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Blog d'étude critique et académique du fait maçonnique, complémentaire de la revue du même nom. Envisage la Franc-Maçonnerie comme un univers culturel dont l’étude nécessite d’employer les outils des sciences humaines, de procéder à une nette séparation du réel et du légendaire et de procéder à la prise en compte de ce légendaire comme un fait social et historique.

Georges Darien (1862-1921) Un écrivain révolté à redécouvrir pour pas cher

Georges Darien (1862-1921) Un écrivain révolté à redécouvrir pour pas cher

Après avoir proposé sur ce blog des articles consacrés à Jean Meckert, André Héléna et René Berteloot, nous sommes ici, avec Georges Darien dans la génération de leurs grands-pères, avec celui qui a créé une forme particulière de naturalisme pamphlétaire.

Né Georges Hippolyte Adrien le 6 avril 1862 à Paris et mort le 19 août 1921 à Paris, notre écrivain est le frère du peintre Henri Gaston Darien (1864-1926), encore plus oublié que lui. Anarchiste déclaré, il a construit une œuvre assez abondante. Elle comprend des romans, sous forme de récits en partie autobiographiques, des pamphlets, des  pièces de théâtre et des articles. Son but, se rendre insupportablement odieux à travers ses personnages en s’impliquant dans le monde qu’il dénonce et en analysant finement les mécanismes d’adhésion au système.

Ayant passé son enfance dans la petite bourgeoisie versaillaise, Darien s’installa ensuite à Paris, après une expérience militaire désastreuse d’où sortit son premier roman Biribi.  Ayant publié Bas les cœurs! il partit vivre en Belgique, en Allemagne et en Angleterre entre 1891 et 1900. En l’absence de toute biographie sérieuse, on ne sait rien de ce qu’il y fit, hors l’écriture. Á la différence d’autres écrivains, Darien a très tôt décidé de ne parler de lui que pour s’inscrire dans un monde où nul n’est à sauver, pas même le peuple, gangréné qu’il est de pensées stupides.

Sous le titre général Voleurs, Jean-Jacques Pauvert a  préfacé en 2005, en un seul volume, paru chez Omnibus, six romans passionnants et un essai qui ne l’est pas moins: Biribi (1888, publié en 1890), Bas les cœurs ! (1889), Le Voleur (1897), L’Epaulette (1900, publié en 1905), Les Pharisiens (1891), Gottlieb Krumm (publié en anglais en 1904 et en Français en 1987) et La Belle France (1900). Les 1408 pages sont proposées à 25 euro, un prix particulièrement avantageux. Nous les résumerons ici dans un volontaire désordre chronologique.

1. Considéré comme étant le spécialiste de la révolte face à l’injustice et à l'hypocrisie, Darien fut d’abord un antimilitariste féroce, registre qu’il installa par son premier opus, Biribi, fruit d’une expérience personnelle douloureuse dans les structures disciplinaires et carcérales du sud d’une Tunisie qui était protectorat français depuis 1881. Il s’agit d’une véritable charge contre l’armée et la manière dont la Grande Muette traite tout ce qui ne lui obéit pas au doigt et à  l’œil.

Voici  ce que  l’écrivain écrit et qui nous semble résumer sa pensée :


« L’armée, c’est le réceptacle de toutes les mauvaises passions, la sentine de tous les vices. Tout le monde vole, là-dedans, depuis le caporal d’ordinaire, depuis l’homme de corvée qui tient une anse du panier, jusqu’à  l’intendant général, jusqu’au ministre. Ce qui se nomme gratte et rabiau en bas, s’appelle en huit boni et pot-de vin. Tout le monde s’y déteste, tout le monde s’y envie, tout le monde s’y torture, tout le monde s’y espionne, tout le monde s’y dénonce. Cela au nom de soi-disant principes de discipline dégradante, de hiérarchie inutile. Avoir un grade, c’est avoir le droit de punir. Punir toujours, punir pour tout. Des peines corporelles, naturellement, celles-là seules sont en vigueur… Ah c’est triste qu’un bout de galon permette à un homme de mettre en prison son ennemi-

Le roman ne fut pas publié tout de suite, l’éditeur Savine ayant eu peur du scandale. Il fut sans doute rassuré par l’acquittement de Lucien Descaves en 1890 traduit en  Cour d’assises pour insultes à l’armée, après la publication l’année précédente de Sous off (Tresse et Stock), une charge anti-militariste de l’écrivain naturaliste qui devait s’appeler les culs rouges. Lucien Descaves récidivera en 1901 avec la Colonne. Darien se vengera de Savine en publiant l’année suivante Les Pharisiens chez Genonceaux, une attaque en règle contre le monde de l’édition.

