Blog d'étude critique et académique du fait maçonnique, complémentaire de la revue du même nom. Envisage la Franc-Maçonnerie comme un univers culturel dont l’étude nécessite d’employer les outils des sciences humaines, de procéder à une nette séparation du réel et du légendaire et de procéder à la prise en compte de ce légendaire comme un fait social et historique.
Adon Qatan
Comme nous l’avons entrevu précédemment avec l'hyper critique, ou mieux la critique logique et rationnelle du christianisme opérée par Bakounine, Victor Hugo (1802-1885), le grand homme, le grand écrivain et poète du XIXe siècle, n’était pas en reste, à tel point que l’on pourrait croire depuis le belvédère de notre XXIe siècle, qu’ils s’étaient rencontrés pour tomber d’accord. Il n’en fut rien.
Nous venons aussi de voir autre chose : que la critique logique et rationnelle mène à des propositions hérétiques – mise à part l’habituel et très facile athéisme –telles qu’une contre-théologie, qualifiable de théodémonologie, dualiste et proche d’anciennes conceptions gnostiques, qualifiables de lucifériennes. Comme si des philosophes anarchistes et des écrivains particulièrement lucides, progressistes et contestataires, avaient retrouvé des formules de révolte métaphysique qui avaient couvé sous le boisseau des orthodoxies chrétiennes pendant des siècles. Car Hugo ne fut pas le seul écrivain qui fut qualifié de luciférien, voire de diabolique ou satanique par les esprits les plus catholico-chagrins. Ce fut le cas d’un autre de nos plus grands poètes français du même siècle, Charles Baudelaire (1821-1867) auteur de l’incontournable recueil Les fleurs du mal (première parution en 1857) qui contient en son cœur le chapitre « Révolte » comprenant « Le Reniement de Saint-Pierre », « Abel et Caïn » et surtout « Les Litanies de Satan » qui auraient été utilisées plus tard dans des messes noires du THL. Il y a aussi le très notable, et très intéressant, poème introductif aux Fleurs du mal, « Au lecteur », dans lequel est cité un certain Satan Trismégiste, qui non seulement combine le Diable avec Hermès Trismégiste (Hermès Trois-fois-grand), divin patron des hermétistes et des alchimistes, mais fait autant discrètement référence au grand Lucifer-Satan de « L’enfer » de Dante, qui possède trois visages. Cette alliance, est dans la pure tradition du THL qui s’intéressait fort à l’alchimie, comme en témoignaient certains de ses initiés comme Jean-Julien Champagne, Eugène Canseliet ou même Robert Ambelain qui écrivit tardivement une Alchimie spirituelle en 1960. Sans oublier que Fulcanelli – le supposé plus grand alchimiste du XXe siècle – et René Schwaller de Lubicz (1887-1961), chercheur en alchimie, et luciférien d’après quelques rumeurs des Années folles, étaient des auteurs de référence de la société secrète, ce qui pourrait bien laisser supposer qu’ils en firent partie, au moins un moment donné.
Dans le même ordre d’idée, l’un des amis littéraires de Baudelaire, Jules Barbey d’Aurevilly (1808-1889) invente une parole quasi-proverbiale dans sa nouvelle « Le dessous de cartes d’une partie de whist » contenue dans son célèbre recueil Les Diaboliques (1874) : « Or, l’enfer, c’est le ciel en creux » qui n’est pas sans évoquer les premiers mots du petit texte de la Table d’Emeraude, attribuée justement à Hermès Trismégiste : « Ce qui est en bas est comme ce qui est en haut… » (se complétant par « et ce qui est en haut est comme ce qui est en bas, pour accomplir les miracles d’une seule et même chose… »). Dans la phrase suivante, Barbey d’Aurevilly précise sa pensée : « Le mot ʺdiaboliqueʺ ou ʺdivinʺ, appliqué à l’intensité des jouissances, exprime la même chose, c’est-à-dire des sensations qui vont jusqu’au surnaturel. ». La première phrase que nous citons, sorte de proverbe cosmologique, fut littéralement la clef d’interprétation de la Table d'Émeraude par le THL. Cette dernière était donc comprise ainsi : « L’Enfer est comme le Ciel et le Ciel est comme l’Enfer pour accomplir les miracles d’une seule et même chose… ». C’était poser les bases théologiques de l’égalité entre Dieu et Diable. Et c’était incidemment donner une toute autre interprétation à l’ensemble de la tradition alchimique. Quant à la suite de la citation, elle sous-entend une équivalence des saintetés, la divine et la diabolique, à travers « l’intensité des jouissances », évoquant non pas une supposée « magie sexuelle » mais bien plutôt une mystique sexuelle, qui aurait bien pu être dans les cordes du THL.
