Blog d'étude critique et académique du fait maçonnique, complémentaire de la revue du même nom. Envisage la Franc-Maçonnerie comme un univers culturel dont l’étude nécessite d’employer les outils des sciences humaines, de procéder à une nette séparation du réel et du légendaire et de procéder à la prise en compte de ce légendaire comme un fait social et historique.
Poursuivons ...
7. La belle France. Outre les romans, Georges Darien a également écrit des essais. Dans son style inégalable, l’écrivain a fait de La belle France un brûlot inclassable, sinon au rayon d’un hyper anarchisme littéraire. Outre la bourgeoisie, l’armée et l’Eglise, le peuple en prend aussi pour son grade, dans la mesure où il œuvre contre ses propres intérêts.Encore installé à Londres, Darien scribit (1900) : « Lorsque l’éditeur qui publie aujourd’hui ce livre eut pris connaissance du manuscrit que je lui avais envoyé, il m’écrivit :
« J’ai lu votre manuscrit. Je suis désenchanté : je m’attendais à tout autre sujet. C’est un livre curieux, plein de talent, mais d’une aridité terrible, d’une lecture fatigante à l’excès. Jamais un pareil livre ne se vendra… Ni les Nationalistes, ni les Socialistes, n’ont intérêt à parler de votre volume, dans lequel ils sont malmenés. Que restera-t-il ? Les Gouvernementaux ? Mais ceux-là ont encore plus d’intérêt à faire le silence ; alors ?…
L’éditeur, que je remercie d’avoir publié un volume dans le succès duquel il ne saurait croire, avait complètement raison. Un pareil livre ne peut pas être vendu, ne peut pas être lu en France. Ce qui l’attend, c’est le silence : c’est le mutisme de la sottise et de la lâcheté ; c’est un enterrement, religieux et civil, de première classe. »
Dans son introduction à son édition des romans de Darien en 2005, Jean-Jacques Pauvert note en un style métaphorique:
« Le ton, la pate, on le voit, n’ont pas pris une ride. Alors que les romans de beaucoup de se contemporains, plus heureux que lui en son temps, jonchent aujourd’hui le champ de l’illisible, ceux de Georges Darien, comme les diamants des perceuses du Saint-Gothard, brillent de l’insolent éclat des mécaniques en parfait état de marche. Perforateur des apparences, tunnelier des passages directs, sous les chemins de surface rebattus par la foule, Darien n’a pas fini de miner le terrain commun. Mais c’était probablement, en effet, bien trop neuf, trop libre et trop tôt pour le grand public. Belle époque ».
Cet essai est en effet d’une grande densité. Nous avons affaire à une sorte de rouleau compresseur tout confort, à une détestation du monde savamment rédigée, à un désespoir à peine éclairé d’une petite lumière. Ce que réclame Darien, ce n’est point tant une transformation sociale qu’une rupture ontologique.
A la fin siècle du XIXème siècle, l’œuvre de Georges Darien est étroitement associée à l’expression d’une révolte tout azimut. Tout y passe en effet, la famille, l’école, l’armée, l’Église, la bourgeoisie, le monde des escrocs. Pour autant, ce soulèvement contre toutes les formes d’autorité ne se limite pas à un simple motif récurrent dans les fictions, bien au contraire. Le romancier qui est aussi un grand lecteur cherche, et trouve sa place dans la littérature libertaire de l’époque. Il remet en question le rôle des écrivains et la traduction matérielle de leur imaginaire, les livres. L’auteur témoigne d’une conception de l’écriture et de son utilité qui s’intègre dans une vision anarchiste radicale. L’acte double de lire et d’écrire, s’inscrit dans un registre d’indignation, révélant chez Darien une manière d’être romancier en suivant à sa manière ce qui se construit à l’époque comme tradition libertaire.
L’écrivain a collaboré à plusieurs revues anarchistes dont l'existence était éphémère, comme L’En Dehors où il rencontra Jo d’Axa (Alphonse Gallaud de La Pérouse (1891-1893), L'Escarmouche, dont il fut l'unique rédacteur (1893-1894) ou L'Ennemi du peuple (1903-1904).On doit également à cet auteur une nouvelle, Florentine, écrite en 1890, et publiée en 2002 par Finitude. Dans le Monde, David Drachline écrivait à son propos:
« Les personnage sont tous des pantins à la bêtise crasse. IL n’y a pas d’humanité sous la plume de Darien. Il ne pardonne rien, même aux victimes du colonialisme considéré comme un proxénétisme ordinaire ».
Parmi les pamphlets, L’Ennemi du peuple, reprise d’une bonne vingtaines articles de sa revue, parus entre août 1903 et octobre 1904, a été éditée par L’âge d’homme, en 2009.
Nous n’avons pas voulu abuser des citations, mais pourquoi paraphraser de telles phrases propres à se faire à la fois admirer et détester du lectorat :
« Je ne comprends pas qu'on puisse être, à notre époque, l'ami du Peuple. L'abominable et tyrannique soumission populaire a pu avoir, jusqu'ici, des excuses: l'ignorance, l'impossibilité matérielle d'une lutte. Aujourd'hui, le Peuple sait; il est armé. Il n'a plus d'excuses. Qu'est-ce que le Peuple? C'est cette partie de l'espèce humaine qui n'est pas libre, pourrait l'être, et ne veut pas l'être; qui vit opprimée, avec des douleurs imbéciles; ou en opprimant, avec des joies idiotes; et toujours respectueuse des conventions sociales. C'est la presque totalité des Pauvres et la presque totalité des Riches. C'est le troupeau des moutons et le troupeau des bergers (…) »
Quant à la quinzaine de pièces de théâtre, des textes ont été rassemblés en 2001 par Séguier-Archambaud, en trois tomes, sous le titre : Au temps de l'anarchie, un théâtre de combat, 1880-1914. Le tome II contient sept pièces de Darien : Les chapons, L'ami de l'ordre, Croissez et multipliez, Le pain du bon dieu, La faute obligatoire, Le parvenu, Biribi.
Publié pour la première fois en 2005, l’ensemble de romans dont nous avons rendu compte est édité par Omnibus, maison très éclectique dont l’un des objectifs est la redécouverte de textes oubliés. Nous avons une belle démonstration de cette démarche avec un volume qui ne coûte que 45 euros pour sept romans et 1.400 pages, qui se trouve pour moins cher en ligne, d’occasion.
Signalons pour finir qu’un universitaire de Reims, Aurélien Lorig, qui a jadis soutenu sa thèse sur Georges Darien a publié un livre, vendu hélas 120 euros : Le Retentissant destin de Georges Darien à la Belle Époque: Vie et œuvre d’un écrivain réfractaire, publié en 2020 chez Brill, collection Faux Titre. L’auteur a eu accès à la correspondance de l’écrivain et donc à des éléments biographiques. On lui doit aussi plusieurs articles dans des revues spécialisées.
Quant à la nouvelle Florentine, publiée en 1890 dans la Revue indépendante, quelques semaines avant Biribi, elle a été éditée en 2002 par Finitudes. En réglant ses comptes avec le bagne militaire dont il a souffert. Darien décrit le désert tunisien et des personnages écrasés de chaleur et de bêtise.
Darien, n’est donc pas totalement oublié. Mais il faut entretenir la flamme pour défendre cette littérature qui nous parle davantage encore qu’à l’époque de son écriture. Darien est une sorte d’anarcho-misanthrope. Mais cette détestation du monde est celle de la société qui déshumanise.