Blog d'étude critique et académique du fait maçonnique, complémentaire de la revue du même nom. Envisage la Franc-Maçonnerie comme un univers culturel dont l’étude nécessite d’employer les outils des sciences humaines, de procéder à une nette séparation du réel et du légendaire et de procéder à la prise en compte de ce légendaire comme un fait social et historique.
L’ouvrage d’Anne Steiner (L’Échappée, 2024) mobilise les cartes postales, témoins photographiques de l’époque, pour raconter « le temps des révoltes », des usines et fabriques. Avec 830 grèves en 1905 et déjà 1309 en 1906, le nombre de conflits oscille entre 1000 et 1500 par an jusqu’en 1913.
Se plonger dans cette histoire, c’est d’abord (re)découvrir les revendications de ce début du XXe siècle. Et ces revendications naissent souvent en réaction : contre les nouvelles machines qui suppriment des emplois, contre la discipline industrielle dans les fabriques et les usines, contre aussi les contremaîtres qui surveillent les ouvriers et harcèlent les ouvrières, contre les baisses de salaire décidées par un patronat pour assurer ses profits, ou encore contre les importations illicites (comme celles de vin en Champagne en 1911). Mais les revendications cherchent aussi à améliorer les conditions de travail particulièrement éprouvantes et de vie particulièrement précaires de la population ouvrière. Elles sont alors « pour » : pour la limitation horaire de la journée de travail, pour l’instauration d’un temps de repos obligatoire, pour des contrats dépassant le mois et, conséquence de la fin d’un conflit, pour la réembauche des grévistes licenciés.
L’exploitation d’une population est violente, par un patronat sûr de sa puissance et largement secondé par les Républicains au pouvoir (Georges Clemenceau, acteur important de la répression contre les mouvements de grève, cumule les fonctions de Président du conseil et de Ministre de l’Intérieur de 1906 à 1909). Les grévistes montent des barricades, saccagent les maisons de maîtres et de « jaunes », ces travailleurs briseurs de grève. Une mystérieuse Organisation révolutionnaire de combat (ORC) se fait connaître en 1909 au Chambon-Feugerolles en commettant des attentats contre les maisons des patrons.
La solidarité est aussi un élément important de ces mouvements : création de cantines - les « soupes communistes » - de caisses communes, accueil des enfants de grévistes dans les villages voisins pour les protéger de la répression. Cela peut aussi passer par le refus de la mobilisation des salariés – la réquisition - par le gouvernement comme celle des cheminots en 1910.
Pour le gouvernement, la répression se solde par des arrestations et les jugements rapides des meneurs, de nombreux licenciements, des fermetures d’usines, des recours aux « jaunes » sous la protection de gendarmes et des morts. Car la troupe est mise au service de l’ordre patronal. Ce sont 22 000 soldats et 3 000 chevaux qui sont acheminés en 5 jours dans le bassin minier en 1906 et la répression est terrible. Et quand le 21 juin 1907, les fantassins du 17e régiment de ligne défilent crosse en l’air à Béziers, en solidarité des grévistes, tout le régiment est ensuite envoyé dans un camp disciplinaire du Sud-tunisien.
L’ouvrage d’Anne Steiner permet de naviguer notamment parmi les mouvements de grève suivants : 1906, les ouvriers de la serrurerie de la Somme et les mineurs de tout le bassin minier du Nord-Pas-de-Calais ; 1907, les dockers de Nantes ; les viticulteurs du Languedoc et les chaussonniers de Raon-L’Étape ; 1908, les terrassiers de Draveil-Vigneux ; 1909, les boutonniers de l’Oise ; 1910, les boulonniers du Chambon-Feugerolles et les cheminots de toute la France et en 1911, les vignerons en Champagne. La chronologie détaillée en fin de volume permet de mesurer combien ces luttes peuvent trouver un écho dans les mouvements sociaux récents, du côté des revendications, depuis les manifestations classiques contre les fermetures d’usines et les délocalisations ou contre la loi dit « travail » jusqu’aux mouvements des « Gilets jaunes » ou des « soulèvements de la terre »... comme du côté de la répression.