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Blog d'étude critique et académique du fait maçonnique, complémentaire de la revue du même nom. Envisage la Franc-Maçonnerie comme un univers culturel dont l’étude nécessite d’employer les outils des sciences humaines, de procéder à une nette séparation du réel et du légendaire et de procéder à la prise en compte de ce légendaire comme un fait social et historique.

Des nouvelles de Louis François de La Tierce - Un texte passé inaperçu, hommage au Rois de Prusse

François Labbé

Nous avons récemment publié un ouvrage, Hérauts de la franc-maçonnerie au Siècle des Lumières, paru aux éditions Symbolon dont ce blog rendra bientôt compte. Nos recherches nous ont mené à redécouvrir un texte de personnage resté célèbre pour avoir traduit en Français les Constitutions du Pasteur James Anderson.

On sait que Louis-François de La Tierce, né en France en 1699, est orphelin de père après la bataille de Ramillies (mai 1706). La mort au combat de ce père probablement officier lui permet d’intégrer une école d’ingénieurs située à ou près de Versailles. Au cours de ses études, il aurait eu la chance de rencontrer le tsar Pierre, de converser avec son vice-chancelier Piotr Schassirov ou Chafirov (1669-1739) et en gardera un souvenir inoubliable, comme il le confie dans son Temple de la Gloire, ouvrage dédié à la tsarine Catherine II et qui montre l’importance qu’aura toute sa vie ce rêve russe qui commence sur une terrasse du château du roi soleil.  Mais, La Tierce est de religion réformée et, selon ses dires, ses études terminées, il se rend compte que l’avenir d’un jeune protestant manque de perspectives dans le royaume de France. Il partira donc pour l’Angleterre, peut-être après avoir séjourné en Hollande. À Londres, il vit en particulier des leçons qu’il donne à des jeunes gens comme les enfants du comte de Strafford.

Il est reçu franc-maçon, sans doute dès avant 1733. Dans les milieux maçonniques, il doit bénéficier d’une réputation d’homme cultivé, puisque la loge française de la capitale lui confie la traduction française des Constitutions d’Anderson. Il aura d’ailleurs des contacts avec lui. Cette traduction est terminée en 1733 mais n’est pas immédiatement publiée pour différentes raisons, écrit-il sans développer davantage. En fait, il va bientôt quitter Londres pour suivre un diplomate prussien avec lequel il s’est lié d’amitié : le comte de Degenfeld. Celui-ci lui a proposé de l’accompagner près de Francfort où il réside pour s’occuper de l’éducation de ses deux fils.

Peu d’années après son installation en Franconie, ont lieu les cérémonies du couronnement du nouvel empereur du Saint-Empire Romain, Charles VII. Le franc-maçon qu’il est a certainement saisi l’importance de l’événement, d’autant plus que ce Saint-Empire, également convoité par le trône français, va tout à fait dans le sens des idées qu’il a pu voir se développer dans les loges londoniennes.

Le représentant du roi de France pour ces cérémonies, le maréchal comte de Belle-Isle arrive à Francfort avec une suite prestigieuse. La France veut marquer de sa forte présence ce couronnement. Une des premières décisions de l’ambassadeur est qu’il impose le français comme langue diplomatique. La Tierce, qui parvient à obtenir une place de cavalier dans la suite du maréchal, n’a pu manquer de se dire qu’il devrait profiter de l’occasion pour lancer son Histoire, Obligations et Statuts de la très-Vénérable Confraternité des Francs-Maçons, elle aussi rédigée en langue française, langue universelle. La publication de la première édition sera d’ailleurs un événement pendant les cérémonies : l’ouvrage sera présenté par la loge nouvellement constituée, l’Union, dans un coffret et bénéficiera d’une belle impression.

Il semble en outre qu’à Francfort, plusieurs francs-maçons importants, membres de différentes ambassades, marqués par la franc-maçonnerie anglaise, presque toujours d’origine huguenote, rêvent de la place que pourrait prendre dans cette redéfinition de l’Europe leur fraternité. Le nouvel empereur, libéré des contraintes autrichiennes, redeviendrait le fédérateur des pays européens de quelque confession qu’ils soient. La paix éternelle serait enfin possible, car cet empereur d’origine bavaroise serait aussi un médiateur entre les nations européennes les plus puissantes. La religion serait simplement chrétienne sans divisions confessionnelles ou bien, les confessions se côtoieraient d’abord dans une vraie tolérance. Parallèlement à ce mouvement politique, la franc-maçonnerie aurait une mission morale et éducative, cultivant le respect des pouvoirs et la liberté, la tolérance et les différences, la vertu, le goût du travail et du progrès, le sens de l’égalité bien comprise, le développement personnel des individus, toutes idées alors assez répandues alors, et que l’on trouve particulièrement exposées dans les Voyages de Cyrus du franc-maçon Ramsay, l’auteur du fameux Discours de 1738.

C’est ce que pense De la Tierce, tout comme d’ailleurs les fondateurs de l’Union, la loge qui est créée à Francfort pendant les cérémonies du sacre.

De ses séjours antérieurs à Francfort lors de son service auprès des Degenfeld, puis des Wartenberg, il a conservé des contacts, comme celui du franc-maçon François Varrentrapp, l’éditeur de l’Avant-Coureur, ce journal français qu’avait dirigé un temps La Barre de Beaumarchais. Peut-être même, lui qui maîtrisait plusieurs « arts galants » comme l’écrit Degenfeld dans la recommandation qu’il rédige á son intention lorsque le préceptorat de ses fils prend fin, y a-t-il participé. Malheureusement, il ne reste de ce journal très distribué et lu que quelques feuilles. Une chose est en revanche certaine, il collabore à un second projet français de cet éditeur : Le Perroquet, qui paraît en 1741 et 1742. Dans ce journal littéraire de bonne tenue, Il publie dans un des premiers numéros un longue Épître, qu’il signe en qualité de Franc-Maçon, destinée au roi de Prusse dont chacun sait qu’il a vu la lumière alors qu’il n’était encore que prince, un peu plus d’une année auparavant.

