Blog d'étude critique et académique du fait maçonnique, complémentaire de la revue du même nom. Envisage la Franc-Maçonnerie comme un univers culturel dont l’étude nécessite d’employer les outils des sciences humaines, de procéder à une nette séparation du réel et du légendaire et de procéder à la prise en compte de ce légendaire comme un fait social et historique.
Jean-Pierre Bacot
Tout le monde n’est pas d’accord sur la définition à donner à la notion de littérature prolétarienne. Le biographe de Jean Meckert-Amila, Pierre Gauyat inscrit, à notre avis à tort, comme d’autres commentateurs d’ailleurs, cet écrivain dans la littérature ouvrière, autre intitulé possible. L’intéressé proteste à la fin de son ultime ouvrage Comme un écho errant (1986) contre le fait qu’on l’ait inscrit dans cette « sous-catégorie créée par de pédants intellectuels pour ne pas avoir à mélanger torchons et serviettes ».
Pour autant, cette famille d’écrivains existe bel et bien et elle est soutenue par une Association pour la Promotion de la Littérature Ouvrière (APLO), créée en 2007, avec un site qui entend aider à sortir de l’oubli des serviettes bien propres, mais oubliées dans les armoires. Il existe également une revue, Fragments, éditée par le Cercle Culturel de Littérature Ouvrière, Paysanne et Sociale (CCLOPS).
C’est Michel Ragon, lui-même autodidacte et libertaire, qui a lancé le mouvement de mise en visibilité de cette littérature largement oubliée quand elle n’était pas méprisée, en publiant, en 1974, chez Albin Michel, une Histoire de la littérature prolétarienne en France.
Depuis, un débat s’est installé quant à la définition de cette littérature prolétarienne. En résumé, ce n’est pas le thème des romans ou nouvelles qui est déterminant pour les spécialistes, mais la position sociale de l’auteur, son statut d’autodidacte et l’aspect souvent biographique de son œuvre. Outre le cas de Meckert, on peut discuter celui de Panaït Istrati, auquel Fragments, fondée en 2021, vient de consacrer un numéro.
L’APLO a été créée en septembre 2007 par René, Berteloot (1933-2020), qui en fut le président jusqu’à sa mort, et son frère Paul. C’est ce dernier qui a repris le flambeau avec la nièce de René, Nathalie Berteloot. Ils animent une autre revue, Le Musée du soir. Pendant sa prime jeunesse, René Berteloot a eu l’occasion de rencontrer Henri Poulaille (1896-1980), le père du roman prolétarien français, ce qui le poussa à se mettre à l’écriture. Avec son frère Paul, il créa ce périodique où écrivirent notamment Constant Malva, René Bonnet et Marius Noguès.
Un travail considérable a déjà été réalisé par cette mouvance, autour des deux associations, le CCLOPS et l’APLO, cette dernière proposant en ligne un répertoire international des écrivains ouvriers, avec des éléments biographiques et bibliographiques, une base de données interrogeable par mot-clef, et des livres numériques concernant les œuvres des adhérents. Le corpus est constitué pour partie du fonds rassemblé par l’association, avec ce que fut la bibliothèque personnelle de René Berteloot.
Mais l’APLO mène aussi une activité d’édition de livres, à commencer par ceux de René Berteloot. Dans ce registre l’association a proposé en 2022 un premier roman de cet auteur, préfacé par son frère Paul, Mélaine.
Ce texte, écrit en une très belle langue que d’aucuns ont parfois considéré comme trop recherchée, est l’histoire du fils d’un mineur de fonds du Pas-de-Calais, en pleine deuxième guerre mondiale. Ce contexte historique est étrangement traité de manière contingente. En particulier, Berteloot avait sept ans lorsque le Pas-de-Calais fut occupé en 1940 par les Nazis, et rattaché administrativement à la Belgique, et il ne dit pas grand-chose de cette situation qui était pourtant surdéterminante quant aux conditions de vie, sans parler de la dualité résistance-collaboration.
Le roman est largement autobiographique, l’auteur ayant eu à se libérer de la tutelle pesante de sa grand-mère bigote, l’enfant qu’il était souffrant également de disputes parentales constantes sur fond d’alcoolisme du père et de malnutrition. Il dut quitter le collège, où il subissait d’ailleurs des brimades, pour aller travailler à la mine où il devait rester seize ans, ne cessant cependant de lire, puis d’écrire.
Mélaine est paru en 1987 chez Balland avec, à l’époque, un sous-titre : « Mémoire d’un galibot », que les nouveaux éditeurs ont décidé d’abandonner, dans la mesure où l’expérience minière n’intervient qu’à la fin du roman. (Galibot : surnom donné aux enfants qui travaillaient en souterrain). Il relève d’un style naturaliste très descriptif, sans véritable construction autre que chronologique, rhapsodique. Le monde qu’il décrit n’est guère plus joyeux que celui du Germinal d’Émile Zola.
D’autres textes, du même auteur, les Navets du diable, la passion d’Armand, Contes et nouvelles, Tomes 1 et 2 sont prévus.
À noter l’édition des quatre série du Musée du soir de juin 1954 à décembre 1968 en une présentation luxueuse (60 euros), mais fragile.