Blog d'étude critique et académique du fait maçonnique, complémentaire de la revue du même nom. Envisage la Franc-Maçonnerie comme un univers culturel dont l’étude nécessite d’employer les outils des sciences humaines, de procéder à une nette séparation du réel et du légendaire et de procéder à la prise en compte de ce légendaire comme un fait social et historique.
Adon Qatan
Lueurs souterraines dans le 9e cercle
Comme par un heureux hasard, cela nous amène à la suite de la citation de Robert Ambelain : « Leurs réunions se tinrent d’abord en des locaux souterrains du faubourg Poissonnière, et en la forme maçonnique. » Bien sûr, il faut comprendre ici : la rue du Faubourg Poissonnière, et il nous semble que c’était la première fois que ce lieu était mentionné dans toute la littérature sur le THL. Nous sommes encore et toujours dans le IXe arrondissement, mais on peut néanmoins douter fortement qu’il s’agisse exactement du sous-sol ou de la cave de la librairie de Chamuel, si toutefois celle-ci en possédait. Le brave Lucien Mauchel paraissait trop proche de Papus et de ses idées pour faire à ce point double jeu.
À en croire le Robert Ambelain de 1985, dont l’avis diffère de celui de 1939 sur ce point – il suffit de lire enfin honnêtement son Dans l’ombre des cathédrales –, tout alla de mal en pis : « Puis on rejeta celle-ci [la forme maçonnique], et on passa à l’aspect qui en fut connu en 1925 grâce au reportage de Maurice Pelletier dans le ʺPetit Journalʺ, c’est-à-dire au tantrisme de la ʺmain gaucheʺ et au satanisme pur et simple, avec profanation rituelle d’hosties, rites de magie sexuelle, etc. »
À partir de quand la forme maçonnique fut rejetée ? Nous avons ici quelques doutes, car la description la plus spectaculaire d’un rite du THL est parue en 1937, donc sur la base d’un témoignage remontant certainement à 1935 ou 1936 (soit dix ans après le reportage de Maurice Pelletier cité), et comporte encore de nombreux éléments maçonniques, tels que des expressions rituelles (« Un homme demande la Lumière », « Mes Frères, à l’Ordre ! »), un Grand et Vénérable Maître (dénommé « Pape Noir »), une disposition des membres comme dans une loge (en rangée, à gauche et à droite), un Frère Tuileur (ou Frère Terrible), et à la fin de la tenue, la pratique de la Chaîne magique similaire à la Chaîne d’union maçonnique.
Quant au reportage de Pelletier, il fut réédité dans la deuxième partie – titrée « Les sorciers modernes » – d’un recueil qu’il composa avec Marcel Nadaud et qui parut en 1926, Les morts mystérieuses (Éditions Georges-Anquetil). L’article-chapitre en question était le 16e : « Les Crimes impunis » (pp.354-359). Introduisant son propos sur des statistiques de disparitions mystérieuses, pour dériver sur les crimes parfaits, leurs supposées stratégies et motivations, il arrive sur les groupes satanistes parisiens censés être à l’origine d’une partie de ces mystérieux assassinats. Citons les auteurs : « L’un, dit ʺSatanisants de Charlestownʺ, d’origine américaine. Disposant de moyens d’action puissants, il a pu bâtir un temple souterrain dans la banlieue nord de Paris, dissimulé par une usine sus-jacente. L’autre, connu des initiés sous le nom de ʺSatanisants de Saint-Merriʺ, dont les ramifications sont nombreuses en province et à l’étranger – particulièrement à Bruxelles, – tient ses assises dans le IVe arrondissement, en certains lieux secrets et variables, à des dates fixées d’après les phases de la lune, d’où le nom de ʺGrand Lunaireʺ, qui sert de mot de passe aux initiés. L’année dernière, ce groupement a tenu deux réunions aux pleines lunes de mai et de juin, autour du dolmen de la forêt de Meudon, où il fut surpris par des gardes. Eh bien, tous ces satanisants ne se bornent pas à des pratiques grotesques et inoffensives. Tels ces nègres des tribus somalis, dont les titres se mesurent au nombre de blancs qu’ils ont tués, les degrés de la hiérarchie luciférienne ne se gravissent qu’en donnant chaque fois des gages de plus en plus importants au Dieu du Mal ; ces gages finissent par être la vie humaine, supprimée dans des sacrifices rituéliques, ou servant d’enjeu à de tragiques envoûtements. »