Cela nous mène à un autre auteur, tout aussi catholique que Baudelaire et Barbey d’Aurevilly, et parfaitement évident dans le contexte, l’auteur de Là-bas (1891) le roman sataniste par excellence : Joris-Karl Huysmans (1848-1907). Les deux grands motifs satanistes contenus dans le livre ont, là encore, eu une influence indéniable dans la constitution et les thèmes préférés du THL. Celui du personnage historique de Gilles de Rais (1405 ?-1440), compagnon de Jeanne d’Arc et maréchal de France, puis alchimiste cherchant la pierre philosophale devenant sataniste et criminel pédophile, tortionnaire et massacreur d’enfants, toujours pour plaire au Diable et ainsi gagner en richesses et puissance. Tout cela se termina, évidemment, sur l’échafaud. L’autre motif est celui du satanisme au XIXe siècle et de la pratique de la messe noire, via la figure de la femme fatale, Mme Hyacinthe Chantelouve et celle du prêtre catholique renégat, le chanoine Docre, officiant principal de messes sataniques. L’ensemble du roman explorant la perversité de ses anti héros tentant de dépasser le Mal, mais qui n’y arrivent désespérément pas.
Comme l’écrivit Mallarmé dans un texte intitulé « Magies » : « Huysmans se plut, dans une œuvre de portée infiniment autre que fournir des documents même extraordinaires (comparaison entre la magnificence en le mal, d’âmes, au XVe siècle, et nous) à dénoncer le bizarre attardement, au Paris actuel, de la démonialité. » C’est bel et bien de ce « bizarre attardement » qu’est né le THL.
Dans un tel contexte, bien d’autres écrivains et poètes français du XIXe siècle et de la Belle Époque furent qualifiés de sataniques, satanistes ou lucifériens. Ce fut le cas de Gérard de Nerval (1808-1855) passionné d’occultisme, d’exotisme et de Franc-maçonnerie, de Théophile Gautier (1811-1872) à qui Baudelaire dédia ses Fleurs du mal, de Auguste de Villiers de l’Isle-Adam (1838-1889), de Jean Richepin (1849-1927) à ses débuts (avec son recueil Blasphèmes paru en 1884), Isidore Ducasse (1847-1870) alias le comte de Lautréamont avec ses célèbres Chants de Maldoror, bien entendu Arthur Rimbaud (1854-1891), Jean Lorrain (1855-1908), Albert Samain (1858-1900), Remy de Gourmont (1858-1915), évidemment Joséphin Péladan (1859-1918) avec son roman Le Vice suprême, un proche de Huysmans et Gourmont : Jules Bois (1868-1943) qui écrivit la pièce Les noces de Sathan (1890), bien oubliée aujourd’hui, et une étude Le Satanisme et la magie (1896), même un Léon Bloy (1846-1917), habituellement qualifié d’écrivain catholique, fut découvert luciférien par l’un de ses critiques tardifs. Il y en a bien d’autres, dont certains sont désormais ignorés. Mais une mention spéciale mérite d’être faite, celle du grand Anatole France (1844-1924), qui, aux dires d’Eugène Canseliet fut l’un des amis proches de Fulcanelli, et que via ce dernier il rencontra en 1920 (Canseliet avait 20 ans), profitant de la conversation des deux maîtres et de l’émerveillement du vieil écrivain dans le laboratoire de l’alchimiste. L’art d’Anatole France fut toujours ouvert sur l’occulte et le surnaturel, sans se départir de l’humour et de l’esprit critique, comme en témoignent son roman La Rôtisserie de la reine Pédauque (1892) et certaines de ses nouvelles. Mais ce que l’on pourrait nommer son « génie luciférien » auquel on peut ajouter « républicain et libertaire », culmine indubitablement dans La Révolte des anges (1914) son dernier roman. Et nous n’avons mentionné que les gens de lettres. Car, participant à l’esprit diaboliste de la Belle Époque, il y eut aussi les peintres et les sculpteurs, tels que Félicien Rops, Odilon Redon, Gustave Moreau, Auguste Rodin, Jean Delville… Ajoutons qu’un certain nombre d’entre ces artistes, ainsi que des chansonniers et musiciens, fréquentèrent assidument le Chat Noir.
Lumières ou anti-Lumières ?
