Blog d'étude critique et académique du fait maçonnique, complémentaire de la revue du même nom. Envisage la Franc-Maçonnerie comme un univers culturel dont l’étude nécessite d’employer les outils des sciences humaines, de procéder à une nette séparation du réel et du légendaire et de procéder à la prise en compte de ce légendaire comme un fait social et historique.
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Jean-Pierre Bacot
Le magazine Socialter est un bimestriel français, créé en septembre 2013 par Olivier Cohen de Timary, qui a perdu en 2023 la quasi totalité de sa rédaction, mais se veut toujours post-capitaliste, écologique, et low-tech. Il traite principalement des thématiques de l’environnement, de la démocratie et de l'économie sociale. Il est loin de relever des feuilles confidentielles, puisqu’il est diffusé à 45 000 exemplaires.
Le dernier numéro (n°71, août-septembre 2025), fort bien illustré, s’intéresse au rôle de science-fiction dans la démarche critique. Si plusieurs revues se sont intéressées au rôle du néo-polar, il est plus rare d’envisager le rôle social de littératures de l’imaginaire.
La revue s’ouvre avec Paul Guillibert, philosophe et universitaire, qui se réclame d’un écomarxisme qui se distingue à la fois de courants naturalistes de Descola ou Latour et des penseurs de la technique comme Yvan Illich. Dans l’un et l’autre cas Guillibert ne conteste pas que la technique ait été séparée de la société, ni l’importance de cette technique, mais il met en avant le rôle du capitalisme. L’écomarxisme refuse également l’idéologie de la décroissance qui joue trop à ses yeux sur la consommation et pas assez sur la production. Et le philosophe de conclure : « Les luttes écologistes montrent qu’il faut construire des espaces d’autonomie matérielle et politique dans le présent pour pouvoir renforcer des combats politiques à plus grande échelle ».
Quant au dossier proprement dit, il commence avec un article d’Alice Carabédian, autrice d’Utopie radicale (Le Seuil, 2022) : « Désactiver la fatalité ». Elle estime que lire Ian M. Banks ou Alain Damasio ne revient pas à fuir le réel, mais à s’impliquer. Elle fait référence au chaos-monde d’Édouard Glissant, qui n’est pas un désordre destructeur mais la prolifération non-hiérarchique des formes, des cultures et des imaginaires.
La revue a rencontré Corinne Morel Darleux, 83 ans, romancière installée depuis plus de quinze ans dans le Vercors, engagée à la fois dans l’écriture et le militantisme « Zéro matière », né de la grande panne d’électricité de 1978. Elle propose une nouvelle inédite : « La où tout a commencé, rencontre avec Billie Sinkover ».
Ariel Kyrou se plait à imaginer la fin du capitalisme plutôt que d’attendre le fin du monde. Ce spécialiste de littérature de l’imaginaire est l’auteur de plusieurs essais et codirige la revue Multitudes. Il cite plusieurs romans susceptibles d’aider à la délicate constitution d’imaginaires alternatifs
Parmi les ouvertures originales de ce numéro, notons l’article consacré par Léa Dang à l’Afrofuturisme, manière de décoloniser la science-fiction et de proposer des futurs émancipateur, en partie grâce au futurisme caribéen. La science-fiction fut longtemps blanche, et dirons certains, une sorte de prolongement du colonialisme.
Li Cam, auteure de nombreux romans et nouvelles entre fantasy et SF donne une longue entrevue à Cléa Chakraverty dans laquelle elle fait preuve d’optimisme, estimant que le public croyant davantage à la fiction qu’en la science, nous avons quelques chances de ne pas attendre d’avoir à vivre dans les ruines.
Nolwenn Jaumoullé interroge la question de la démocratisation de la prospective. Penser le futur reste une manière de ne pas accepter les solutions liberticides. Jeux de rôle, ateliers d’imagination, design fiction, il s’agit, dans des ateliers dédiés, de dessiner un futur désirable et d’imaginer des contre-offensives face à la possibilité du pire.
La revue présente également un dossier sur la galaxie des utopies, à travers la recension de plusieurs romans, parus ces dernières années chez divers éditeurs, ce qui souligne l’effervescence des publications de science-fiction francophone, relevant souvent de petites entreprises fragiles.
Dans un tout autre ordre d’idées, Alice Capelle regarde ce qui se passe à New-York, avec un Zohran Mamdani qui a battu l’establishment démocrate et qui tentera le 4 novembre d’être le premier ministre socialiste de la ville et d’en faire un îlot de résistance à Donald Trump. Science-fiction ou véritable espoir ?
Sous le titre « Les déboires d’une eau à l’infini », Sarah Younan et Pauline Guibert tentent un bilan des essais de dessalement de l’eau de mer qui permettent à des territoires touchés par la sècheresse de se déconnecter des eaux de pluie. Mais le rejet du sel, en particulier en Méditerranée, peut avoir des conséquences désastreuses.
Quant au soja, il est défini par Nolwenn Jaumouillé comme « un haricot magique devenu arme géopolitique ». Les États-Unis et la Chine en font l’un des outils de leur guerre commerciale. Le soja nourrissant les volailles, le fait de travailler à une souveraineté alimentaire de la matière augmente notre dépendance au soja, à moins de trouver d’autres manières de nourrir les animaux.
Quant au moustique tigre qui nous envahit, il est pour Thibaut Schepman difficile à contrer, sauf avec certains pièges qu’il faut savoir choisir et placer aux bons endroits. Cela vaut mieux en tous cas que les insecticides et, philosophiquement parlant, on peut discuter de l’accueil de cet immigré clandestin.
Salomé Saqué s’en prend à la manière dont Rachida Dati se permet de contrer systématiquement les journalistes qui entendent parler de ses casseroles, attitude trumpiste, mais qui s’inscrit dans une stratégie d’attaques systématiques contre la presse, et qui concerne également les policiers dans les manifestations.
Victoire Radenne fait le point sur les flottilles de petits bateaux qui partent pour la Palestine ou qui défient Bolloré, comme elles agirent jadis contre les essais nucléaires, ce qui amena à la tragédie du Rainbow Warrior en juillet 1985, torpillé par les barbouzes. Elsa Gautier poursuit le dossier palestinien avec la criminalisation des soutiens sous la catégorie « d’apologie du terrorisme ».
Restent quatre articles pour finir ce numéro de Socialter. Un retraité retiré sur la côte Héraultaise menacé par la montée des eaux résiste vaille que vaille à 95 ans. Deux facteurs rendent hélas pessimistes, la politique qui fut menée d’aménagement du littoral pour le tourisme populaire et le réchauffement climatique. « Les astéroïdes sont-ils le futur de l’industrie moderne ? » se demande en un retour à la science fiction Quentin Le Van. Un casse-tête technique, mais aussi un certain retour de l’esprit colonial.
Enfin, Eloi Boyé porte un regard ému sur l’Alter Tour, qui met quelques centaines de personnes en selle au moment du Tour de France pour proposer des alternatives au modèle social et économique dominant. Dans la rubrique « Les déterrés », Blandine Doazan trace le portrait de John Reed (1887-1920), journaliste américain qui mit sa plume au service des déshérités et a observé finement les grands bouleversements du début du XXème siècle.
On l’aura compris, pour 8,5 euros, Socialter nous donne du grain à moudre, sans prise de tête.