La description du THL, ici dénommé « Grand Lunaire » (une fois de plus…, mais c’était peut-être la première fois qu’il fut appelé ainsi dans littérature le concernant), est finalement très courte et très sommaire. Nous sentons-là ce que nous nommerons un non-reportage journalistique. Il nous paraît évident que Messieurs Pelletier ou Nadaud n’étaient allés puiser leurs informations que dans l’une des librairies ésotérico-occultistes du Paris des années 1920, avec tout ce que cela peut comporter comme approximations et contre-vérités. Comme nous pouvons le voir avec la mention des « Satanisants de Charlestown » (sic pour Charleston), dont le nom même provient du vieux canular de Léo Taxil qui faisait de la ville américaine de Charleston le contre-Vatican du prétendu « palladisme » (autrement dit l’invention délirante de Taxil du culte de Lucifer-Satan au sein de la Franc-maçonnerie). Les plus fins connaisseurs de l’énigme touchant la personnalité de Fulcanelli – énigme historique qui est intimement connectée à celle du THL – auront reconnu le lieu de ce « temple souterrain dans la banlieue nord de Paris, dissimulé par une usine sus-jacente » : il s’agit sans aucun doute de l’usine à gaz de Sarcelles, où Fulcanelli accompagné d’autres personnes (Eugène Canseliet, Jean-Julien Champagne, Gaston Sauvage et peut-être Jules Boucher, qui appartenaient tous au THL), opéra une transmutation alchimique en 1922.
Bref, ces satanistes, soi-disant d’inspiration américaine, n’étaient ni plus ni moins que ce que nous nommerons « la section alchimie du THL » (recouverte et amplifiée par un souvenir taxilien), qui selon toutes les apparences portait le nom curieusement égyptien (voir dans la première partie de notre article, pour comprendre la « coïncidence ») de « Fraternité d’Héliopolis » ou « Fraternité des Chevaliers d’Héliopolis ». Puis nous passons aux « satanisants de Saint-Merri » alias le « Grand Lunaire ». Nous soupçonnons qu’il s’agit-là de la première fois qu’il a été ainsi nommé, peut-être d’une manière fausse, incomprise et à moitié oubliée par l’informateur de nos journalistes-écrivains. Mais cette dénomination est plutôt un piège pour discerner les profanes ignorants des initiés qui savent, donc il s’agirait d’un véritable shibboleth – ou plus exactement d’un contre-shibboleth – c’est pour cela que nos auteurs parlent à son sujet de mot de passe pour les initiés…, sauf qu’en l’occurrence c’était l’inverse. Ainsi, lorsque quelqu’un allait aux cérémonies solsticiales et autres, dans la forêt de Meudon, s’il parlait du « Grand Lunaire » et non du Très Haut Lunaire, il était immédiatement catalogué comme profane et écarté de la danse rituelle. Cela d’autant plus si les initiés poussaient jusqu’à demander à l’ingénu ce que signifie l’expression « Grand Lunaire », et qu’il répondait ce que nos chers journalistes en disaient : « Le Grand Lunaire se nomme ainsi parce qu’il se réunit suivant l’ordre des phases lunaires » ou mieux encore « Il se dénomme ainsi parce qu’il voue un culte à la lune, l’astre des nuits… ». À cet instant, les adeptes savaient à qui ils avaient affaire. Car pour résumer cette petite question symbolique, il faut décrypter ce que Robert Ambelain écrivait dans son Dans l’ombre des cathédrales en 1939, principalement p.182 : « La Lune est ʺen basʺ, le reflet de Saturne, ʺen hautʺ. » Il y a là, à notre avis, une erreur de ponctuation – comme il y en avait de nombreuses à l’époque dans les ouvrages d’Ambelain. Il faut en fait bien comprendre : « La lune est en bas le reflet de Saturne, en haut » (sous-entendu « qui est en haut »). D’autant que l’auteur ajoute : « Si le ʺTrès Hautʺ des traditions judaïques est un dieu saturnien, le Très Bas des sorciers médiévaux est une entité lunaire. » Quand, une page plus loin, dans des explications alambiquées, Ambelain rapproche le dieu égyptien Seth de Satan, puis du dieu Saturne, il est clair que nous avons l’explication du nom même du THL, qui en fait n’a à voir avec la lune que fort lointainement dans le système solaire et l’arbre séphirotique.