Que signifiait cette poussée d’apparent obscurantisme en fin de siècle ? De quoi le Très Haut Lunaire était le nom ? Était-il du parti des Lumières ou de celui des anti-Lumières ?
Que le THL fut une société paramaçonnique consacrée auxdites contre-Lumières, ce que l’on nomme vulgairement les philosophies réactionnaires, c’est-à-dire d’un caractère anti-révolutionnaire, conservateur, anti-humaniste, anti-progressiste et anti-universaliste, l’ultime témoignage précité de Robert Ambelain (celui de 1985), mettant subjectivement les points sur les « i », infirme totalement cette possibilité. Si l’auteur ne nous révèle pas précisément les fondamentaux philosophiques du THL, nous avons cependant la possibilité de les restituer, comme nous l’avons démontré tout au long du présent article. Naissant à la toute fin de « l’horrible XIXe siècle », le THL en fut l’un des enfants authentiques, dans la lignée esthétique et philosophique de la fin du Romantisme, et dans l’atmosphère du Symbolisme et du Décadentisme. Mais ce n’était pas de l’art, du théâtre…, derrière l’apparente et rituelle diablerie il y avait d’abord des idées. À commencer par l’idée même du Diable, de Lucifer-Satan.
Dans ce que l’on peut nommer « l’esprit Chat Noir » post-communard, le dieu chrétien est celui de l’Ancien régime, des « Versaillais » ennemis de la Commune, de l’infâme alliance du sabre et du goupillon, et donc évidemment des bourgeois et des nantis. Un dieu hypocrite incarnant l’expression « une main de fer dans un gant de velours », tour à tour créateur jaloux, dieu de la guerre, législateur pointilleux et psychorigide, et enfin dieu d’amour et de concorde universelle, offrant un scénario absurde du Salut aboutissant à la glorification de la souffrance et par la souffrance, permettant l’asservissement sacrificiel de populations entières et favorisant une idéologie morbide de la sainteté. Autant d’éléments qui ne favorisent guère l’individualisme, l’esprit critique et le progrès tant social que scientifique, qui sont autant de corollaires de toutes formes d’émancipations personnelles ou collectives.
Considérant cela, le vrai dieu des pauvres, des miséreux et des réprouvés, de ce que certains théologiens catholiques ont appelé cyniquement la massa damnata, la « masse damnée », cette majeure partie de l’humanité condamnée à l’Enfer éternel, bref le dieu du peuple et de l’humanité en général et dans sa plénitude « pêcheresse » et donc vitale, ne peut être guère que le Réprouvé par excellence, le Diable. Réprouvé parce que révolté contre Dieu, pour avoir appris à l’humanité à lui désobéir afin qu’elle acquière la connaissance du Bien et du Mal, autrement dit le discernement, le sens des valeurs, l’esprit critique, et par conséquent la raison aussi – où nous voyons ici un lien intime entre la désobéissance, l’émancipation, avec la connaissance et le discernement. Le Diable est le dieu de la liberté et de la connaissance, c’est donc le dieu du progrès d’autant que Lucifer par son nom même (Porteur-de-lumière) est assimilable au pourvoyeur du feu que fut Prométhée – sans oublier que le maître des Enfers est aussi celui des richesses souterraines, comme les minerais métallifères, évoquant donc l’ancien dieu forgeron Héphaïstos-Vulcain – dieu de la modernité industrielle du siècle, dieu des mines et des usines, dieu des ouvriers. Le Diable est aussi le révolté et donc le dieu de l’insurrection et de la révolution.
Indubitablement, un tel tableau théologique mis en parallèle avec la société très clivée du XIXe siècle, montrait pour les personnes qui nous occupent (les mères et les pères fondateurs du THL) que Dieu était du côté du Mal, du mensonge et de l’injustice, et le Diable du côté du Bien, de la vérité et de la justice. Pour tout être humain lucide, Dieu se présente donc comme l’ennemi de l’humanité, alors que le Diable en est l’authentique ami.