 

Épître à Sa Majesté le Roi de Prusse signée « Le Frère de la Tierce »,

Jeune & sage Héros qui seul par Toi-même,

Soutiens sans T’étonner le faix du Diadème

A faire des heureux bornant tous Tes souhaits,

Tu Te plais à compter Tes jours par Tes bienfaits,

À peine règnes-Tu, d’abord Ta prévoïance,

En dépit des Hivers rétablit l’abondance.

Le Commerce dans Toi trouvant un ferme appui,

Enrichit le Marchand & l’Etat avec lui.

Tu rends le Laboureur aux champs qui l’ont vu naître.

Et qui depuis longtems regrettoient leur vieux maître

Ainsi dans l’Age d’or, ô Rois, amis des Dieux,

Vous fîtes voir à l’Homme une immage des Cieux.

Des Monstres, dont le souffle infestoit l’air & l’onde,

Vos traits victorieux sûrent purger le Monde.

L’Equité de vos Loix, la douceur de vos mœurs.

Des Peuples enchantez, vous soumirent les cœurs.

En foule au tour de vous s’élevèrent des Villes,

Des Vertus & des Arts sacrez & sûrs Asyles.

Joïeuse d’obéir à d’innocentes mains,

La Terre de Tes dons fut prodigue aux Humains.

Que nous serions heureux si des sombres abimes,

Leur art n’avoit enfin tiré l’or & les crimes

Alors le noir chagrin respectoit leurs plaisirs,

Et le peu qu’ils avoient égaloit leurs désirs.

Mais bientôt éclata la pompeuse Opulence,

Et du Pauvre et du Riche on fit la différence.

Les Honneurs jusques là dessinez aux vertus.

Furent à la richesse indignement vendus.

La misère enchaina le noble essor de l’Ame ;

Du courageux Génie, elle éteignit la flamme,

Et dédaignant de plaire au superbe Ignorant,

Il cessa d’enfanter rien d’utile & de grand.

Ce désordre est banni de Ton auguste Empire,

FRÉDÉRIC, & mes Vers s’empressent à le dire,

Ton Goût savant & sûr favorise les Arts,

Tu les sais réunir avec celui de Mars

Déjà sans qu’un long âge ait mûri Ta prudence.

Elle supplée en Toi la lente expérience.

A l’ombre de la Paix Tu formes Tes Guerriers,

A courir sur Tes Pas moissonner des Lauriers.

On ne Te verra point, tel qu’un foudre à leur tête,

Voler injustement de conquête en conquête.

Content de maintenir la justice et Tes droits,

Contre l’ambition qui braveroit les Loix

Tu n’auras pas plutôt mis un frein à sa rage,

Que Tu feras cesser les horreurs du carnage.

La tendre Humanité toujours guide un Vainqueur

Qui, comme Toi, connoit la solide Grandeur :

On a beau lui vanter les exploits d’Alexandre,

Lui nombrer les Citez qu’il réduisît en cendre,

Les Monarques vaincus ; les Peuples subjuguez ;

Leurs Thrésors qu’il ravit, au Soldat prodiguez :

Alexandre à ses yeux au sein de la Victoire,

N’est qu’un fou qu’à son char trainait la fausse Gloire.

Et loin de convenir qu’on dût l’appeller Grand,

Il ne rencontre en lui qu’un illustre Brigand.

Un Roi juste & qui pense est le seul respectable

Ses conseils éclairez le rendent redoutable :

Et de la vérité généreux Protecteur,

Il impose silence au perfide Flatteur.

Franc-Maçon, je déteste un Si vil caractère ;

Mais des éloges vrais, qui m’oblige à les taire ?

Ou crois-Tu que tenant l’Equerre & le Compas

J’aïe en Toi pris pour grand, ce qui ne l’étoit pas ?

Non, non, un Frère ami de la Vérité nuë,

Ne sait permettre qu’elle à sa bouche ingenuë :

Et si Tes actions pouvoient le démentir,

Jamais à Te louer il n’eut pû consentir.

Le Frère de la Tierce

 

Varrentrapp, qui s’est intronisé libraire des francs-maçons, accepte donc de se charger de l’impression de ce manuscrit réclamant in fine le patronat du jeune roi. La Tierce pensait encore – comme de nombreux francs-maçons – que ce souverain philosophe irait dans le sens des attentes maçonniques : une chrétienté unie et tolérante dans un monde de paix, de fraternité, de progrès et de vertu. Mais, entre les vœux du prince auteur de l’Anti-Machiavel et le pragmatisme du Roi, il n’y aura plus guère de place pour la philosophie, ce que La Tierce apprendra très vite et certainement avec regret.

Comme on le constatera, le texte est sans ambition littéraire et suit un plan assez traditionnel. Après un envoi élogieux au jeune souverain, son auteur commence par rappeler l’Âge d’or et ses bienfaits, suivi par l’exposé de la décadence des mœurs ayant entraîné le malheur et le crime, décadence à laquelle le nouveau roi de Prusse, renouant avec la tradition de cet âge disparu, va remédier en imposant les vraies valeurs, la paix, la justice et la vertu… Ce texte rappelle d’ailleurs Les Francs-Maçons. Songe datant de 1737 au moins (in : Chansons Notées De la très vénérable Confrerie des francs maçons de Jacques-Christophe Naudot, 1737) et souvent reproduit.

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