’à aujourd’hui, et qui allèrent même jusqu’à fusionner à un moment donné de leur histoire. En effet, en 1815 les frères Bédarride fondèrent le Rite de Misraïm et sa loge-mère dénommée Arc-en-Ciel. C’est en 1838 que Jacques-Étienne Marconis de Nègre fonda à son tour le Rite de Memphis. Mais dans la période qui nous préoccupe, ce dernier Rite avait disparu provisoirement de la scène, et le premier se maintenait, après avoir refusé de fusionner avec le Grand Orient en 1862. Ainsi, lorsqu’une dissension interne apparue vers 1890, quant au remplacement de la citation du GADLU par ce que nous nommons vulgairement « la devise républicaine » (avec ce que cela implique philosophiquement), le Rite de Misraïm avait onze loges à travers la France. Après le schisme qui s’ensuivit, il ne restait plus que la loge-mère Arc-en-Ciel restée fidèle à l’appellation de l’obédience et surtout à son idéal spiritualiste – la majorité laïciste se réfugiant au Grand Orient. À partir de ce moment, la loge Arc-en-Ciel devint un petit centre spirituel et occultiste parisien, si bien que des amis de Papus y furent initiés. Celui-ci, déjà multi-initié par ailleurs, décida de gagner en légitimité maçonnique et voulut entrer deux fois de suite en Misraïm, en 1896 puis en 1897, rejeté à chaque fois. Au sein de la loge s’était constitué un parti anti-Papus pour diverses raisons, autour d’un triumvirat constitué par le Vénérable Maître Abel Thomas (dit Haatan), son frère Albéric Thomas (dit Marnès) et René Philipon (dit Jean Tabris).
Suite à cela, les partisans de Papus quittèrent la loge misraïmite en avril 1898, réduisant encore les effectifs de l’obédience. Malencontreusement, vers la fin de l’année 1899, le Vénérable Abel Thomas entra en opposition avec les dirigeants de l’obédience, créant l’éclatement final du Rite de Misraïm qui entra en sommeil en 1901-1902, obligeant les derniers membres à s’affilier au Suprême Conseil de France du Rite Écossais Ancien et Accepté. Celui-là même dont nous parlait Ambelain, et d’où est issue la GLSE censée être à l’origine d’une scission ayant créé le THL.
À partir de ce tableau que nous avons un peu résumé, nous pouvons échafauder quelques hypothèses. En suivant les explications précitées de Robert Ambelain, nous pouvons nous demander dans quelle mesure le THL ne s’est pas constitué lors du premier grand schisme de la Loge misraïmite en 1890. Nous avons écrit précédemment qu’à ce moment « la majorité laïciste » se réfugia « au Grand Orient ». Sur toute la France cela faisait dix loges sur onze, ce qui est vraiment la majorité par excellence. Sur Paris, avec la loge-mère, il existait deux autres loges : Buisson Ardent et Pyramides. Il serait parfaitement plausible qu’à ce moment-là, au moins une loge n’ait pas rejoint le Grand Orient, ou qu’un certain nombre de Frères aient décidé de se constituer en une loge sauvage qui fit rapidement obédience indépendante « et souveraine », à l’instar de la manière dont s’était constituée l’obédience mixte du Droit Humain (rappelons au passage qu’il faut traditionnellement sept Frères pour constituer une loge). La base théorique de cette scission minoritaire aurait été celle d’une troisième voie, n’acceptant ni la citation du GADLU, ni celle de « Liberté, Égalité, Fraternité », mais quelque chose comme « Gloire à Satan ! », mêlant en fait les deux citations précédentes en une seule, tout en prétendant les dépasser.
Une autre possibilité tient aux personnalités du triumvirat anti-Papus précité. Tout d’abord, les raisons de cette opposition à l’initiation de Papus sont connues : « œcuménisme envahissant » papusien où littéralement tout serait égal à tout dans un grand melting-pot simpliste symbolo-spiritualiste, des travaux de vulgarisation peu fiables et peu recherchés, refus de mélanger le martinisme du « Balzac de l’occultisme » (dont il était le Grand Maître) avec le martinézisme plus archaïque et donc plus légitime, tel que pratiqué par la Loge misraïmite, par conséquent soupçon de prise en main papusienne via un noyautage en règle (ce que l’on nomme actuellement par l’euphémisme d’« entrisme ») et donc de façonnage de ce qui subsistait de Misraïm en une entité nouvelle et sans rapport, de piètre qualité de surcroît. Nous pourrions dire que les Frères Thomas (les deux) et Philipon considéraient Papus comme un arriviste initiatique et comme un partisan de ce nous appelons maintenant le new age, un occultisme édulcoré et vulgaire voire populiste, mâtiné de basse magie mal digérée. Ce qui signifie que les anti-papusiens travaillaient plus pour la qualité de leur atelier maçonnique que pour une quelconque quantité.