La citation de messieurs Nadaud et Pelletier se termine sur la supposition infamante de sacrifices humains, pour gravir les échelons de la société secrète, totalement assimilée à une secte dangereuse, et la capacité éventuelle de cette dernière à user de maléfices particulièrement efficaces…, autant de spéculations susceptibles d’entretenir les rumeurs les plus inquiétantes dans la population des années 1920 puis 1930. Bien sûr, si nous n’avons eu jusqu’à présent, un siècle plus tard, aucune confirmation sur l’existence de sacrifices humains rituels orchestrés par le THL, rien n’interdit de supposer que cela aurait pu exister sous la forme d’authentiques crimes parfaits, surtout s’il s’agissait de vouer un culte au « Dieu du Mal ». Néanmoins, il faudrait d’abord faire un travail sur les cold cases des Années folles pour confirmer ou infirmer de telles affirmations sensationnelles.
Et surtout, une grande question théorique se pose. Si le THL pratiquait effectivement le culte de Lucifer-Satan, prétendait-il réellement adorer le dieu du Mal ? En pratiquant ce que l’on nomme la goétie – l’invocation magique des démons –, le THL affirmait-il accomplir un acte de Mal métaphysique ? Les messes noires du THL, véritables contre-messes catholiques, étaient-elles le signe d’une soumission absolue aux puissances d’un plus haut Mal ?
Lueurs étranges d’une fin de siècle
Au vu de ce que Robert Ambelain a pu écrire en 1985, dans ce chapitre au nom évocateur « Les disciples maçonniques de Babeuf », qui finalement résume tout son propos sur le THL, nous pouvons admettre qu’il y avait bel et bien une composante anarchiste essentielle dans ce dernier. C’est indubitablement ce qu’il entendait lorsqu’il écrivait « Un petit nombre de maçons décida d’aller plus loin ». Si nous ajoutons à cela une prégnance occultiste originelle, comme nous le gageons, et si nous complétons avec ce que Fulcanelli écrit au sujet du cabaret du Chat Noir en 1930, et que Ambelain a repris quasiment mots pour mots en 1939, en donnant des indices supplémentaires, sous-entendant que le THL naquit dans ce cabaret marqué justement par un certain esprit libertaire.
Remettons un peu les choses en scène. Quelque part à la fin du XIXe siècle – à en croire Robert Ambelain, après 1880 – après d’autres rencontres et discussions au même endroit, lors d’agapes maçonniques ou d’un banquet commémorant un solstice ou un autre, ou le nouvel an, dans les locaux du second Chat Noir, dans l’ex-rue de Laval, qui comportait des salles plus grandes et plus nombreuses que le premier établissement, donc entre 1885 et 1897, fut décidé la création d’une loge sauvage par un petit groupe de maçons égyptiens épris d’anarchisme, qui décida « d’aller plus loin ». Par des voies obscures, ils avaient trouvé la formule idéologique et théologique combinant leur occultisme et leur tendance politique. « Par des voies obscures » disons-nous, mais comme nous avions commencé à l’expliquer plus haut : tout à cette époque et à ce moment précis concourait à la constitution d’un groupe comme le THL.
À commencer par les conditions politiques, déjà citées : le souvenir prégnant et douloureux de la Commune de Paris, plus d’une vingtaine d’années auparavant. La crise du terrorisme anarchiste culminant en France dans la période de 1892 à 1894. Et que penser des notes et textes de Michel Bakounine (1814-1876) que Elisée Reclus fit paraître en 1882, sous le titre de Dieu et l’État ? Où l’auteur constate les contradictions contenues dans le texte de la Genèse concernant Dieu et le Diable. Bakounine fait une exégèse hypercritique autant du judaïsme que du christianisme, voyant dans le Jéhovah [YHWH] de l’Ancien testament « le plus jaloux, le plus vaniteux, le plus féroce, le plus injuste, le plus sanguinaire, le plus despote et le plus ennemi de la dignité et de la liberté humaines… », rejoignant sans le savoir les anciens gnostiques les plus radicaux. Alors que Satan est « l’éternel révolté, le premier libre penseur et l’émancipateur des mondes. Il fait honte à l’homme de son ignorance et de son obéissance bestiales ; il l’émancipe et imprime sur son front le sceau de la liberté et de l’humanité, en le poussant à désobéir et à manger du fruit de la science. ».