Comme l’écrivait Ambelain : c’est ainsi qu’un petit groupe de maçons décida d’aller plus loin…, offrant un nouvel idéal religieux, tout en combattant le cléricalisme hypocrite et pervers et non le phénomène religieux qui est une forme spirituelle inerrante au genre humain, comme l’avait affirmé Oswald Wirth dans une conférence qu’il avait faite à la loge le Travail et les Vrais Amis Fidèles (en 1889 ou 1890) – mais Wirth, en l’occurrence, songeait-il à un culte diaboliste ? « Un nouvel idéal religieux » incarnant la révolution, le progrès scientifique, technique et social, la république et la démocratie contre la monarchie, et le socialisme anarchiste et utopique contre les hiérarchies arbitraires de l’impérialisme et du capital. Une religion de la lucidité et du bon sens, une religion certes irrationnelle, basée sur certaines révélations anciennes, mais qui n’écarte pas la raison, ni les interprétations naturalistes. La religion d’une ouverture de l’esprit, d’une raison non bornée, bref de ce que doit être l’intelligence humaine libre. Une religion aussi de la déconstruction de la tradition chrétienne. « Déconstruction » au sens originel de démontage-analyse et étude critique révélant des virtualités abandonnées au cours de l’Histoire religieuse du christianisme, voire de l’Histoire religieuse de la France ou de l’Europe occidentale en général, faisant ainsi rimer les hérésies gnostiques et post-gnostiques avec le paganisme syncrétique de l’empire romain via la démonologie judéo-chrétienne – suivant le principe assez courant de la transformation des anciens dieux en démons.
Enfin, une religion de l’humanité plénière, non mutilée de sa sexualité et de son animalité – à la fin du XIXe siècle, Freud commençait tout juste ses recherches, il n’avait pas encore développé sa théorie de la libido et de l’Eros comme ensemble des pulsions de vie, L’origine des espèces de Darwin avait été traduite deux fois en français en 1862 et 1873, et L’antéchrist puis Ainsi parlait Zarathoustra de Nietzsche furent traduit successivement en 1895 et 1898 par Henri Albert.
Toujours dans une perspective hermétiste, il s’agissait de spiritualiser la matière pour mieux matérialiser l’esprit, voir les esprits. Pour le THL, il est clair qu’il ne s’agissait pas de pratiquer des mortifications brisant l’individu corps et âmes, comme le préconisent les différentes orthodoxies religieuses en guise de discipline mystique, mais au contraire d’user du plaisir pour réconcilier la chair et l’esprit, de méditer sur les aspects sexuels du symbolisme et ce qu’ils impliquent à l’échelle théocosmologique, voire de chercher l’extase par l’usage de recettes psychotropes, comme celle des « sorcières » médiévales et des chamans. C’est sur ces points que Robert Ambelain parlait de « tantrisme de la ʺmain gaucheʺ » et de « rites de magie sexuelle, etc. ». Incidemment, on s’interrogera quelles furent les modalités d’apparition du tantrisme de la Voie de la main gauche (Vâmâcâra), appelé aussi Tantra rouge, nécessairement hindouiste, dans le THL de la France de la première partie du XXe siècle. Quant aux « rites de magie sexuelle », pour ce que nous en savons d’après le témoignage de Pierre Geyraud, s’il se trouve pleinement avéré, ils tiennent plus d’une « religion sexuelle » dont nous venons d’exposer les tenants s’opposant à l’ascétisme et au puritanisme chrétien. Reste le mystérieux « etc. » dont on aurait aimé que l’auteur nous en dise plus.
Conclusion
Un journaliste à la culture philosophique fort limitée, esbaudi par l’idéologie de l’Église californienne de Satan, posa un jour à Anton Szandor LaVey (1930-1997), le fondateur de cette dernière, la question aberrante : « Pourquoi n’avez-vous pas appelé votre philosophie ʺhumanismeʺ, plutôt que ʺsatanismeʺ ? ». Laissons de côté la réponse publicitaire que fit le « Pape noir »…, il va de soi que c’est parce que les tendances philosophico-politiques exprimées par ladite Église et son fondateur (darwinisme social, nietzschéisme littéraliste de droite, libertarisme à la Ayn Rand, anarcho- ou crypto-fascisme…) n’étaient guère humanistes, rejoignant d’ailleurs les valeurs WASP (White Anglo-Saxon Protestant ou « protestant blanc anglo-saxon ») de la droite cynique et capitaliste américaine la plus commune.
Ainsi, pour terminer notre petite étude, nous répondrons catégoriquement à la question-titre « Lumières ou anti-Lumières ? » par « Lumières » bien sûr, à l’opposé idéologique d’un phénomène à prétention sataniste plus récent comme cette Église de Satan de LaVey – fondée en 1966. En faisant référence à la symbolique maçonnique nous parlerons de trois Lumières s’incarnant dans le THL fin-de-siècle.