Mais que penser de la deuxième et dernière crise provoquée par le Vénérable Thomas ? Son opposition à la direction de l’obédience, pour une question purement administrative liée au nombre de membres de ladite direction – il y en avait deux, alors que les statuts en prévoyaient douze – ne pouvait guère aboutir qu’à deux alternatives, dont l’une d’entre elles, en fait la plus plausible, aboutissait à la mise en sommeil de l’obédience, et donc à la dispersion des derniers Frères misraïmites. Il y a donc lieu de se demander si Abel Thomas, alias Abel Haatan, n’a pas voulu sciemment saborder son obédience, qui s’était déjà trouvée excessivement réduite par son action précédente. Et cela pour créer autre chose sur les ruines de la loge Arc-en-Ciel, avec une minorité de Frères égyptiens promouvant un occultisme de qualité…, le THL possiblement, probablement.
L’ultime hypothèse est celle d’une combinaison des deux précédentes. À partir de 1890 ou 1891, juste après la scission presque mortifère pour le Rite de Misraïm en France, se constitue une petite loge sauvage parisienne (que nous serions tentés d’appeler « Charbons Ardents » en référence à l’ancienne loge misraïmite parisienne Buisson Ardent et aux Carbonari) comme nous l’écrivions plus haut, sur la base du double refus de prendre parti pour la citation du GADLU, donc d’un spiritualisme chrétien orthodoxe bêlant allié à la bourgeoisie et au capitalisme oppresseurs d’une part, et de l’autre à des formes par trop républicaines, matérialistes et athées, évacuant le symbolisme maçonnique, donc tenant à la fois de la bourgeoisie boutiquière aux capacités révolutionnaires inexistantes et à une idéologie intellectuellement et poétiquement restrictive. Il s’agissait de dépasser à la fois le GADLU et la République bourgeoise, de combiner l’occultisme et la Révolution, et pour cause : le souvenir douloureux de la Commune de Paris (mars-mai 1871) était encore très vif dans les esprits, et parfois dans les corps pour les survivants des derniers massacres organisés par Thiers et les « Versaillais ». En réalité, les maçons partisans de la déspiritualisation avaient oublié qu’il existait une autre tendance à la spiritualité, guère catholique et pas pour autant protestante, tout en étant parfaitement hétérodoxe. Et que les extrémités radicales de ces occultismes, celui d’Eliphas Lévi, le spiritisme codifié par Allan Kardec… et évidemment celui des loges égyptiennes, étaient susceptibles de tourner aux études démonologiques et aux expérimentations démonolâtriques, donc au satanisme en version religieuse. Nous allons y revenir.
Les frères, et Frères, Thomas et certains de leurs proches de la loge Arc-en-Ciel n’auraient pas coupé les ponts, au moins amicaux et peut-être aussi fraternels, avec leurs ex-Frères de la petite loge « Charbons Ardents ». Sans parler qu’ils fréquentaient les mêmes librairies – entre autres la première Librairie du Merveilleux (1887-1901) de Lucien Mauchel alias Chamuel, un initié proche de Papus – voire les mêmes cabarets – tels le fameux Chat Noir (1881-1897) tenu par Rodolphe Salis – lieux d’éventuelles agapes maçonniques.
Les anti-papusiens de la loge Arc-en-Ciel et les occultistes radicaux de la loge « Charbons Ardents » auraient eu une commune détestation pour l’occultisme édulcoré dudit Papus, et son attachement, discret mais bien présent, au catholicisme. In fine, après moult réflexions et discussions – durant approximativement huit ans – dont certaines tenaient à l’origine et à la nature profonde de la maçonnerie et de la doctrine de la réintégration de Martinès de Pasqually, aboutissant à d’autres plus hérésiologiques (origénisme et gnosticisme) et théo-démonologiques (sur l’apocatastase par exemple), Abel et Albéric Thomas et leurs partisans auraient fini par prendre fait et cause pour la minorité de « Charbons Ardents ». C’est donc sur ces entrefaites, estimant avoir retrouvé les fondamentaux de l’Ordre (égyptiens, gnostiques, templiers et luciféro-satanistes), après avoir monté une ultime cabale, qu’ils décidèrent démocratiquement en 1899, de détruire de l’intérieur leur propre obédience misraïmite qui, à leur sens, n’allait pas assez loin – ainsi que l’eût dit Robert Ambelain – et cela pour rejoindre la bonne loge « Charbons Ardents ».
Remarquons un détail topographique intéressant. La loge mère du Rite de Misraïm, Arc-en-Ciel, était située au 42, rue de Rochechouart jusqu’à la mise en sommeil de l’obédience (en 1901-1902), le cabaret du Chat Noir fut quant lui d’abord au 84, boulevard de Rochechouart, de 1881 à 1885, puis au 12, rue de Laval (devenue depuis la rue Victor-Massé), de 1885 à 1897. Enfin, la première Librairie du Merveilleux, celle de Chamuel donc, apparut en 1888 au 29, rue de Trévise, puis en 1895 déménagea au 79, rue du Faubourg Poissonnière jusqu’en 1900 (où elle s’installa pour un an au 5, rue de Savoie, avant de disparaître). En un mot, tous ces établissements se sont situés, à la même époque, dans le même périmètre urbain : celui du quart Nord-Est du IXe arrondissement de Paris.
C’est ici la fin de la première partie de notre article.
Dans la prochaine publication, nous allons étudier la première apparition journalistique du « Grand Lunaire », puis le problème de sa double dénomination, et enfin sa vision démonologique touchant à la politique.