Blog d'étude critique et académique du fait maçonnique, complémentaire de la revue du même nom. Envisage la Franc-Maçonnerie comme un univers culturel dont l’étude nécessite d’employer les outils des sciences humaines, de procéder à une nette séparation du réel et du légendaire et de procéder à la prise en compte de ce légendaire comme un fait social et historique.
Nous poursuivons ici notre étude sur ce qui sera pour beaucoup une découverte, l’œuvre romanesque de Georges Darien, regroupée dans une édition Omnibus parue en 2005 et réédité depuis. Trois autres romans majeurs et un essai méritent en effet d’être mentionnés.
4 Le voleur. Alors qu’il vit à Londres, Georges Darien publie chez Stock en 1896 un roman qu’il prétend dans sa préface avoir volé… à un voleur. Le narrateur, Georges Randal, est un jeune homme, orphelin de parents se prétendant républicains, mais en fait très réactionnaires. Il est élevé par son oncle objet de sa haine, dans la mesure où il dilapide l’argent de ses parents. Le thème de la pauvreté s’installe d’entrée. Il considère que la scolarité qu’il suit lui donne un imaginaire de vieillard.
Une certaine lourdeur de l’écriture dans la description des personnages peu reluisants est peut-être là pour souligner combien l’existence est pesante. Le narrateur songe à s’engager, mais il finit ingénieur, ayant suivi les conseils d’un ami juif. Revenu de Bruxelles où il était allé voir son ami, il apprend que son oncle qu’il considère comme un voleur a été cambriolé et que, du coup, il ne peut plus marier sa fille, cousine du narrateur. Le thème de la pauvreté comme obstacle à l’amour nous revient alors. Quant à la famille, comme outil de reproduction des contraintes sociales, Darien trouve les mots pour la décrire :
« Chez les êtres faibles, l’égoïsme s’enracine, l’égoïsme vil qui peut se résoudre un jour, il est vrai, en une sympathie béate et pleurnicharde ; et chez les êtres forts, c’est une repliement amer en soi-même, un refus dédaigneux de se laisser entamer, qui peut donner au jeune homme l’exaspération et à la jeune fille une froideur de glace. » ajoutant : « La pauvreté rend précoce, celle d’affections autant que d’argent. »
Devenu amoureux de sa cousine que son oncle passablement désargenté ne veut plus marier, le narrateur décide de devenir voleur, avec la complicité de Roger-la-honte que lui a présenté son ami. De nombreuses pages expliquent que la société est pleine de cette engeance, quelles que soient les positions. C’est dans ce cadre littéraire très dense que la notion d’anarchie, version nihiliste, se déploie avec force exemples historiques et sociologiques, nonobstant l’histoire du narrateur, Georges Randal.
Le premier vol, réussi, sera une sorte de vengeance contre le banquier auquel l’oncle voulait confier les économies de Georges. Dès lors les personnages vont défiler, à commencer par un notaire véreux et nous allons être portés dans cet ouvrage qui est le plus épais des sept, par le vison des voleurs sur la société bourgeoise, profondément hypocrite, dont le narrateur, une sorte d’Arsène Lupin anar.
Ce roman est sans doute le plus connu de Georges Darien, en partie grâce au film qu’en a tiré Louis Malle en 1967, avec Jean-Paul Belmondo dans le rôle-titre.
5. L’épaulette Ecrit à Londres, publié en 1894, ce texte montre à la fois l’attirance que peut impliquer la vie militaire et les désillusions qui l'accompagnent. Suivant de près les défaites de l’armée française contre les Prussiens et leurs alliés, comme les retournements de veste de la population, passant de « Vive l’Empereur ! » à « Vive la République ! », le personnage principal, le jeune François Dubois, vient de la classe ouvrière. Il s’engagera dans l'armée avec l'espoir d'améliorer sa condition.
Mais il va très vite constater les brutalités, les injustices et les humiliations qu’impliquent la vie militaire, à quoi s’ajoute la corruption qui règne au sein de l'institution. L’épaulette est un authentique roman antimilitariste. L’auteur porte un regard acéré sur la Grande Muette, sur l’interaction de l'armée et de la société des années 1870, son époque, insistant sur le fait que les pouvoirs sont en fait des abus de pouvoir. Darien montre également comment, par le biais de la famille et de la société, le militarisme peur avoir chez certains jeunes une fonction rêvée d’accomplissement. Les deux registres, personnel et social se croisent.
Dans sa préface précitée, Jean-Jacques Pauvert précise qu’il avait hésité à publier ce brulôt, qui le sera finalement par Eugène Fasquelle On peut comprendre ces réserves car les traces de machisme et d’antisémitisme ne sont clairement attribuables au narrateur ou à son personnage. Cette remarque vaut pour le roman suivant. Le talent de Darien est tel qu’on ne sait trop ce qu’il pense, sauf à conserver en tête l’arrière plan dénonciateur. C’est d’ailleurs cette indécision qui s’avère passionnante. Dans l’Epaulette précisément où il s’agit de dénoncer le système de l’armée et son inscription dans une société vérolée, tout en observant en même temps la manière dont il peut séduire les individus. Parmi d’autres romanciers de l’époque, Darien s’inscrit, involontairement dans une stratégie de consolation de la défaite, à la différence près qu’il n’épargne personne. Tous coupables.
6. Gottlieb Krumm. Ayant dilapidé en Allemagne la dot de sa femme, un jeune homme débarque en Angleterre avec son épouse et ses trois enfants, presque sans le sou, mais décidé à faire fortune. Il s'y emploiera par des étapes méthodiques - incendie volontaire, escroquerie matrimoniale, chantage, noms d'emprunt ou prête-noms, banqueroute, jusqu'à se retrouver, fort bien considéré, au centre du monde commercial et financier de la capitale. Là, au sommet de sa gloire et de sa puissance, il prépare une dernière affaire...
Ce roman constitue un joli portait d’un salaud installé dans le libéralisme, comme spécialiste de l’escroquerie. Darien fait fort en nous montrant la jouissance que procure une telle position sociale, en analysant les ressorts des comportements, à mi-chemin de la psychologie et de la politique. Ce n’est certes pas confortable à lire, parfois même dérangeant, mais passionnant, car très original. L’anti-héros qui s’adresse à un public anglais, parsème son texte d’expressions allemandes, pas toujours bien traduites par l’éditeur. C’est un pamphlet à la mode Darien, qui pousse le lecteur à prendre de la distance avec la séduction de l’écriture.
Ce roman a été écrit en Anglais en 1904. Il n’est connu en France que par la traduction qu’en a faite le linguiste Walter Redfern en 1984, historien de la littérature, linguiste, grand spécialiste de Darien en particulier. Il lui a consacré un ouvrage : Robbbery and private entreprise (Vol et entreprise privée). Il affirme partager avec lui la difficulté d’être un immigré dans son pays et dans sa langue.
Cela augmente l’étrangeté de cette création littéraire de Darien, le personnage principal est un Allemand vivant en Angleterre, cette île qui était à la fois un refuge et un lieu de perdition et l’éditeur anglais un professeur de French Studies.
Avis aux collectionneurs : l’édition originale anglaise de ce livre qui eut peu de succès à sa sortie, se trouve en ligne pour la modique somme de 6.000 euros.
( à suivre ...)