D’abord la Lumière de la Renaissance, des humanités grecques et hébraïques (et plus discrètement arabes) redécouvertes par des figures puissantes et fondamentalement hérétiques, telles Marsile Ficin, Jean Pic de la Mirandole, Gémiste Pléthon, Henri Corneille Agrippa (la référence par excellence au sein du THL), Guillaume Postel, John Dee et évidemment Giordano Bruno dont l’esprit acerbe et critique devait être l’un des germes rationalistes du futur Siècle des Lumières.
Puis, justement, cette fameuse Lumière du Siècle des Lumières, celle donc de la raison critique, voire hyper- ou ultra-critique, nourrie au scepticisme strictement nécessaire se confrontant aux grandes certitudes intangibles de Dieu, du Pape et du Roi, qui fit surgir la philosophie humaniste moderne qui devait abolir la monarchie et inventer (enfin) les droits humains, réactivant avec force difficultés et moults tergiversations les antiques idées romaines de république et grecques de démocratie, pour les combiner en quelque chose d’entièrement nouveau.
La dernière Lumière était celle de la modernité et du futur. Elle se manifestait dès le présent de la fondation du THL et était la synthèse de l’esprit de la Renaissance et de celui du Siècle des Lumières, combinant une étude poussée des traditions religieuses occidentales et orientales laissées de côté, avec le doute et la critique rationnels, dépassant même l’antimonarchisme révolutionnaire par l’anarchisme. Il s’agissait aussi de répondre au positivisme et à l’étroit scientisme qui risquait de construire un monde froid et borné. On pourrait à ce sujet utiliser le néologisme humoristique de « négativisme » pour définir les recherches et expérimentations s’intéressant aux faits niés et refusés par les sciences dures les plus officielles érigées en dogmes pseudo-religieux – mais à l’époque on préférait l’expression plus excitante, poétique et nébuleuse de « sciences maudites ».
Simultanément aux premiers travaux psychanalytiques et à la philosophie nietzschéenne, le THL affirmait philosophiquement le principe de plaisir, la libido, l’Eros, comme moteur normal – parce que naturel – de la vie, et prenait parti pour le grand oui à la vie contre sa négation principale incarnée par le christianisme. Et quoi que Nietzsche ait pu en dire dans L’antéchrist, ce grand oui à la vie, cette doctrine optimiste et vitaliste n’était pas considérée comme antinomique avec l’anarchisme par le THL (anarchisme qui, à notre sens, est confondu par le philosophe avec le nihilisme mêlé au ressentiment social).
Le vitalisme à tendance métaphysique nous mène tout droit à la notion préfreudienne et préjungienne d’inconscient, celle émise par le philosophe allemand Eduard von Hartmann (1842-1906) dans sa Philosophie de l’Inconscient : recherche d’une conception du monde (1869) traduite en français en 1877. Il s’agissait d’une conception immanentiste du cosmos et de la psyché en générale influencée par Schopenhauer, Schelling, Hegel et Leibniz. On a parlé à son propos de panpsychisme, d’inconscient collectif, de panthéisme et même de panenthéisme. Là encore on rejoint l’hermétisme de la Table d’Emeraude. Cela combiné à la démonologie judéo-chrétienne des grimoires, qui, prise comme base d’un néopaganisme, nous permet d’entrevoir un tableau cosmologique où l’Enfer, le Shéol, si ce ne sont les enfers et son pandémonium, sont autant d’aspects de l’Inconscient cosmique et collectif, autrement dit de l’immanence divine, voire l’âme du monde, l’esprit de la matière dans la matière. Ainsi, cette troisième Lumière, nourrie aux deux précédentes, consistait à porter la raison humaine sur des territoires inexplorés – parce que qualifiés habituellement d’« irrationnels » – par elle jusqu’à présent, ce qui a toujours été la définition du progrès.
En 1876, paraissait la traduction française de La religion de l’avenir (dont le titre complet était en fait : L’Autodestruction du christianisme et la religion de l’avenir) de Eduard von Hartmann, parue en version originale deux ans plus tôt. C’était cette même idée, la construction de la religion du futur, du prochain millénaire, une religion postchrétienne, cette idée donc qui fut fondatrice du THL à l’aube du XXe siècle, celle que devait confirmer Oswald Wirth en affirmant que la Franc-maçonnerie devait offrir un idéal religieux. Une vision révolutionnaire au caractère gothic, si ce n’est steampunk, curieuse tradition moderne et modernité traditionnelle qui pourrait bien avoir quelque intérêt actuellement pour « réenchanter » notre XXIe siècle, qui à bien des égards semble replonger dans certaines des pires erreurs du passé à divers points de vue, ces erreurs et horreurs qui persistent et que voulut combattre originellement le THL.