À l’instar de Victor Hugo dans son « Chef-d’œuvre », l’une des poésies constituant le long poème « Religions et religion » paru en 1880, le philosophe anarchiste affirme que le scénario de la prétendue « économie du Salut » chrétien est une aberration monstrueuse provoquant un véritable court-circuit psycho-mental dans les populations, ayant pour but final la soumission de ses dernières aux puissants. Enfin, « Dieu donna raison à Satan et reconnut que Satan n’avait pas trompé Adam et Eve en leur promettant la science et la liberté, comme récompense de l’acte de désobéissance qu’il les avait induits à commettre ; car aussitôt qu’ils eurent mangé du fruit défendu, Dieu se dit en lui-même (voir la Bible) : ʺVoilà que l’homme est devenu comme l’un de Nous, il sait le bien et le mal ; empêchons-le donc de manger du fruit de la vie éternelle, afin qu’il ne devienne pas immortel comme Nousʺ. ». Ici, Bakounine mettait en exergue deux choses intéressantes. D’abord que Dieu, soi-disant bon, mais en fait mauvais, reconnaissait que le Diable n’était pas trompeur – comme cela est affirmé dans toutes les religions abrahamiques orthodoxes, alors que le texte dit le contraire – et qu’il avait tenu sa promesse de connaissance et d’émancipation et que par conséquent ledit Satan est quant à lui réellement bon. Puis, derrière cette reconnaissance de la bonté du Démon, il y a, implicite, une équivalence entre Dieu et Diable, renforcée par l’usage du « Nous », comme si Jéhovah parlait de lui et de son antagoniste. Il y a là une redécouverte du dualisme qui courut dans bien des communautés post-gnostiques (chez les manichéens, pauliciens, bogomiles, cathares italiens et provençaux…). Mais un dualisme inversé. Or, nous retrouvons là la définition du luciférisme d’après Joris-Karl Huysmans, qu’il mêlait avec des inventions du canular orchestré par Léo Taxil.
Dans un autre genre politico-religieux, cette affaire Léo Taxil commença en 1885 et se termina en 1897 – curieusement pendant toute l’époque d’activité du second Chat Noir – et dont les extravagances antimaçonniques littéralement surréalistes inventèrent une Franc-maçonnerie luciféro-sataniste aux capacités surnaturelles parfaitement romanesques. Elle devait s’achever par des aveux dudit Taxil qui tenaient d’un beau bras d’honneur libertaire à la papauté et à l’ensemble de l’Église catholique. Néanmoins, la Franc-maçonnerie avait été un peu égratignée par ces pseudo-révélations délirantes.
On remarquera que, plus tard en 1925, l’article de Nadaud et Pelletier précité fait maladroitement référence à des soi-disant « satanisants de Charleston » qui n’existent que dans le canular taxilien. Dix ans plus tard, Pierre Geyraud aura aussi tendance à étayer certains articles-chapitres de ses ouvrages avec des éléments taxiliens, comme si ces reporters avaient trouvé sur le terrain de leurs investigations – d’ailleurs autrement plus élaborées chez Geyraud – des expressions similaires. Cela évoque une atmosphère propice au brouillage des esprits non-initiés, où voisinent quelques fausses informations avec des connaissances objectives.
Au vu des douze années de développement du canular de Taxil, en pleine fin du XIXe siècle, on peut aussi se demander dans quelle mesure cette affaire n’a pas influencé la formation du THL. À l’inverse, Taxil aurait pu avoir vent du projet de création du THL, peut-être même au Chat Noir, haut-lieu de poésie fumiste et de satire sociale, lui donnant peut-être l’idée de sa propre fumisterie dès le début en 1885. Car dans cette partie de sa fiction antimaçonnique titrée « Le diable au XIXe siècle » paru sous forme de revue entre 1892 et 1895, n’avait-il pas écrit sous le pseudonyme du Dr Bataille que le pauvre Papus en fréquentant le Chat Noir « l’une des portes de l’Enfer » était « entraîné dans le tourbillon du satanisme » ?
Nous arrivons à la fin de la deuxième partie de notre article.
L’ultime « chapitre » à venir touchera à l’esprit artistique et philosophique du temps de la création du THL, pour conclure avec son potentiel futur.