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Blog d'étude critique et académique du fait maçonnique, complémentaire de la revue du même nom. Envisage la Franc-Maçonnerie comme un univers culturel dont l’étude nécessite d’employer les outils des sciences humaines, de procéder à une nette séparation du réel et du légendaire et de procéder à la prise en compte de ce légendaire comme un fait social et historique.

« Parias. Hannah Arendt et la « tribu » en France (1933-1941) », de Marina Touilliez

Julien Vercel

Paru aux éditions de L’Échappée (2024), l’essai de Marina Touilliez retrace le séjour français de celles et ceux qui ont fui le nazisme dès l’arrivée au pouvoir d’Adolf Hitler en 1933. Si le parcours d’Hannah Arendt est le fil conducteur de l’ouvrage, c’est bien toute une « tribu » de réfugié·e·s que nous suivons dans ces années d’avant-guerre puis sous le régime de la collaboration.

À l’image d’Hannah Arendt, ces réfugié·e·s choisissent d’abord la France parce que le pays est celui des droits des êtres humains et le défenseur des Juifs. De plus, Martha, sa mère, y a passé trois ans pendant sa jeunesse. Hannah arrive donc à Paris en octobre 1933, elle rejoint son mari Günther Anders, arrivé en mars. Le couple vit ses dernières années d’union, Hannah menant une « résistance passive » dans l’espoir d’un divorce prochain.

La belle image de Paris et de la France va vite se détériorer pour celles et ceux d’abord vu·e·s comme des « boches » : pas de carte de travail, des difficultés à se nourrir, à se loger et une succession de petits boulots… bref, comme l’écrit Marina Trouilliez, « pour les réfugiés allemands, travailler en France s’apparente à une rude chute au bas de l’échelle sociale ». Alors que ces réfugié·e·s sont des opposants au régime nazi, le gouvernement français commence à prendre des mesures restrictives à leur égard au nom de la peur d’une « invasion » (les réfugié·e·s sont pourtant estimés à 40 000 en 1935). De plus, la crise économique et la peur de l’antisémitisme fait que même la communauté israélite française a tendance à s’en détourner.

De 1935 à 1936, engagée auprès des sionistes pour sauver les Juifs d’Allemagne, Hannah parvient à faire émigrer 120 adolescents en Palestine. L’année 1936 marque la rupture avec Günther Anders qui part aux États-Unis (le divorce est prononcé l’année suivante) et la rencontre avec Heinrich Blücher. C’est avec ce dernier qu’Hannah forme un couple jusqu’au décès d’Heinrich en 1970. Le couple fréquente alors la « tribu » du 10, rue de Dombasle (XVe arrondissement de Paris) avec Arthur Koestler, les Cohn-Bendit, Walter Benjamin… et reconnaît qu’« à ceux qui n’ont rien est donnée la possibilité de connaître une fraternité exceptionnelle ». Après la courte accalmie sous le Front populaire, l’administration française se fait complice de la traque contre les ennemis politiques du Reich et traite de la même façon les pro et les anti-nazis : Albert Sarraut, ministre de l’Intérieur demande par circulaire du 14 avril 1938, aux préfets des initiatives pour se débarrasser des « éléments étrangers indésirables » et recommande aux préfets le 4 mai 1938 de multiplier les contrôles, le décret-loi du 12 novembre 1938 relève les taxes de séjour et quand la guerre éclate le 3 septembre 1939, les réfugiés sont arrêtés. En effet le décret du 1er septembre fait des « ressortissants des puissances ennemis » résidant en France des « sujets ennemis » et un premier camp est ouvert à Rieucros (Lozère) le 21 janvier 1939. La France se couvre de plus d’une centaine de camps improvisés. Heinrich est interné au camp de Villemalard (Loir-et-Cher). Hannah sollicite l’aide de l’autrice Marie-Louise Pouyollon et obtient sa libération en décembre 1939 après 3 mois de détention, donc. Mais tout se précipite : le 16 janvier 1940, Hannah et Heinrich (« Jeanne Arendt » et « Henri Blucher ») se marient à la mairie du XVe arrondissement, suivent des cours d’anglais pour émigrer aux États-Unis ; le 12 mai 1940, des affiches dans le département de la Seine ordonnent aux ressortissants allemands ou d’origine allemande de se rendre au stade Buffalo pour les hommes et au vélodrome d’hiver pour les femmes. Hannah s’y rend et est envoyée au camp de Gurs (Pyrénées-Atlantiques). La débâcle de l’armée française fait que le 20 juin, profitant du désordre, Hannah s’échappe du camp et arrive à Lourdes puis à Montauban où elle retrouve par hasard Heinrich. Mais Philippe Pétain organise la collaboration : la clause 19 de l’armistice engage la France à livrer tous les ressortissants allemands désignés par l’occupant ; le 3 octobre 1940, c’est le statut des Juifs et le 4 octobre une loi spéciale oblige à l’internement des Juifs étrangers dans des « camps spéciaux ». D’octobre à décembre, Heinrich et Hannah attendent à Montauban leur visas espagnols et portugais pour sortir de France clandestinement. Grâce aux « visas d’urgence » délivrés par Eleanor Roosevelt pour les artistes, écrivains et scientifiques en danger de mort, Hannah et Heinrich bénéficient de l’aide du réseau du journaliste américain Varian Fry et arrivent à Marseille. Dès janvier 1941, ils entament leur voyage vers Portbou puis Barcelone, Madrid et Lisbonne, ils sont à New York le 23 mai, rejoints bientôt par Martha.

Hannah, privée de sa nationalité allemande depuis 1938, devient américaine en 1951, Heinrich l’année suivante. Elle revient à Paris en 1949 puis en 1952 et, selon l’autrice, elle a toute sa vie euphémisé ce qu’elle a vécu en France. De cette expérience, Hannah Arendt a distingué les « parvenus » et les « parias », ceux « qui ont sacrifié leur identité à l’assimilation et à leurs ambitions sociales de ceux qui ont pris conscience de leur marginalité irréductible et qui se l’approprient ». C’est ainsi qu’« elle a également gardé la volonté farouche de rester une paria », avec ses deux qualités : l’amitié et l’irrévérence.

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