Georges Darien (1862-1921) Un écrivain révolté à redécouvrir pour pas cher

2. Le suivant, Bas les cœurs (renversement de la formule de latin d’église Sursum corda : Hauts les cœurs), édité par Albert Savine, commence à Versailles, en juillet 1870, au  premiers frémissements de la guerre. Le narrateur qui a douze ans (Darien en avait alors réellement 18) décrit les rodomontades de sa famille et de ses voisins contre les Prussiens, persuadés qu’ils étaient d’être dans trois jours à Kehl et peu après à Berlin, jusqu’à ce que, le 6 août la prise de Wissembourg soit connue et tombe comme un coup de massue. Dès lors, ce que le romancier raconte permet de comprendre comment se passe le renversement mental, le passage d’un optimisme béat à un pessimisme honteux, avec des phrases d’une stupidité qui se veut consolante, du genre : « l’armée prussienne est chez nous, nous la tenons ! ». La défaite n’est pas encore dans les têtes, on attend la retraite des Prussiens et on cherche des espions. Puis les mêmes personnes dont l’écrivain décrit le comportement familial et vicinal peu reluisant, à commencer par sa sœur ainée, bigote à souhait, se convertissent mollement à la République décrétée après la chute de Sedan et la capture de l’Empereur par l’ennemi. Puis les Prussiens arrivent à Versailles sans coup férir et le discours change encore  et l’on se satisfait d’ « une capitulation honorable ».

L’ennemi fait de Versailles son quartier général et procède à des réquisitions de logements. On entre alors dans une collaboration active, avec cette discipline que l’on envie aux Allemands et les quelques francs-tireurs résistants sont considérés comme des bandits. L’auteur montre comment se construisent progressivement son anarchisme et son dégoût de la société. Il nous rappelle au passage des moments historiques comme l’attaque des mobiles de Lyon contre les séminaires et les couvents. La montée en charge de ce qui constituera les bataillons de Communards commence à  inquiéter les  Français comme les Allemands.  De page en page, le narrateur se désespère, alors que la famille se déchire sur une affaire d’héritage, l’atelier de menuiserie du père se met à travailler pour les Prussiens qui construisent des équipements pour bombarder Paris. Seule consolation, un vieil homme profondément républicain et pacifiste dont il devient l’ami. Les nouvelles qui arrivent de la Commune de Paris ne font qu’aggraver ce que  Darien pose comme un nécessaire sentiment de haine élargi à un anticléricalisme virulent.

3. Publié en 1891 chez Léon Genonceaux[1], le roman Les Pharisiens pose d’entrée trois personnages, l’éditeur Savine, surnommé Rapine, l’écrivain, Vendredeuil et le thuriféraire de l’antisémitisme, auteur, entre autres, de la France juive en 1886, Edouard Drumont, dit l’Ogre. On croisera aussi Léon Bloy, Marchenoir, polémiste catholique marginal et des plus talentueux. Les deux hommes se rencontrèrent et s’apprécièrent.

Rapine est gratifié de portraits répétitifs au vitriol. En conformité à ce que fut la réalité du personnage, Vendredeuil nous explique que l’éditeur fonctionna comme véhicule de l’antisémitisme  et de l’antimaçonnisme et que l’argent que lui rapportaient les brûlots de l’Ogre l’intéressait au surplus bien davantage que le  roman de Vendredeuil.  Il s’appuya aussi sur l’Eglise :

«  J’ai tout une clientèle cléricale qui rend déjà pas mal et qui me découvre tous les jours de nouveaux clients. J’envoie régulièrement des circulaires  à  tous les prêtres des petites villes et de la campagne ; j’ai fait, même, imprimer des catalogues d’ouvrages destinés au clergé. Toute ma bibliothèque anti-juive y figure, comme vous le pensez bien. Ces catalogues sont distribués, par mes soins, jusque dans les bourgades les plus reculées. Et ça rend ! Ca rendra  plus encore, du reste. De hautes influences cléricales me sont acquises. Ah ! C’est une bonne chose, allez, de pouvoir employer les curés comme rabatteurs. »

De plus, Rapine est un véritable escroc, qui fait tout pour retarder le paiement des droits d’auteur. Mais cela n’impressionne pas l’écrivain.

En s’appuyant sur des réalités que les historiens ont confirmées, Darien explicite son existence intellectuelle, faisant quasiment silence sur sa vie intime, ce qui changera avec le roman suivant. Les pages qu’il consacre à sa rencontre avec une femme confinent à description d’une conduite d’échec, confirmée par Suzanne qui ne veut pas vivre avec lui tant qu’il n’aura pas « de situation ». Il finira par renoncer à elle quand elle se déclarera antisémite, avant de recevoir une lettre de rupture. Il avait eu le temps de renoncer à écrire un livre que lui avaient demandé Rapine et  l’Ogre, qui l’aurait rendu riche, mais déshonoré. L’ouvrage se termine par un double constat : il faut éviter de  se montrer pharisien, c’est à dire ostentatoire et, lorsque l’on est pauvre, mieux vaut la solitude qu’un amour impossible.

On imagine combien la réception de Darien aura pu être délicate. Outre son style dans lequel le lecteur peut se perdre, la critique de ses contemporains qu’il propose est radicalissime.

Georges Darien (1862-1921) Un écrivain révolté à redécouvrir pour pas cher

[1]  Editeur de Lautréamont et Rimbaud, Léon Genonceaux eu aussi maille à partir avec les autorités pour avoir publié des ouvrages comme Paris-cocu  de Charles Virmaître Le Livre d'amour d'Armand Silvestre, ou Le Vice à Paris de Pierre Delcourt.

(A suivre…)

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