Blog d'étude critique et académique du fait maçonnique, complémentaire de la revue du même nom. Envisage la Franc-Maçonnerie comme un univers culturel dont l’étude nécessite d’employer les outils des sciences humaines, de procéder à une nette séparation du réel et du légendaire et de procéder à la prise en compte de ce légendaire comme un fait social et historique.
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Anthéa Chenini, Jean-Pierre Bacot, Didier Bouillot.
Cet article, au vu de sa longueur et de sa densité, sera découpé et publié en trois fois les 7, 9 et 11 novembre 2025. Voici le troisième et dernier volet.
3ème partie - Les enjeux actuels de l’amitié et de la fraternité
Nous avons vu l’importance de la notion d’amitié dans la franc-maçonnerie du XVIII° siècle, et sa déclinaison par les loges au XIX° siècle. Pourtant, au sortir d’un siècle révolutionnaire, c’est la notion de Fraternité qui s’impose dans la République naissante et par le Grand Orient de France, au sein de la maçonnerie française.
De quelle Fraternité parle-t-on ?
Le concept de Fraternité apparait avec la Révolution française, mais n’est pas fils de la franc-maçonnerie. Certes, elle existait dans les notions que développaient les francs-maçons du XVIII° siècle, mais noyée parmi d’autres, et jamais associée à la Liberté ni à l’Égalité. Le triptyque Liberté Égalité Fraternité apparait en 1790, puis en 1793, mais est tellement attaché à la Terreur qu’il va être rejeté pendant plusieurs décennies. Il réapparait porté par les courants socialistes et communistes à partir des années 1830, pour être adopté par la II° République en 1848. Le Grand Orient, légitimiste, l’adopte alors en 1849. L’Église accepte alors cette triade comme un concentré de valeurs chrétiennes. La III° République l’impose enfin. La devise est inscrite sur le fronton des édifices publics le 14 juillet 1880. Et le GODF, toujours légitimiste, l’introduit dans son rituel en 1887. Mais effectivement, de quelle fraternité parle-t-on ?
De la Fraternité chrétienne, acceptée par l’Église, de la Fraternité de rébellion, définie par Mona Ozouf dans son histoire de la Révolution française, ou de la Fraternité de combat née dans les régiments de la Grande Armée ? La Fraternité comme un droit ou la Fraternité comme un devoir ? La fraternité comme un principe ou la fraternité comme un mot d’ordre moral ? Ce n’est qu’en 2018 que le Conseil Constitutionnel consacre la "valeur constitutionnelle du principe de Fraternité" dans une décision sur le délit de solidarité envers les migrants.
Pour ce qui concerne les ateliers que nous évoquons, et en tout cas pour les Amis des Hommes, je (DB) penche pour la Fraternité de combat. En 1850 face au pouvoir politique, en 1890 face au risque de disparition, en 1920 après la boucherie de la Grande Guerre (en témoigne le pic d’initiations (41) pour la seule année 1920), en 1945 après les années de persécution et de lutte clandestine. Le renouvellement sociologique engagé dans les années 70/75 amène à reposer cette question : sur quelle Fraternité reposent les loges du XXI° siècle ?
Le retour de l’amitié comme valeur maçonnique
Les deux ateliers que nous étudions sont entrés en mixité avec le Grand Orient de France, au tournant des années 2010. Là encore, il serait illusoire de considérer cette évolution comme la fin d’un débat, qui anime la franc-maçonnerie depuis l’origine.
Retrouvons Kenneth Loiselle. « La franc-maçonnerie française a accueilli la « franc-maçonnerie d’adoption » à partir des années 1730, où les hommes et les femmes se rassemblaient à l’intérieur de la loge »[1]. Loiselle se demande comment il a été possible pour les francs-maçons de définir leur communauté d’amitié comme exclusivement masculine, alors que le phénomène de l’adoption était si répandu. Comme d’autres historiens, il constate que la franc-maçonnerie d’adoption constituait une « mixité sans égalité ». La présence féminine était alors « un auxiliaire agréable de l’activité maçonnique ». Elle permettait également aux frères de faire taire « les ragots de l’homosexualité maçonnique et les procès initiatiques se transformant en sodomie, accusations qui ont entaché l’amitié maçonnique des années 1730 jusqu’au milieu du siècle. »
L’antimaçonnisme de l’époque était aussi homophobe.
Le XIX° siècle est une succession de combats où les femmes tentent de reconquérir une place qui leur est niée depuis la Révolution et surtout depuis le Code Civil napoléonien. Et on a vu plus haut que des loges ayant le même parcours que les Amis de la Vérité ou les Amis des Hommes ont franchi le pas en initiant des pionnières de la franc-maçonnerie. Au XX° siècle, on mesure encore mal à quel point les deux guerres mondiales ont ralenti et bouleversé le sens et la nature de ce combat. La lutte a été et demeure rude contre une « fraternité masculine », aujourd’hui contestée par les mouvements féministes qui lui opposent la sororité, voire l’adelphité. Mais la posture est toujours un antagonisme de genres, quand le retour à la notion d’amitié permettrait de travailler à la mixité des esprits. C’est aussi la conclusion de l’ouvrage de Brigitte Bouyssou, La mixité maçonnique est-elle inéluctable ? (Dervy, Paris, 2022) dont nous citerons un extrait : « ainsi la loge mixte peut être un laboratoire qui permettrait l’éclosion d’un nouveau type de rapports hommes/femmes fondé non plus sur des pulsions ou sur l’attirance sexuelle, mais sur l’établissement d’une amitié spirituelle appelée à s’approfondir et à s’enrichir avec le temps. ». Et c’est peut-être le sens de la proposition faite aux deux ateliers en 2023 de travailler conjointement sur cette notion. Le chantier est ouvert.
Conclusion
L’amitié est donc un élément central de la personnalité des loges qui s’y réfèrent. Comme tous les concepts, il a évolué en fonction des contextes historiques. Aujourd’hui, il est réinterrogé par la mixité des loges du GODF. Et l’on peut dès lors appuyer la réflexion sur ce constat historique : quand les loges du XVIII° siècle fonctionnaient sur une « mixité sans égalité », quand celles du XIX° siècle ont construit une « fraternité sans mixité », celles du XXI° siècle doivent construire une « mixité avec égalité ». C’est un enjeu d’émancipation, ce thème qui traverse l’intégralité de l’histoire de ces deux loges lyonnaises.
Elles sont nées comme un refuge d’utopies, elles ont maintenu en permanence leur souci d’indépendance, elles ont été un laboratoire social, chacune à leur façon et à des époques différentes. Ce sont là les trois caractéristiques constantes de ces deux loges sœurs. Les Amis de la Vérité et les Amis des Hommes poursuivent leurs chemins parallèles sur ces bases, explorent chacune à leur tour des possibles ou des utopies, comme elles embrassent les enjeux du siècle. Est-cela la Modernité ?
[1] L’amour fraternel : la franc-maçonnerie et l’amitié masculine dans la France des Lumières, Ithaca, NY, Cornell University Press, 2014